J.K. Huysmans et le Satanisme [2]

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Article publié le 25 nov 2008

Par Jean Bricaud

Huysmans disait encore, parlant de Guaïta et de Péladan, qu’ils avaient tout tenté contre lui, avant et surtout après son roman Là-Bas. Je suis certain, affirmait-il, qu’ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour me nuire. Et il racontait que chaque soir, à la minute précise où il allait s’endormir, il recevait sur le crâne et sur la face des coups de poings fluidiques. Je voudrais croire, ajoutait-il, que je suis tout bonnement en proie à de fausses sensations purement subjectives, dues à l’extrême sensibilité de mon système nerveux ; mais j’incline à penser que c’est bel et bien affaire de magie. La preuve, c’est que mon chat qui ne risque pas, lui, d’être halluciné, a des secousses, à la même heure et de la même sorte que moi !

Ces fluides, Huysmans les comparait au souffle d’une machine d’électricité statique. Ils l’importunaient et l’empêchaient de dormir.

Il se rendit à Lyon, auprès de l’abbé Boullan, lequel, aidé de Madame Thibault, accomplit le « Sacrifice de Gloire » et le libéra du maléfice.

Après la mort de Boullan, Huysmans affirmait que la sensation bizarre de chaque soir avait redoublé, et que les attaques fluidiques avaient repris de plus belle. Il dut avoir recours à Madame Thibault qui restait, disait-il, « son unique bouclier par sa sainteté hors d’atteinte » et qui le délivra définitivement.

La lutte entre Boullan et ses ennemis dura jusqu’en 1893, date de sa mort.

Il se proposait de partir pour Paris, où il devait faire des conférences sur la kabbale, à la salle des Capucines, lorsqu’une mort mystérieuse le terrassa dans la nuit du 4 janvier 1893. A en croire les amis de l’abbé Boullan sa mort était due à des pratiques magiques : il avait été frappé par des mains invisibles et criminelles, armées de foudres occultes, de forces redoutables et inconnues. J’étais à Lyon, disait Huysmans, lorsque parvint chez Boullan une des lettres de la Rose-croix, signée de Guaïta, condamnant à mort par les fluides celui qui vient de mourir. Madame Thibault assistait par la voyance aux coups repoussés de Lyon à Paris. Boullan, l’hostie à la main, invoquait les grands Archanges pour qu’ils pulvérisent ces « ouvriers d’iniquité » !

Il semble d’ailleurs que Boullan ait eu de funestes pressentiments, à en juger par les craintes dont il fit part dans une lettre adressée à Huysmans et qui jette sur cet événement un jour étrange. En voici quelques fragments :

« Quis est Deus ? »

« Lyon, 2 janvier 1893. »

« Bien cher ami J.-K. Huysmans, »

« Nous avons reçu avec joie votre lettre qui nous apportait vos voeux de cette nouvelle année. Elle s’ouvre sous de tristes pressentiments, cette année fatidique, dont les chiffres 8-9-3 forment un ensemble d’annonces terribles. »

« 3 janvier. Ma lettre en était là hier au soir, pour attendre celle de la chère Madame Thibault ; mais cette nuit un accident terrible a eu lieu. À trois heures du matin, je me suis éveillé suffoqué ; j’ai crié : « Madame Thibault, j’étouffe », deux fois. Elle a entendu, et en arrivant prés de moi, j’étais sans connaissance. De 3 heures à 3 heures 1/2 j’ai été entre la vie et la mort.

À Saint-Maximin, Mme Thibault avait rêvé de Guaïta, et le matin, un oiseau de mort avait crié. Il annonçait cette attaque. M. Misme avait rêvé à cela. À 4 heures, j’ai pu reprendre mon sommeil, le danger avait disparu. »

« Dr J.-A. Boullan. »

Il devait trouver la mort même, le lendemain ! Voici son agonie relatée par Madame Thibault, elle-même, dans une lettre qu’elle adressait à Huysmans. Nous la prendrons au moment où nous a laissé Boullan :

« … À quatre heures, après avoir bu une tasse de thé, il a transpiré beaucoup ; j’ai rallumé le feu ; je lui ai fait chauffer une chemise qu’il a mise, et tout est rentré dans son état normal. Il s’est levé comme d’habitude, et il s’est mis à écrire, aussitôt le jour venu, son article pour » LA LUMIÈRE « que Lucie Grange lui avait demandé, puis une lettre à un ami ; il voulait porter cela à la poste lui-même, je n’ai pas voulu ; je lui ai dit qu’il faisait trop froid pour lui…

L’heure du dîner est venue ; il s’est mis à table et a bien dîné ; il était très gai ; même il est allé rendre sa petite visite quotidienne aux dames Gay, et lorsqu’il est rentré il m’a demandé si j’allais être bientôt prête pour la prière. Nous arrivons pour prier ; quelques minutes après, il se sent mal à l’aise ; il pousse une exclamation et il dit : « Qu’est-ce que c’est ? ». En disant cela, il s’affaissait sur lui-même. Nous n’avons eu que le temps, M. Misme et moi, de le soutenir et de le conduire sur son fauteuil, où il put rester pendant la prière que j’ai abrégée pour pouvoir le faire coucher plus vite…

La poitrine est devenue plus oppressée, la respiration plus difficile ; au milieu de toutes ces luttes, il avait une maladie de foie et de coeur. Il me disait : « Je vais mourir. Adieu. » Je lui répondais : « Mais, mon Père, vous n’allez pas mourir ; et votre livre que vous avez à faire ? Il faut bien que vous le fassiez ( [8]) ! » Il était content que je lui dise cela… il m’a demandé de l’Eau du Salut. Après avoir bu une gorgée, il nous disait : « C’est cela qui me sauve. » Je ne m’effrayais pas trop : nous l’avions vu tant de fois aux portes de la mort et se remettre quelques heures après ! Je croyais que ce ne serait que passager. Il nous a parlé jusqu’au moment de la dernière crise… Je lui dis : « Père, comment vous trouvez-vous ? » Il me jeta son dernier regard d’adieu. Il n’a plus pu nous parler. Il est entré en une agonie qui a duré à peine deux minutes… Il est mort en saint et en martyr ; toute sa vie n’a été qu’épreuves et souffrances depuis seize ans et plus que je le connais…

J’appréhendais un triste dénouement avec toutes ces luttes qu’il avait soutenues pour lui et pour d’autres. Je suis étonnée qu’il soit venu jusqu’ici. Je crois qu’il avait rempli sa tâche. Sa mort m’avait été montrée depuis plus de six ans, et, au moment où j’allais prendre le train à Saint-Maximin pour partir aux Saintes Maries, un oiseau est venu me jeter plusieurs cris. Il n’était pas jour. Il était six heures du matin. J’ai dit tout haut devant quelques personnes : « Ah ! Mon Dieu ! Une mort que cet oiseau m’annonce. » Et j’ai senti que c’était le pauvre Père. Je repoussais cette inspiration ; je ne m’attendais pas qu’elle allait arriver cinq jours après ma rentrée à Lyon… »

La mort mystérieuse de l’abbé Boullan fut l’occasion d’une vive polémique entre écrivains occultistes : Huysmans et Jules Bois d’une part, et Stanislas de Guaïta de l’autre. Nous avons dit plus haut que Huysmans attribuait nettement cette mort aux pratiques magiques de Stanislas de Guaïta Jules Bois, de son côté, accusa formellement de Guaïta et ses collègues de la Rose-croix d’avoir envoûté l’abbé Boullan.

Tous les honnêtes gens ont été de mon côté quand j’ai dévoilé les agissements sataniques des Rose-croix de Paris, disait Huysmans.

Jules Bois écrivait dans le Gil Blas :

« … Je crois de mon devoir de relater les faits : l’étrange pressentiment de Boullan, les visions prophétiques de Madame Thibault et de M. Misme, ces attaques, paraît-il, indiscutables, des Rose-croix Wirth, Péladan, Guaïta, contre cet homme qui est mort.

On m’a assuré que M. le marquis de Guaïta vit seul et sauvage ; qu’il manie les poisons avec une grande science et la plus merveilleuse sûreté ; qu’il les volatilise et les dirige dans l’espace ; qu’il a même M. Paul Adam, M. Dubus, M. Gary de Lacroze l’ont vu un esprit familier enfermé chez lui dans un placard et qui en sort visible sur son ordre…

« Ce que je demande sans incriminer qui que ce soit, c’est qu’on éclaircisse les causes de cette mort. Le foie et le coeur par où Boullan fut frappé, voilà les points que les forces astrales pénètrent.

« Maintenant que des illustres savants tels que MM. Charcot, Luys et particulièrement de Rochas reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-je moi qui suis un adepte de la magie braver les fureurs homicides, je veux de nettes explications ; je les veux comme doivent les vouloir MM. Péladan, de Guaïta et Wirth, afin que leur conscience soit légère [9] ! »

Le lendemain de la publication par Jules Bois, dans le Gil Blas, des accusations que l’on vient de lire, Huysmans les confirmait par l’intermédiaire de M. Blanchon, du Figaro, auquel il disait au cours d’une interview : « Il est indiscutable que de Guaïta et Péladan pratiquent quotidiennement la magie noire. Ce pauvre Boullan était en lutte perpétuelle avec les esprits méchants qu’ils n’ont cessé, pendant deux ans, de lui envoyer de Paris. Rien n’est plus imprécis que ces questions de magie ; mais il est tout à fait possible que mon pauvre ami Boullan ait succombé à un envoûtement suprême ».

Le 11 Janvier, Jules Bois revint à la charge dans le Gil Blas :

« Je tiens à affirmer, écrivait-il, que je ne suis pas l’ennemi de M. de Guaïta ; et je ne reçois pas non plus de mot d’ordre. Je n’ai eu avec le mage de l’avenue Trudaine, jusqu’ici, que les plus courtois rapports ; mais devant les présomptions importantes qui m’ont été fournies, j’ai cru de mon devoir, et tout honnête homme l’aurait fait à ma place, d’affirmer que M. de Guaïta avait maintes fois, depuis plusieurs années, menacé le docteur Boullan qui vient de mourir de cette mort si mystérieuse et si subite, et qu’il y avait, dans l’esprit de Boullan, la hantise, l’obsession, la douleur persécutrice de ces menaces.

Je ne veux pas en dire plus, mais ce que je dis là, je le maintiens entièrement. Le soir de mon article, M. J.-K. Huysmans a été plus particulièrement atteint par les fluides… »

Stanislas de Guaïta protesta, par une note parue dans le Figaro, contre ces accusations d’envoûtement.

Jules Bois répliqua, dans le Gil Blas du 13 janvier, en ces termes :

« M. Stanislas de Guaïta prétend que les envoûtements ne sont point son fait.

« Eh bien, en voici un qui est très clairement avoué, et par lui-même, dans son propre livre « Le Serpent de la Genèse », à la page 477. Cet envoûtement le plus terrible parce qu’il est collectif était dirigé depuis longtemps déjà contre l’abbé Boullan, dit le docteur Baptiste, ce vieillard à qui les douleurs et les épreuves de sa vie avaient enlevé bien des forces.

« M. de Guaïta a écrit ceci :

« … Dès le retour de M. Wirth, examen fait des pièces nouvelles, les occultistes réunis en Tribunal d’honneur, prononcèrent la condamnation du docteur Baptiste à l’unanimité des voix (23 mai 1889). Elle lui fut signifiée le lendemain… »

« … Que M. de Guaïta ne vienne pas nous dire que sa condamnation était une condamnation platonique… La haine inexorable qu’il avait vouée au docteur Boullan, haine dont il avait créé le réseau serré et menaçant dans le coeur de tous ses amis, à lui Guaïta, cette haine inexorable se resserrait de plus en plus, comme un étau de courroux contre cette victime solitaire.

« De cette condamnation, il y a l’une de ces trois conclusions à tirer :

« 1º Ou M. de Guaïta a plaisanté… il n’y avait pas de quoi et je dois dire que ce n’est point son habitude… ;

« 2º Ou M. de Guaïta est insensé, condamnant quelqu’un en l’air, sans efficacité, sans qu’il y ait une sanction à ses paroles ;

« 3º Ou M. de Guaïta a écrit, en toute connaissance de cause et d’effet, une sentence dont il savait la portée et dont il pouvait diriger les funestes applications. Condamnant Boullan, il était sûr, dans ce cas, de faire exécuter cette condamnation. Et alors je laisse à mes lecteurs et à lui-même, Stanislas de Guaïta, le soin de qualifier une aussi cruelle conduite… »

Cette fois, de Guaïta s’émut. Aux accusations de Huysmans et de Jules Bois, il répondit, dans le Gil Blas du 15 janvier :

« Voici plusieurs jours que la presse colporte sur mon compte certains ragots, d’un ridicule plus infamant, en vérité, pour les malveillants ou les naïfs qui ont lancé ce canard, que pour moi-même, aux trousses duquel il s’acharne.

« Nul n’ignore plus que je me livre aux pratiques de la plus odieuse sorcellerie ; que je suis à la tête d’un Collège de Rose-croix, fervents du Satanisme, et qui dévouent leurs loisirs à l’évocation du Noir Esprit ; que ceux qui nous gênent tombent, l’un après l’autre, victimes de nos maléfices ; que moi, personnellement, j’ai féru à distance nombre de mes ennemis, qui sont morts envoûtés, en me désignant pour leur assassin… Ce n’est pas tout. Je manipule et dose les plus subtils poisons avec un art infernal, c’est convenu ; je les volatilise avec un bonheur particulier, en sorte d’en faire affluer, à des centaines de lieues d’éloignement, la vapeur toxique, vers les narines de ceux-là dont le visage me déplaît ; je joue les Gilles de Rais au seuil du vingtième siècle ; j’entretiens des « relations d’amitié et autres » avec le redoutable Docre, le chanoine chéri de M. Huysmans ; enfin, je tiens prisonnier en un placard un esprit familier qui en sort visible sur mon ordre !

« Est-ce assez ? Point. Tous ces beaux renseignements ne sont qu’une préface. L’affaire où l’on en veut venir, c’est que l’ex-abbé Boullan ce thaumaturge lyonnais dont la mort récente a fait quelque bruit n’a succombé qu’à mes infâmes pratiques, à mes efforts combinés avec ceux de mes noirs confrères, les Frères de la Rose-Croix.

« On va même jusqu’à laisser entendre qu’il serait expédient de pratiquer l’autopsie du défroqué, de qui certaines lettres, rendues publiques avec l’assentiment de M. J.-K. Huysmans leur destinataire, me dénoncent positivement comme le magicien provocateur de la crise cardiaque qui a ravi au monde des démoniaques son « Roi des Exorcistes ».

« Car il faut bien dire que M. Boullan, dont j’ai démasqué dans mon dernier livre (avec preuves à l’appui) les oeuvres et les doctrines, souffrait dès longtemps d’une double atteinte au coeur et au foie. Cette affection suivait son cours normal, avec des hauts et des bas. Mais, à chaque nouvelle atteinte, notre pontife criait à l’envoûtement nouveau.

« M. Boullan est mort : paix à sa cendre !… J’ai dit d’ailleurs ce que j’ai cru devoir dire, touchant nos relations et les événements qui succédèrent… Cette parenthèse étant close, revenons à ce qui me concerne personnellement.

« Les allégations produites dans les journaux, ces jours derniers, seraient abominables, si elles ne respiraient la plus intense bouffonnerie.

« Me défendre de pareils cancans, allons donc ? Le bon sens public en a fait justice et je n’ai peur que d’une chose, pour les auteurs de ces naïves calomnies : c’est que, curieux d’« épater » les badauds et de divertir les sceptiques, ils n’aient fait rire beaucoup plus à leurs dépens qu’aux miens.

« J’avais d’abord l’idée de m’en tenir au silence du plus parfait dédain… Je me disais : laissons tomber ces plaisanteries d’un goût fâcheux, et que nul ne rééditera. Je me trompais. De toutes parts, en dépit même de la diversion du Panama, des feuilles quotidiennes reproduisent gravement ces pauvretés !…

« Donc, mon intention était de me taire. Mais ces sottes histoires menacent enfin de s’éterniser. La patience a des bornes et c’est décidément trop de ridicule pour une fois :

« On me demande à grands cris des explications… Les meilleures, en pareil cas, se donnent sur le pré. C’est du moins mon avis.

« Mais à qui m’en prendre ?

« À M. Huysmans d’abord : à tout seigneur, tout honneur ! À M. Huysmans, qui, dans son roman « Là-Bas », et depuis la publication de ce livre, n’a cessé de se faire l’écho central de ces invraisemblables calomnies ; à M. Huysmans, qui a permis qu’on publiât les folles lettres où M. Boullan me désigne comme son persécuteur ; à M. Huysmans enfin, dont la rectification parue dans un journal du matin souligne en quelque sorte les calomnies qu’on lui prêtait à mon endroit, plutôt qu’elle ne les atténue.

« Donc à M. Huysmans tout d’abord. Puis ensuite, à M. Jules Bois, qui m’a pris à partie par trois fois dans le « Gil Blas ».

« En conséquence j’ai envoyé des témoins à ces deux derniers… »

Jules Bois riposta, toujours, dans le Gil Blas :

« M. Stanislas de Guaïta, le chef de la Rose-croix, répond enfin.

« Il se défend même et mal ; je dirai plus, il s’accuse encore. Il s’empêtre dans les pièges qu’il tend et le magicien noir décrit en connaissance de cause ses propres maléfices ; il se mire dans ses envoûtements…

« Mais quand il s’agit de se défendre de ce soupçon de satanisme, M. de Guaïta recule et tente une diversion.

« Il change de terrain ; il sort de la discussion ; il quitte la plume et prend l’épée, dont il se croit plus sûr.

« Eh bien, je puis lui répondre hautement que si je l’ai attaqué de face, si je soutiens qu’il a poursuivi d’une haine implacable ce vieillard qui maintenant n’est plus, je serai devant lui, Stanislas de Guaïta, sur le pré, avec la même audace.

« On ne « calomnie » pas, Monsieur de Guaïta, quand on défend un mort et quand on protège une idée ! Vous, vous jugez, vous condamnez, vous exécutez votre sentence. Votre tribunal, s’il n’est pas horrible, n’est qu’une triste bouffonnerie, et puisque vous vous déclarez mage, je vous citerai l’exemple de vos maîtres, de nos maîtres, de Jésus, de Bouddha, de Pythagore, de Platon, de Socrate, qui ne surent que mourir et pardonner.

« Et maintenant, paix à Boullan, qu’il repose désormais tranquille ; sa querelle renaît entre les vivants, et M. Stanislas de Guaïta sait bien que nous ne sommes pas des hommes politiques, que contre lui nous ne commencerons pas une guerre mesquine de petits papiers… »

Le duel avec Huysmans n’eut pas lieu ; tout se borna à un échange de témoins, Huysmans ayant déclaré « qu’il n’avait jamais songé à discuter le caractère de parfait galant homme de M. de Guaïta » (Procès-verbal du 14 janvier 1893). Quant à Jules Bois, il tint parole. Les deux adversaires descendirent sur le pré, à la Tour de Villebon, où ils échangèrent deux balles sans résultat ( [10]).

Un événement étrange, raconte le chroniqueur, se produisit en effet sur la route de Versailles. L’un des chevaux du landau s’arrêta subitement et se mit à trembler, flageolant sur ses jambes comme s’il avait aperçu le démon en personne. Il fallut changer de cheval. Cette fois le second cheval s’abattit. Ils durent changer de voiture. Le cheval qui conduisait cette seconde voiture s’abattit comme les deux premiers ; le véhicule fut renversé et Jules Bois arriva sur le terrain tout meurtri et tout sanglant. (Le diable, disait M. Paul Foucher, paraissait réellement s’en être mêlé !)

Nous avons vu que l’abbé Boullan ne méritait pas cette réputation de « saint » qui lui avait été faite. Nous savons aussi qu’il se livrait, à sa manière, aux pratiques sataniques ; et Huysmans put s’en convaincre dans la suite, lorsque après la mort de Boullan, il prit connaissance des papiers laissés par ce dernier. De notre côté, les documents que nous avons eu entre les mains, et les faits que nous connaissons, ne nous ont laissé aucun doute à cet égard. Aussi put-il documenter Huysmans d’une façon presque complète sur les rites secrets du Satanisme, mais en renversant parfois les rôles, et en mettant sur le compte du chanoine Docre ou des occultistes de la Rose-croix kabbalistique, ses propres pratiques démoniaques. C’est ainsi qu’il mit sur le compte du chanoine Docre l’action de nourrir, avec des hosties consacrées, des souris blanches dont le sang devait plus tard servir aux envoûtements de haine, alors que c’est lui-même, Boullan, qui pratiquait ce sortilège impie. Il se livrait aux rites secrets de l’incubat et du succubat qu’il qualifiait « d’union de vie », enfin il s’adonnait aux pratiques de la sorcellerie et de la goétie la plus noire ( [11]).

Il y avait de tout dans ses pratiques : du mysticisme délirant, de l’érotomanie, de la scatologie, du sadisme et du satanisme [12]. On conçoit qu’avec un tel informateur, Huysmans fut, en ses recherches sur le satanisme, documenté d’une manière à peu près complète. Mais il s’en faut qu’il ait tout dit dans son livre. Nous savons qu’il possédait sur la religion à rebours des documents qu’il n’a jamais publiés. Ceux qu’il a donnés dans Là-Bas n’étaient, disait-il comparés à ceux qui étaient restés en manuscrits dans sa bibliothèque que des pistaches, des dragées, des flans à la crème, des « béatilles », comme on dit en termes ecclésiastiques.

Peut-être les aurait-il un jour publiés, s’il ne s’était converti.

L’ordre surnaturel, qui ne lui était apparu que par le côté diabolique, devait se révéler à lui par le côté mystique, divin. Mais, jusqu’à la fin de sa vie, il fut hanté par le Satanisme. C’était un de ses principaux sujets de conversation. Mme Myriam Harry a raconté, dans la Revue de Paris [13], une visite qu’elle fit à Huysmans en décembre 1902 : « La conversation ayant dévié, écrit-elle, il entama un de ses thèmes favoris, celui du Satanisme, des incubes et des succubes. Il parlait de ces êtres mystérieux avec familiarité ; il précisait comme s’il s’agissait de commensaux habituels.

Mais, demandai-je un peu ahurie, c’est donc là des créatures humaines ?

Non, répliqua-t-il avec tranquillité. Pas exactement. Ce sont des larves, des espèces de diablotins d’essence terrestre, mais engendrés par un péché spirituel. Aussi, pullulent-ils dans les couvents. Vous n’en avez jamais vu ? Il y en a plein cette boîte ; vous auriez pu en rencontrer dans l’escalier. Vous n’avez pas remarqué cette odeur de soutane ? Il y a beaucoup de prêtres et une oblate dans cette maison… La larve, c’est peut-être ce qu’on pourrait appeler le microbe ecclésiastique…

« Huysmans s’amusait-il à me mystifier, ou bien était-il devenu fou ? Inquiète, je regardais tantôt lui, tantôt la porte. Mais non, rien dans sa figure ne trahissait le déséquilibre, et son raisonnement était logique. Sans doute, n’étais-je pas mûre pour le royaume de l’invisible ».

Une des preuves principales de l’existence du Satanisme était pour Huysmans les vols d’hosties consacrées. Pour quiconque observe, disait-il, les vols d’hosties consacrées dans les églises de campagne, les précautions prises par les évêques, les étranges révélations venues de Suisse, de Belgique, et aussi de France, disent assez qu’il se passe des choses où la police ne peut rien voir, mais qui ont leur importance. Et il citait à l’appui de son opinion de nombreux cas de vols d’hosties qu’il avait récolté dans les « Semaines Religieuses » de France. À quelques mois de distance, les mêmes attentats s’étaient reproduits dans la Nièvre, dans le Loiret, dans l’Yonne, dans le diocèse d’Orléans où 13 églises avaient été spoliées, dans le Rhône, à tel point que dans le diocèse de Lyon l’archevêque invitait, par un communiqué, les curés de ses paroisses à veiller particulièrement aux Saintes Espèces.

À l’étranger il en était de même, et il racontait qu’aux approches de la Semaine Sainte qui est l’époque partout attendue par les Sataniques pour commettre leurs monstrueux sacrilèges, toutes les hosties du Monastère de Notre-Dame des Sept Douleurs, à Rome, avaient disparu ; il en avait été de même à l’église paroissiale de Varèse en Ligurie et au couvent des religieuses de Santa Maria delle Grazie, à Salerne.

À quoi bon chercher si loin : à Notre-Dame de Paris, pendant la semaine de Pâques, une vieille femme tapie dans la chapelle Saint-Georges, située à droite du cœur, dans l’abside, avait profité d’un moment où la cathédrale était quasi vide pour se ruer sur le tabernacle et emporter deux ciboires contenant 50 hosties consacrées. Cette femme avait certainement des complices, car elle devait tenir caché sous son manteau, un ciboire dans chaque main et, à moins d’en déposer un sur le sol et risquer ainsi d’être aperçue, elle ne pouvait elle-même ouvrir l’une des portes de sortie pour s’échapper de l’église. D’autre part, il est évident que cette femme avait commis ce vol pour s’emparer des hosties, car, dans la plupart des grandes villes, les ciboires ne représentent plus maintenant une valeur suffisante pour tenter les gens, et, dans les églises de campagne, où sont parfois conservés de vieux vases d’argent ou d’or, le larron qui les dérobe, pour leur métal, prend toujours soin de se débarrasser des hosties parce qu’elles peuvent le trahir, en les essaimant le long du chemin, pendant sa fuite.

Enfin, disait Huysmans, pourquoi des gens déroberaient-ils des hosties ? Aucune réponse n’est possible si l’on n’admet pas que les hosties sont emportées pour être employées à des oeuvres de magie noire. Que voulez-vous, par exemple, que des libres penseurs fassent d’hosties qui, pour eux, ne sont que des azymes sans valeur ? Ils n’achèteraient pas vingt-cinq centimes le lot soustrait à Notre-Dame ! Il faut donc que ceux qui les acquièrent croient réellement qu’elles sont la Chair même du Christ. Or, dans cette condition, cette Chair ne peut être utilisée que pour des actes d’exécration, des cérémonies sacrilèges, et nous sommes bien obligés de conclure, par le seul fait qu’on La vole, à l’existence certaine du Satanisme.

Et puis, il possédait le témoignage de plusieurs prêtres qui lui avaient fait l’aveu que des jeunes filles étaient venues en confession leur raconter qu’elles avaient reçu l’offre, en échange de sommes d’argent, de se laver la bouche avec un mélange astringent qu’on se chargeait de leur fournir, avant de communier, afin de rendre l’hostie intacte. Pour quelle oeuvre, ajoutait Huysmans, ces hosties pourraient-elles servir sinon pour des rites sataniques ?

Nous avons dit que plusieurs des documents, que possédait Huysmans, étaient restés inédits. Il avait des liasses de correspondances, authentiques et signées, entre autres : la confession d’un mauvais prêtre, au Saint-Office, écrite par lui-même. C’était un assemblage d’immondices et de sacrilèges, de sordides démences aboutissant au crime. En effet, si l’on en croit ce prêtre lui-même Gilles de Retz moderne il sacrifia un enfant, qui, de plus, était de lui.

Ce prêtre sataniste se plaisait à multiplier dans les cloîtres de femmes les phénomènes de l’incubat. Devant certains troubles inexplicables des soeurs, qui se disaient visitées la nuit par des démons, plusieurs mères abbesses s’adressèrent à ce prêtre dont la réputation comme théologien et mystique leur était bien connue. Il répondait aussitôt qu’il se chargeait de l’affaire, mais à une condition : qu’on n’en dît rien aux confesseurs du couvent. Arrivé auprès des malades, il se servait de fumigations spéciales et de pratiques sacrilèges, qui, au lieu de guérir les nonnes, perfectionnaient leur mal. Il leur enseignait les méthodes d’auto-hypnose et d’autosuggestion leur permettant de rêver qu’elles avaient des rapports avec les saints, avec Jésus-Christ. Il leur indiquait des poses spéciales, des procédés occultes pour que des entités de l’au-delà, ou même son propre corps astral, à lui, réussisse mieux à les visiter, à les posséder. Dans leur exaltation mystique, ces religieuses croyaient avoir affaire à des saints ! La correspondance entre le prêtre sataniste et ces pauvres filles était déroutante par la naïveté des aveux et l’abomination des conseils. L’étrange, disait Huysmans, c’est que ce prêtre n’était pas un vulgaire érotomane, et qu’il agissait très sincèrement sur des êtres invisibles qu’il pouvait à volonté déchaîner ou restreindre.

Bien que Huysmans ait toujours soigneusement caché le nom de ce prêtre, nous pouvons dire qu’il n’était autre que l’abbé Boullan lui-même, celui qui accusait des pires manoeuvres de magie noire les occultistes de la Rose-Croix. Cette correspondance était la sienne que Huysmans avait trouvée dans ses papiers après sa mort. Les détails de cette confession étaient si horribles, que Huysmans ne voulut pas qu’elle fût un jour, peut-être, livrée à la publicité ; et, quelque temps avant sa mort, alors qu’il souffrait déjà du terrible mal qui devait l’emporter, il la brûla.

Il fit de même des nombreux documents qu’il possédait concernant les prêtres satanistes, diseurs de messes sacrilèges, de « messes noires », et qui auraient été, nous en sommes persuadés, du plus haut intérêt pour l’étude du satanisme contemporain.

Joanny Bricaud. Bibliothèque Chacornac, 11, Quai Saint-Michel, 1913, Paris.

 

Martin van Maele

Notes :

8] L’abbé Boullan s’apprêtait, paraît-il, à publier le Zohar en français.

[9] Gil Blas, du 9 janvier 1893.

10] M. Paul Foucher, neveu de Victor Hugo, qui fut un des témoins de Jules Bois dans son duel avec Stanislas de Guaïta, a raconté, dans une de ses chroniques du Sud-Ouest Toulouse, les incidents singuliers qui accompagnèrent cette rencontre. Au moment de partir pour la Tour de Villebon, Jules Bois dit à Paul Foucher : « Vous verrez qu’il arrivera quelque chose de singulier. Des deux côtés, nos partisans prient pour nous et s’adonnent à des conjurations ! »

[11] On peut voir dans une brochure publiée par Papus en 1893 et intitulée Peut-on Envoûter ? une photogravure représentant un Pacte d’envoûtement au XIXe siècle, avec ces mots d’explication : « Reproduction photographique d’un document arraché à un sorcier contemporain : l’ex-abbé Boullan ».

[12] Consulter à ce sujet dans le Serpent de la Genèse de St. De Guaïta, le chapitre consacré aux « Modernes Avatars du Sorcier ».

[13] Revue de Paris, 15 mai 1908.

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