J.K. Huysmans et le Satanisme [1]

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Article publié le 25 nov 2008

Par Jean Bricaud

Parler de Satanisme au XXe siècle voilà qui doit sembler un anachronisme. C’est, la plupart du temps, bénévolement s’exposer à des sourires d’ironie, de scepticisme et de dédain. Ceux-là même qui croient qu’à des époques déjà anciennes, le Prince du Mal put épouvanter les âmes simples, se persuadent volontiers qu’il n’oserait s’aventurer en ce siècle de lumières et de progrès. Sorcelleries et sabbats, pactes, possessions et envoûtements, incubes et succubes, toutes choses qui firent trembler les âges de foi, sont bel et bien finies. Satan est relégué dans les brumes du passé. Tout au plus, le tolère-t-on encore dans « Faust », sous le rouge pourpoint de Méphistophélès !

Erreur, profonde erreur !

Le Satanisme fut même fort à la mode il y a quelques années. Il ne se passait guère de mois, que la presse ne nous entretînt d’envoûtements, de messes noires, célébrées par des scélérats, mystiques à rebours, maniaques du sacrilège, perpétrant secrètement les rites immondes du Satanisme. D’irréfutables documents attestent, en effet, de nos jours, l’existence du Satanisme. Les messes noires, les envoûtements, qui furent les scandales des siècles passés, sont pratiqués aujourd’hui encore.

Tout comme Dieu, Satan a ses fidèles dévots, qui lui rendent un culte, en de ténébreux sanctuaires.

Un des mieux renseignés sur ces effroyables rites, aussi bien pour le passé que pour le présent, était sans contredit J.-K. Huysmans, l’auteur de Là-Bas. Quand, en 1890, il publia ce livre, qui fit un bruit énorme dans les lettres, et avec lequel il atteignit la grande renommée, l’horreur de la banalité, du « déjà vu », qui l’avait conduit jusqu’à l’extase devant l’artificiel dans À Rebours en lui faisant, par exemple, admirer la forme d’une orchidée parce que cette fleur a l’air de fumer sa pipe, devait l’entraîner jusqu’au très rare, au très étrange, au monstrueux dans Là-Bas en lui faisant décrire les sacrilèges obscénités de la messe noire et du Satanisme contemporain.

Huysmans avait l’obsession du document. Les grimoires, les in-folios, les pièces authentiques des procès de sorcellerie, conservés dans les archives des bibliothèques, lui fournirent, sur la Magie au moyen âge, des documents précis, d’où sortirent de remarquables pages. Pour la Magie moderne, il se documenta dans les milieux occultistes et spirites. Il assista, d’abord en sceptique, aux séances spirites ; mais son scepticisme dut s’évanouir devant l’évidence d’incontestables faits de matérialisations, d’apports, et de lévitation d’objets. Il connaissait, au Ministère de la Guerre, un chef de bureau, M. François, qui était un extraordinaire médium. Très souvent, réunissant quelques amis dans son appartement de la rue de Sèvres, Huysmans tentait, avec l’aide de M. François, des évocations. Un de ses familiers, M. Gustave Boucher, a raconté dans une petite brochure, non mise dans le commerce, les troublantes péripéties d’une séance de spiritisme au cours de laquelle les assistants crurent être témoins de la « matérialisation » du Général Boulanger [1].

De toutes ces expériences, il lui resta l’impression d’une intelligence étrangère et d’une volonté externe, se manifestant aux évocateurs ; mieux, il acquit la conviction qu’il y avait, malgré la diversité des pratiques, des points communs entre le Satanisme et les évocations du spiritisme. Enfin, un astrologue parisien, Eugène Ledos le Gevingey de Là-Bas et un ancien prêtre habitant Lyon, l’abbé Boullan, achevèrent de le documenter faussement parfois, nous le verrons sur le Satanisme moderne. Le Matin a publié, quelque temps après la mort de Huysmans, la lettre dans laquelle l’écrivain demandait à l’abbé Boullan des renseignements. Par retour du courrier ce dernier lui répondit que son concours lui était assuré.

La correspondance entre Huysmans et l’abbé Boullan est volumineuse ; elle date du 6 février 1890 au 4 janvier 1893, date de la mort mystérieuse de ce dernier. Mais n’anticipons pas.

Là-Bas parut en 1890. C’était une défense en règle du surnaturel, basée sur deux ordres de faits :

1º Une série de faits purement historiques, se rapportant à l’histoire de Gilles de Rais et à la sorcellerie du moyen âge ;

2º Une série de faits relatifs au Satanisme moderne.

Les Spirites, les Occultistes, les Rose-croix satanisent plus ou moins, affirmait Huysmans : « À force d’évoquer des larves, les occultistes qui ne peuvent, bien entendu, attirer les Anges, finissent par amener les Esprits du Mal ; et, qu’ils le veuillent ou non, sans même le savoir, ils se meuvent dans le diabolisme [2]. » En tout cas, ajoutait-il, si le Diable n’y est pas toujours, il en est bien près !

La Messe de Satan, la Messe Noire se célèbre de nos jours, disait-il encore, et il en faisait une truculente description. Un chanoine, Docre, la célébrait. Dans son ardeur sacrilège, ce monstrueux sacerdote s’était fait tatouer, sous la plante des pieds, l’image de la croix, de façon à toujours marcher sur le Sauveur ! Il entretenait, dans des cages, des souris blanches, nourries d’hosties consacrées et de poisons dosés avec science, dont le sang servait aux pratiques de l’envoûtement. L’incubat et le succubat étaient fréquents dans les cloîtres. L’armée de Satan se recrutait surtout dans le sacerdoce ; « Il n’y a pas, sans prêtre sacrilège, de Satanisme mûr », disait Huysmans. Le chanoine Docre était disait-on, un prêtre des environs de Gand.

La vérité est que si Huysmans assista à la messe noire, le récit qu’il en a fait n’est nullement une relation de choses vues. Certains détails sont empruntés à des documents anciens tirés des Archives de Vintras. Mais la messe noire se disait. Malheureusement pour les curieux, cette messe maudite avait pour temples des locaux hermétiquement fermés, et, pour fidèles, des gens liés par un secret absolument inviolable.

Quant au chanoine Docre, il était fait avec diverses personnalités et notamment deux ecclésiastiques que Huysmans avait beaucoup connus. L’un fut, ainsi qu’il l’a écrit dans « Là-Bas », chapelain d’une reine en exil ; il s’est pendu il y a quelques années. L’autre, qui habitait en Belgique, à Bruges, était un prêtre encore exerçant, dans ce bijou gothique qu’est la chapelle du Saint Sang, où l’on montre aux fidèles, tous les vendredis, le sang de Jésus-Christ qui aurait été rapporté des Croisades par un comte de Flandre.

Tout en gardant la physionomie très exacte du chapelain qui se suicida, il assembla en un seul et même personnage les détails absolument certains qu’il possédait sur l’un et l’autre de ces deux prêtres. Il y ajouta plusieurs traits relatés dans des rapports déjà classés, comme la fameuse affaire de la voyante diabolique, Cantianille [3], où il prit le détail de la croix tatouée sous la plante des pieds pour la mieux fouler. Renvoyée du couvent, elle fut exorcisée par un certain abbé Thorey, d’Auxerre, dont la cervelle ne paraît pas avoir bien résisté à ces pratiques. Ce fut bientôt, à Auxerre, de telles scènes scandaleuses, que Cantianille fut chassée du pays et l’abbé Thorey frappé disciplinairement par son évêque. Le malheureux prêtre écrivit deux volumes sur sa pénitente, et l’affaire alla à Rome. Quant à Cantianille, elle garda jusqu’à la fin de sa vie le funèbre don de propager sa maladie psychique.)

En opposition au chanoine Docre, Huysmans révélait un certain docteur Johannès, qui n’était autre que l’abbé Boullan. A la question : Quel est ce docteur ? Huysmans fait répondre par un des personnages de son livre : « C’est un très intelligent et très savant prêtre. Il a été supérieur de communauté et a dirigé, à Paris même, la seule revue qui n’ait jamais été mystique. Il fut aussi un théologien consulté, un maître reconnu de la jurisprudence divine ; puis il eut de navrants débats avec la Curie du Pape, à Rome, et avec le Cardinal Archevêque de Paris. Ses exorcismes, ses luttes contre les incubes qu’il allait combattre dans les couvents de femmes, le perdirent [4]. »

Quel était donc en vérité cet abbé Boullan, à qui Huysmans s’était adressé pour la documentation de son livre, et qu’il affirmait « missionné par le Ciel pour briser les manigances infectieuses du Satanisme, pour prêcher la venue du Christ glorieux et du divin Paraclet [5] » ? Un procès en escroquerie, jugé en 1865 devant la Chambre des appels correctionnels de Paris, va nous faire connaître de curieux détails sur notre abbé et sur les étranges doctrines qu’il professait.

Prêtre du diocèse de Versailles, docteur en théologie, ancien supérieur d’une communauté de Strasbourg, auteur de plusieurs ouvrages canoniques, traducteur de la « Vie de la Sainte Vierge » de la célèbre visionnaire Catherine Emmerich, fondateur du « Rosier de Marie » dont fut accusé, un jour, M. Naquet d’avoir été l’assidu collaborateur l’abbé Boullan était un cerveau inquiet et assoiffé d’absolu. Jeune encore, il avait eut, en 1856, à s’occuper d’une religieuse de Saint-Thomas de Villeneuve, à Soissons, la soeur Adèle Chevalier. Cette religieuse racontait qu’abandonnée par tous les médecins, elle avait été guérie miraculeusement d’une cécité et d’une congestion pulmonaire, par l’intercession de Notre-Dame de la Salette. C’était au mois de janvier 1854 que le miracle s’était produit : elle était alors soeur postulante chez les religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve.

La nouvelle s’en était rapidement répandue dans tout le diocèse et l’évêque de Soissons avait délégué son vicaire général pour procéder à une enquête. Les conclusions du rapport rédigé par cet ecclésiastique étaient nettes et précises : « Après avoir mûrement réfléchi sur les circonstances dans lesquelles Adèle Chevalier a obtenu le recouvrement de la vue et la guérison pulmonaire qui s’était présentée avec des caractères de gravité si alarmants, « je n’hésite pas à croire à une intervention surnaturelle » de la mère de Dieu. »

À partir de cette époque, la sœur Chevalier affirma qu’elle ne cessait d’être inspirée de la grâce divine, qu’elle était en communication avec la Vierge, dont elle recevait fréquemment des révélations par une voix mystérieuse. En 1856, la supérieure de la Communauté des dames de Saint-Thomas l’envoya à Notre-Dame de la Salette, où l’appelaient, disait-elle, des voix surnaturelles. Les Pères de la Salette examinèrent son état et en furent si frappés qu’ils demandèrent à l’évêque de Grenoble l’autorisation de la confier à la direction de l’abbé Boullan dont la science théologique et mystique leur était, disaient-ils, bien connue.

L’abbé Boullan eut foi, dès les premiers jours, dans l’état surnaturel de sa pénitente. Il conclut au miracle, et il fut décidé, qu’il se rendrait à Rome pour présenter ledit miracle à l’examen du Pape et du Sacré Collège. Mais cette mission ne fut pas la seule qu’il alla accomplir à Rome.

Vers la même époque, il avait eu à s’occuper de la direction d’une demoiselle Marie Roche, qui lui avait été confiée par l’évêque de Rodez : elle aussi prétendait avoir une mission divine et recevoir du ciel des inspirations prophétiques. Des événements de la plus haute gravité lui avaient été annoncés qui devaient frapper d’étonnement toute l’Europe. Une partie de ces prophéties s’appliquait au Pape qui devait mourir de mort violente ; une autre à l’empereur des Français qui, s’il n’accomplissait pas les ordres que Marie Roche était chargée de lui révéler, devait périr de la main de ses officiers, pour faire place à Henri V. Cette Marie Roche fut conduite à Rome par l’abbé Boullan, présentée au Sacré Collège, admise même à expliquer sa mission devant le Pape.

De retour de Rome, après deux années, l’abbé Boullan retrouva Adèle Chevalier et reprit sa direction. Prétendant avoir reçu de la Vierge une révélation dans laquelle elle lui ordonnait de fonder une œuvre religieuse qui s’appellerait : « Œuvre de la réparation des âmes », et en avoir écrit les règles sous une dictée divine, la sœur Chevalier s’occupait d’organiser cette oeuvre. D’accord avec son directeur, elle l’installa à Bellevue, dans le département de Seine-et-Oise, avec l’approbation de plusieurs prélats hauts placés.

Bientôt, on signala dans l’intérieur de la communauté des pratiques bizarres. L’abbé Boullan y guérissait, par des procédés étranges, des maladies « diaboliques », dont auraient été atteintes les religieuses : une des sœurs étant tourmentée par le Démon, l’abbé, pour l’exorciser, lui crachait dans la bouche ; à une autre, il faisait boire de son urine mélangée à celle de la soeur Chevalier ; à une troisième il ordonnait des cataplasmes de matière fécale. De plus, des ecclésiastiques écrivaient à l’abbé Boullan et à la sœur Chevalier pour leur demander moyennant finances comment ils pourraient se concilier la faveur de la Sainte Vierge ; des femmes du monde, enfin, les consultaient sur des cas de conscience incroyables.

Il y eut bientôt, auprès de l’évêque de Versailles, des plaintes nombreuses. Une instruction fut ouverte contre l’abbé Boullan et la sœur Chevalier, accusés d’escroquerie et d’outrage public à la pudeur. Sur ce dernier chef, le Tribunal correctionnel de Versailles rendit une ordonnance de non-lieu, et les condamna seulement pour escroquerie à trois ans de prison.

Rendu à la liberté, l’abbé Boullan continua ses pratiques d’exorcisme. Mandé à l’archevêché de Paris, où on le sommait de s’expliquer sur le cas d’une épileptique qu’il disait avoir guérie à l’aide d’une relique de la robe sans couture du Christ conservée à Argenteuil, le cardinal Guibert, après avoir entendu ses explications sur les cures des sortilèges et les doctrines dont il était le propagateur, le frappa « d’interdit ». Il se rendit aussitôt au Vatican pour protester contre la mesure disciplinaire qui le frappait, mais il en fut chassé : le Vatican avait eu horreur de ce prêtre qui osait soutenir avoir reçu du ciel la mission de combattre l’enfer par la profanation de l’hostie et par l’ordure.

À la suite de ces aventures, notre abbé quitta l’Église. Il s’en vint à Lyon auprès du célèbre prophète et mystique : Eugène Vintras, dont il avait fait la connaissance à Bruxelles. Vintras a laissé une réputation discutée et troublante ; mais ceux qui l’ont connu peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, sans fortune, sans éducation, dépourvu de tout ce qui paraissait indispensablement nécessaire à l’accomplissement d’une grande œuvre, l’Esprit révélateur le cultiva, le façonna, le pétrit pour ainsi dire, l’éleva à la hauteur de sa mission et le fit atteindre aux plus hauts sommets de la révélation et de la mystique.

Prophète, ceux qui le connurent subirent le charme de son verbe et de sa majesté impérative ; il exerçait une puissance de fascination extraordinaire. Mystique, il s’élevait de terre, devant témoins, lorsqu’il priait ; sa doctrine, il l’appuyait sur des miracles. Sur son autel se produisaient des phénomènes étranges : quand il consacrait, les hosties sortaient du calice et restaient suspendues dans l’espace ; d’autres, gardaient des stigmates sanglants ( [6]).

Boullan se rallia à la doctrine d’Eugène Vintras, et à la mort de ce dernier, survenue en 1875, se prétendit son successeur ; mais il ne fut pas reconnu par la majorité des Vintrasistes qui le considérèrent comme schismatique.

Comme Vintras, l’abbé Boullan avait le don de fascination et il ne tarda pas d’accomplir aussi d’incroyables prodiges. Il guérissait, au moyen de pierres précieuses, des enfants noués, et plusieurs femmes dont une Parisienne des plus citées dans le monde artistique furent soulagées d’une maladie de matrice réputée incurable par les plus savants docteurs, par l’imposition sur les ovaires d’hosties consacrées. La manière dont il s’y prenait pour combattre les envoûtements et les maléfices a été révélée par Huysmans dans Là-Bas. Ceux qui ont connu ce petit vieillard allègre, aux yeux de flamme, avec un front d’inspiré et une mâchoire puissante, entendent encore sa parole sibylline et voient encore son regard de feu, qui semblait fouiller dans les cerveaux.

Il vivait très retiré à Lyon, rue de la Martinière, chez un architecte, M. Misme, excellent vieillard préoccupé de retrouver l’élixir de Paracelse. Il avait avec lui deux voyantes : Madame Laure et Madame Thibaut.

Madame Thibaut, paysanne au regard d’aigle, au verbe villageois, et qui, depuis des années, ne mangeait que du pain trempé dans du lait, avait fait à pied les pèlerinages les plus lointains, et n’avait qu’à soulever les prunelles au-dessus de ses lunettes pour apercevoir les légions de l’invisible. Huysmans a tracé d’elle un exact portrait dans « la Cathédrale », sous le nom de Madame Bavoil.

C’est à Lyon, dans l’été de 1891, que Huysmans vint voir l’abbé Boullan. Il visita le modeste sanctuaire où celui-ci combattait, à l’aide des sacrifices établis par Élie Vintras, ses ennemis de Paris, de Bruges et de Rome. Revêtu de la grande robe rouge Vintrasienne que serrait à la taille une cordelière bleue, tête nue et pieds nus, il prononçait le « Sacrifice de gloire de Melchissédech » qui devait confondre ses ennemis. Huysmans qui assista à plusieurs de ces combats, déclara en avoir emporté le souvenir le plus tragique. Les envoûteurs se vengeaient de Boullan en ne le laissant jamais tranquille. Il désignait entre autres, parmi ses ennemis acharnés, les occultistes parisiens : le marquis Stanislas de Guaïta, Oswald Wirth et le Sar Péladan, fondateurs de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix.

Nous croyons, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qu’il ne sera pas complètement inutile de nous arrêter quelques instants sur la mystérieuse fraternité des Rose-croix kabbalistes et la personnalité de ses étranges fondateurs.

Fondée en la fin du quatorzième siècle, par Chrétien Rosencreuz, la société des Rose-croix, qui fit surtout parler d’elle au début du dix-septième siècle, en France et en Allemagne, était une confrérie alchimique, médicale, kabbalistique et gnostique. Les Frères de la Société étaient doués de pouvoirs étendus, et leur grand secret portait principalement sur les quatre points suivants : transmutation des métaux ; art de prolonger la vie ; connaissance de ce qui se passe dans les lieux éloignés ; application de la kabbale et de la science des nombres à la découverte des choses les plus cachées. Dans le courant du dix-neuvième siècle la société semblait devoir s’éteindre, lorsque vers 1888, elle fut rénovée sous le nom d’« Ordre kabbalistique de la Rose-croix » par des héritiers directs de ses traditions.

« En apparence » (et extra), disait la Constitution secrète de l’Ordre, « la Rose-croix rénovée est une société patente et dogmatique pour la diffusion de l’occultisme ». « En réalité » (et intus) « c’est une société secrète d’action pour l’exhaussement individuel et réciproque ; la défense des membres qui la composent ; la multiplication de leurs forces vives par réversibilité ; » La ruine des adeptes de la magie noire, « et enfin la lutte pour révéler à la théologie chrétienne les magnificences ésotériques dont elle est grosse à son insu ».

La Rose-croix était dirigée par un Suprême Conseil dont faisaient partie des littérateurs et des occultistes connus : le Sar Péladan, Stanislas de Guaïta, Papus, Paul Adam, Barlet, l’abbé Alta, Polti, Albert Jounet. Stanislas de Guaïta était leur chef. Poète, il avait débuté dans les lettres par des vers adressés du lycée de Nancy à quelques jeunes revues littéraires de Paris. Maurice Barrès, qui fut son ami intime, nous a raconté jadis leurs longues années passées ensemble à lire les parnassiens et à rêver. Il tomba sur les livres d’Éliphas Lévy que lui indiqua, dit-on, Catulle Mendès. Ils furent pour lui une révélation. Désormais, il abandonna les cénacles des poètes pour s’enfermer dans ce petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, à Paris, où il vivait entouré de vieux grimoires et de livres de prix, manuscrits de Kabbale et de Magie, dormant le jour, travaillant la nuit, s’aidant de morphine, de caféine et de haschich, tout entier à écrire ses Essais de Sciences Maudites.

Aventurier du mystère, il aima risquer sa santé et sa raison en des conflits avec l’inconnu. Les larves hantaient sa maison et Paul Adam, Laurent Tailhade et le délicat poète Édouard Dubus assistèrent, chez lui, à d’étranges séances. À ce redoutable voisinage, le cerveau de Dubus ne résista pas : il devint dément. Guaïta ne survécut guère non plus à ces apparitions insolites.

Lorsque nous le vîmes, il était déjà malade. Il allait se retirer en son château d’Alteville, en Lorraine, où il devait mourir peu après.

L’abbé Boullan, qui se donnait comme un haut initié des sciences divines et du plus pur occultisme, devait fatalement rencontrer de Guaïta et ses amis. Ce fut, croyons-nous, par l’intermédiaire du marquis d’Alveydre qu’ils firent connaissance vers 1885. Ils furent d’abord très liés. Comment se brouillèrent-ils ? Nous l’ignorons [7]. Toujours est il que Boullan accusait ces derniers de le vouloir tuer par des moyens occultes tels que l’envoûtement. « Les Occultistes de Paris, Guaïta particulièrement », écrivait-il à Huysmans, « sont venus ici m’arracher les secrets de la puissance. Guaïta, même, s’agenouilla devant Madame Thibault et la conjura de lui donner sa bénédiction : « Je ne suis qu’un enfant qui apprend » disait-il. »

« Pendant plus de quinze jours nous lui fûmes une famille. À peine était-il parti, emportant le manuscrit du Sacrifice de Gloire, le livre magique par excellence, qu’une nuit je me réveillai frappé au cœur. Madame Thibault, chez qui je courus, me dit : « C’est Guaïta ». Je m’affaissai en criant : « Je suis mort ». Après quelque secours, je pus me redresser et me fis porter à l’autel qui est toute ma force ; je dis le Sacrifice de Gloire qui rompt la complicité des méchants ; je pris les saintes espèces, et, ranimé, je me recouchai et dormis. Guaïta lui-même, pratiquant la reconnaissance à rebours, me fit savoir qu’il avait voulu exercer contre moi la puissance que je lui avais octroyée… »

Il eut une fois la jambe traversée jusqu’à l’os par des effluves fluidiques. Une autre fois, l’autel manqua être renversé, il était devenu le point de contact, le lieu d’explosion des deux fluides antagonistes, celui de Boullan et celui des envoûteurs.

Huysmans racontait lui-même, qu’après la publication de Là-Bas, il n’avait pas échappé aux attaques des occultistes de la Rose-Croix. Plusieurs fois, disait-il, il aurait été en danger de mort, sans l’intervention de l’abbé Boullan. Un jour (il était alors chef de division au Ministère de l’intérieur), il reçut de Lyon une lettre l’informant de n’aller à son bureau sous aucun prétexte. Il suivit ce conseil, et bien lui en prit. Le jour même, une lourde glace surmontant le bureau qu’il occupait au Ministère, s’abattit sans qu’on sût pourquoi ni comment, fracassant tout et criblant le cabinet d’éclats de verre.

Il eût évidemment été tué.

De cela, Huysmans accusait nettement le marquis de Guaïta.

Joanny Bricaud. Bibliothèque Chacornac, 11, Quai Saint-Michel, 1913, Paris.

Notes

[1] Gustave Boucher : « Une séance de Spiritisme chez J.-K. Huysmans ». Niort, 1908. Une plaquette in-32 carré, tirée à 200 exemplaires numérotés, non mis dans le commerce.

[2] Cf. « Là-Bas », page 427.

[3] Madame Cantianille B…, du diocèse de Sens, morte il y a quelques années seulement, fut, dès l’âge de deux ans, pourrie de larves. La maladie psychique atteignit son paroxysme à quinze ans, où elle fut placée dans un couvent de Mont Saint Sulpice, et violée par un jeune prêtre, qui la voua au diable.

[4] Cf. « Là-Bas », page 283.

[5] « Là-Bas », page 395.

[6] Nous avons en notre possession des cahiers contenant la reproduction exacte des 250 premières hosties miraculeuses apparues avec des signes sanglants sur l’autel du prophète Vintras. Sur ces 250, 125 furent saisies en 1842 par l’évêque de Bayeux ; les autres, jusqu’à ces derniers temps, étaient conservées à Lyon dans une chapelle particulière, et n’étaient, malgré les années, ni détériorées ni corrompues.

7] Nous possédons, provenant de la Bibliothèque de l’abbé Boullan, la première édition de l’ouvrage de St. de Guaïta : Au Seuil du Mystère, avec la dédicace : « Au docteur Jean-Baptiste Boullan, Hommage de respectueuse et fraternelle affection en Jeschou. Stanislas de Guaïta »

La messe de Guiborg, par Henry de Malvost, 1903, in Le Satanisme et la Magie, Jules Bois. Image extraite du site Synagoga Satanae.

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