Bas reliefs énigmatiques par Salomon Reinach

Peu d’archéologues de nos jours ont lu le mémoire singulier que Hammer inséra, en 1818, dans le tome VI des Fundgruben des Orients, sous le titre de Mysterium Baphometis revelatum. Dans ce mémoire étaient publiées des idoles en bronze, tirées des collections de Vienne et de Weimar, qui, suivant Hammer, avaient appartenu aux Templiers. Ces idoles, dont la provenance est d’ailleurs inconnue et l’authenticité suspecte, portent des inscriptions latines, grecques et arabes. Les textes grecs et latins sont insignifiants ; le texte arabe, toujours le même, est inintelligible. En général, il ne paraît qu’en abrégé ; mais il s’en trouve une formule plus complète sur une grande urne de marbre, où l’on voit une figure cornue, barbue et hermaphrodite, toute nue, tenant de la main gauche étendue une croix ansée suspendue à un anneau et montrant de la main droite une grande feuille de parchemin suspendue ou sont tracés des caractères arabes (fig. 1). En multipliant les corrections et les hypothèses les plus arbitraires, Hammer crut être parvenu à en tirer un sens, qu’il rendit comme il suit en latin : Exaltetur (ou omnipotens) Mete germinans ; stirps nostra ego et septem fuere. Tu es unus renegantium. Reditus πρωχτὸς fit. Mete serait une divinité gnostique, d’où Baphomet, l’idole des Templiers Βαφή Μήτους; les derniers mots seraient une confirmation de l’accusation infâme que la scélératesse de Philippe le Bel et de ses complices lança contre les Templiers pour les perdre et dont l’injustice a été démontrée, avec une force d’argumentation décisive, par l’historien américain Ch. Henry Lea[1].

Mysterium Baphometis Von Hammer 2 Bas reliefs énigmatiques
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Mysterium Baphometis Von Hammer – Bas reliefs énigmatiques

Sept ans après, en 1825, le duc de Blacas-d’Aulps envoya à Hammer les lithographies de deux coffrets en pierre, dont l’un avait été découvert à Essarois, dans la Côte-d’Or, près de Voulaine, siège d’une commanderie de Templiers, l’autre en Italie à Volterre. Le couvercle du premier de ces coffrets est décoré d’une figure en relief nue, de sexe féminin, qui présente une analogie lointaine avec celle du vase de marbre publié par Hammer et est entourée d’inscriptions arabes également inintelligibles (fig. 2.) Hammer déclara que ces coffrets avaient servi aux Templiers dans la célébration de leurs mystères et publia à Paris, en 1832, aux frais du duc de Blacas, une brochure intitulée : Mémoire sur deux coffrets gnostiques du moyen âge, du cabinet de M. le duc de Blacas. En 1802 et en 1853, Mignard, membre de l’Académie de Dijon, renchérit sur l’extravagance de Hammer dans deux in-4° intitulés : Monographie du coffret de M. le duc de Blacas (Paris, 1852), et Suite de la monographie du coffret de M. le duc de Blacas (Paris, 1853). Ces écrits étaient surtout consacrés au coffret d’Essarois qui, affectant la forme d’un petit cercueil, avait été découvert près de la forêt de ce nom ; Mignard affirmait qu’on y trouvait encore de son temps de nombreuses bornes portant la croix des Templiers. Les lithographies qui accompagnent le premier mémoire sont identiques à celles de la brochure de Hammer, qui n’avait pas été mise dans le commerce, mais distribuée par le duc de Blacas à ses amis ; celles du second ont été exécutées d’après un moulage du coffret d’Essarois, qui existe encore aujourd’hui au musée de Dijon. Hammer revint encore sur cet objet en 1855, dans le tome VI des Denkschriften de l’Académie de Vienne, et admit, avec quelques modifications, les lectures ébouriffantes des Inscriptions que Mignard devait à un arabisant de ses amis. Puis, le silence se fit. En 1866, la collection du duc de Blacas fut acquise par le Musée Britannique et les deux coffrets de pierre y furent conservés plutôt qu’exposés pendant quarante ans. En 1869. M. Loiseleur lut une note à leur sujet devant l’Académie des Inscriptions de Paris et nia que les coffrets d’Essarois et de Volterre eussent quelque rapport avec le culte des Templiers ; il y voyait cependant des monuments gnostiques et ophitiques, remontant au XIVe siècle et peut-être dus à des sectaires Druses. M. Loiseleur savait seulement que ces coffrets étaient sortis de France ; il n’indiquait pas où ils étaient conservés. Lorsque M. Ernest Pfeiffer publia, en 1897, un long mémoire à leur sujet[2], il ignorait où étaient passés les originaux et ne put que reproduire les gravures données par Hammer et Mignard. J’étais moi-même peu renseigné, sachant pourtant que le Musée de Dijon conservait un moulage d’un des coffrets et pensant qu’à cause de leur caractère scabreux ils étaient relégués dans les magasins du Musée Britannique, où je ne les avais jamais aperçus. J’écrivis à cet établissement vers 1898 pour savoir ce qu’étaient devenus les coffrets ; mais il paraît que ma lettre n’était pas claire, car l’on me répondit qu’on n’en savait rien. Enfin, en 1902 M. Dalton ayant publié le Catalogue des antiquités chrétiennes du Musée Britannique, je lus dans l’Athenaeum, une critique de cet excellent ouvrage, où l’on exprimait le regret que les deux coffrets Blacas, « longtemps exposés près des statuettes d’argent représentant des villes », n’eussent pas été compris dans la publication. Là-dessus, j’écrivis à feu M. Murray qui, avec son obligeance ordinaire, voulut bien me permettre de faire photographier les coffrets. Les images que j’en donne permettront, à l’avenir, de vérifier les lithographies un peu interprétées qui ont été publiées par MM. de Hammer, Mignard, Loiseleur et Pfeiffer.

Le coffret d’Essarois est pourvu d’un couvercle ; il a 0m25 de long, 0m19 de large et 0m16 de haut. Celui de Volterre n’a pas de couvercle ; ses dimensions sont 0m18, 0m16 et 0m13.

Je vais décrire successivement les scènes représentées sur ces coffrets, en m’abstenant de toute hypothèse.

COFFRET D’ESSAROIS

 I. (fig. 2) Couvercle. Une femme debout, nue, avec sexe accusé et seins pendants, un manteau sur les épaules, la tête couverte d’un fichu que surmonte une couronne à trois tours, est debout, les jambes écartées, tenant de la main gauche un sceptre noueux qui se termine à sa base par un croissant, à la partie supérieure par un disque radié (solaire) avec l’indication de traits humains de la main droite un sceptre analogue dont la partie supérieure offre l’aspect d’une grosse bague ornée, à l’intérieur, d’un profil humain (symbole lunaire)[3]. À gauche, au-dessous, une étoile à sept rayons, formant un polygone de quatorze côtés ; au milieu, une tête de mort ; à droite, un pentagramme. À droite, à gauche, au-dessus et au-dessous de la figure, court une inscription arabe dont l’interprétation a été tentée en dernier lieu par M. Stickel, à la prière de M. Pfeiffer. La formule qu’il a cru déchiffrer[4] est une invocation au Dieu du feu, que je ne traduis pas de l’arabe, parce que je ne connais pas l’arabe, ni de l’allemand de M. Stickel, parce que je ne comprends pas cet allemand-là. M. Pfeiffer nous dit que le nombre des conjectures est « peu considérable » (gering) et que le sens est « assez intelligible ». Je conteste cette dernière opinion. D’ailleurs, j’ai fait voir l’inscription à un arabisant, qui m’a déclaré que ce n’était pas de l’arabe, mais du charabia[5].

II. (fig. 3). Petit côté du coffret d’Essarois. Au milieu, un homme vêtu donne la main gauche à un enfant nu tourné vers lui et la main droite à un autre enfant, qui chevauche un crocodile. À droite, un personnage drapé et ailé tient de la main gauche une corne d’abondance, de la main droite levée une couronne, qu’il va placer sur la tête de l’homme figuré au milieu. À gauche, un homme nu tient un gouvernail de la main droite abaissée et élève de la main gauche un marteau, qu’il paraît offrir à l’homme figuré au milieu.

III. (fig. 4). Petit côté du coffret d’Essarois. À gauche, un homme nu a saisi par une corne un jeune taureau, sur la croupe duquel est assise une femme vêtue qui retire d’un grand vase un petit objet indistinct. Le grand vase est rempli de grosses bûches cylindriques qui flambent ; à droite, un homme nu porte sa main droite sur le flanc du vase, comme pour s’assurer qu’il est chaud ou se réchauffer lui-même ; un homme nu est assis sur une pierre dans une attitude pensive, la tête appuyée sur la main droite.

IV. (fig. 5). Grand côté du coffret d’Essarois. À gauche, un homme barbu hermaphrodite, peut-être cornu, aux seins pendants, un personnage nu agenouillé, sur la tête duquel, dans une attitude pensive, un autre personnage nu appuie sa main. Derrière ces deux individus[6] est une femme drapée, qui verse sur eux le contenu d’un vase. Plus loin, un homme nu, portant un vase de la main droite, marche à côté d’un autre homme nu qui lui prend la taille. Au milieu, un homme nu, chevauchant un bouc ou un bélier, reçoit un couteau pour immoler la victime ; il s’approche d’une table en pierre circulaire, chargée de trois vases et d’un foie d’animal que maintient un petit homme nu agenouillé. Tout à droite un homme drapé, portant une couronne, et un homme nu partiellement dissimulé par la table, qui remet le couteau à celui qui chevauche le bélier.

V. (fig. (6). Grand côté du coffret d’Essarois. À gauche, un homme nu emporte sur ses épaules un jeune taureau mort. Plus loin, deux hommes paraissent sacrifier un petit quadrupède, abattu sur les débris d’un grand vase ; l’un des hommes tient lui-même un vase qu’il appuie sur le cou de l’animal. Au milieu, un homme nu debout, tenant un grand bâton surmonté d’une boule. À droite, sur un petit parallélépipède en maçonnerie, est assis un homme nu, qui paraît mort ou ivre et que soutiennent, à droite et à gauche, deux hommes nus.

M. Pfeiffer a cru expliquer ces tableaux en se fondant sur les renseignements donnés par S. de Sacy, F. Per­rier et Chwolson touchant les rites mystérieux des Ismaéliens et des Sabiens, continuateurs du gnosticisme de Bardesane. Les sujets représenteraient le dieu androgyne luni-solaire, le dieu recevant les âmes en présence d’un ange, une prêtresse préparant un sacrifice en présence d’un initié et de l’initiateur, une scène de culte phallique et de sacrifice en présence du grand-prêtre couronné, enfin une scène de sacrifice et de magie.

Vu la forme cursive des caractères arabes, ces bas-reliefs ne pourraient être antérieurs au XIIe siècle de notre ère. Hammer les attribuait au XIIIesiècle.

VI. (fig. 7). Petit côté du coffret de Volterre. Un homme nu a été introduit dans un grand vase, la tête abaissée et soutenu par un homme nu ; à droite, sur un petit cube en briques, se tient un deuxième homme nu qui répand sur le dos du premier le contenu d’un vase ; à gauche, sur une console, est perchée une chouette.

VII. (fig. 8). Petit côté du coffret de Volterre. Sur un cube en briques faisant office d’autel et couvert de bûches qui flambent est couché un homme nu dont le corps est entouré de Hammer. À droite, deux femmes nues, levant les bras en signe de détresse ; la première porte de longs cheveux noués dans le dos.

VIII. (fig. 9). Grand côté du coffret de Volterre. À gauche, un homme nu, assis sur un siège, introduit un couteau dans une outre ou un vase qu’il tient de la main gauche ; à ses pieds est agenouillé un homme nu, qui lève la main droite et, de la main gauche, touche ou soutient le bras du premier. Plus loin un homme nu tient horizontalement, de son bras gauche tendu, un objet prismatique (rouleau, os long) au-dessus de la tête d’un autre homme nu qui, chevauchant un bélier, vient de lui plonger un couteau dans la poitrine ; le sang de l’animal coule à grands flots dans un vase. À droite, de part et d’autre d’un vase percé de fentes verticales, au-dessus duquel s’élèvent des flammes, deux hommes, l’un tombé sur le genou gauche, l’autre debout, tiennent ensemble une grosse ampoule au-dessus du feu ; au fond est suspendu un parchemin (analogue à celui qui figure sur le vase de Vienne publié par Hammer), où est tracée une inscription arabe sur deux lignes.

IX. (fig. 10). Grand côté du coffret de Volterre. Au milieu, sur un autel, est placé un veau (ou plutôt la statue d’un veau) ; au pied de l’autel, sur le devant, est un tambourin ou un vase percé de trous et un soufflet de forge. À gauche, un homme nu, le coude gauche appuyé sur un vase, s’agenouille devant l’autel dans l’attitude de la prière ; derrière lui, un homme nu, tenant un bâton ou un rouleau de la main droite, une couronne de la main gauche (destinée à l’homme en prière ou au veau). Tout à gauche, un homme nu se retourne en élevant un vase de la main gauche. De l’autre côté de l’autel sont deux hommes nus ; le premier, agenouillé, montre le personnage en prière de sa main droite étendue et lève, de la main gauche, un instrument cruciforme ; le second tient de la main droite abaissée un parchemin à moitié déroulé sur lequel on reconnaît un oiseau et un arbre, de la main gauche élevée une croix ansée.

M. E. Pfeiffer reconnaît que le coffret de Volterre est étroitement apparenté à celui d’Essarois ; mais alors qu’il voit, dans le premier, un monument du culte secret des Ismaélites. Il est disposé à attribuer le second aux Druses, à cause de l’image du veau sur le grand côté (IX). On conserve à Rome, au musée Borgia, un veau en cuivre couvert d’inscriptions coufiques qui est, pense-t-on, une idole des Druses. Suivant M. E. Pfeiffer, la première scène (VI) représente un baptême, la seconde (VII) une cérémonie magique (le personnage à longs cheveux serait le magicien), la troisième (VIII) une initiation et un sacrifice, la quatrième (IX) le culte du veau d’airain des Druses. L’inscription arabe de VIII contient, selon le savant allemand, des mots tels que nar, subuluna, lisabi, baidhina, tatek qui se retrouvent sur le coffret d’Essarois ; mais elle est écourtée et, dans l’état où elle se présente, inintelligible.

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Les deux coffrets offrent, sans nul doute, une étroite analogie de style et de travail ; mêmes proportions trapues des corps, même goût pour les mouvements violents, même prédilection pour les figures nues, dont le sexe est cependant difficile à reconnaître, etc. Voici, avec renvois aux descriptions qui précèdent, les particularités plusieurs fois répétées qui m’ont semblé les plus caractéristiques :

Couronne portée, II, IX.

Cube en briques, V, VI.

Flammes offrant l’aspect de langues, III, VII. VIII.

Homme agenouillé, IV, VIII, IX ; tenant un rouleau. VIII, IX.

Inscription arabe, l, VIII.

Rouleau déplié, VIII, IX.

Seins pendants, I, IV.

Vase avec fentes latérales. VIII. IX (?) ; très grand vase, V, VI, IX.

Il est inutile de reproduire ici les développements où est entré M. Pfeiffer sur le culte des Druses au XIe siècle. S. de Sacy pensait que le veau, au lieu d’être adoré par les Druses, comme le crut l’Anglais Venture, était, à leurs yeux, le symbole des autres religions, que devait anéantir la leur. Un Druse converti au protestantisme a dit quelque chose d’analogue, vers 1865, à Petermann : le veau, suivant lui, était pour les Druses un nateq, c’est-à-dire une manifestation de l’erreur (?). M. Pfeiffer interprète dans ce sens notre figure 10. L’homme à droite, avec la croix ansée et le parchemin à moitié déroulé, serait le représentant de la religion unitaire ; les trois hommes à gauche de l’autel représenteraient le judaïsme, le christianisme et l’islamisme. L’homme agenouillé à droite de l’autel tient un moulinet qui symboliserait l’union des deux sexes (!) et, par suite, le dévergondage ; M. Pfeiffer voit en lui un Nosairi, en adoration devant le veau, idole des Nosairis.

L’auteur du mémoire que nous citons, écrivant en 1897, ne savait des Nosairis que ce qu’en ont dit Volney et S. de Sacy. Depuis, cette secte intéressante a été l’objet d’un travail remarquable de M. Dussaud, auquel l’article de M. Pfeiffer a échappé et qui ne s’est pas occupé des coffrets Blacas. Je profite de l’occasion pour résumer, d’après l’ouvrage de mon savant ami, nos connaissances sur les Nosairis.

Suivant M. Dussaud, les Nosairis ou Ansariés, qui habitent autour d’Antioche et sont au nombre de 180,000 environ, ne sont autre que les Nazerini dont la tétrarchie est mentionnée par Pline au-delà de l’Oronte, et qui, comme leurs voisins les Harraniens, purent résister à l’invasion du christianisme et plus tard de l’islamisme. Les Francs en tuèrent un grand nombre au cours de la première croisade. Au XIIe siècle, ils devinrent les sujets du sultan d’Égypte ; à la même époque, ils subirent l’invasion des Ismaélites qui se rendirent célèbres sous le nom d’Assassins. Beaucoup de Nosairis se firent alors Ismaélites et combattirent avec eux les musulmans ; dès le IXe siècle, les doctrines ismaélites et, avec elles, la langue arabe s’étaient infiltrées chez les Nosairis. La religion druse n’est qu’une réforme de la religion ismaélite. Toutefois, Nosairis, Ismaélites et Druses sont restés distincts.

Les Nosairis divisent le temps en sept cycles, correspondant chacun à une manifestation de la divinité (nateq). Leur dieu Ali paraît être l’héritier du dieu phénicien El ou Elloun ; ce n’est pas le gendre de Mahomet. Ali est la lumière des lumières, qui a préexisté à toutes choses. Les âmes des Nosairis étaient à l’origine des étoiles et sont destinées à le redevenir ; mais cela est vrai des hommes seulement. Les femmes n’apprennent même pas les prières et leur âme est censée mourir avec leur corps.

Les cultes sémitiques du ciel, du soleil et de la lune ont laissé des survivances chez les Nosairis. À cet égard, ils se rapprochent des Sabiens ou Harraniens, païens de Syrie qui rendaient un culte au soleil, à la lune, aux cinq planètes et qui sacrifiaient un taureau à la déesse lunaire. La triade syro-phénicienne du ciel, du soleil et de la lune est représentée, chez les Nosairis, sous les noms empruntés d’Ali, de Mohammed et de Salmân. L’initiation comprend les pratiques suivantes : 1° l’initié se met sur la tête les babouches de tous les assistants ; 2° on lui voile la tête ; 3° il embrasse la main et le pied de l’initiateur, baise la terre devant lui ; 4° il boit du vin, baise les mains et les pieds des assistants. Les Nosairis croient à la métempsychose : les bons deviennent des étoiles ; les méchants, des Juifs, des musulmans, des sunnites ou des chrétiens ; les infidèles deviennent des animaux.

La légende de Persée s’est conservée dans celle de Khodr, dont le nom serait une déformation de celui du héros babylonien Khasisadra (?)

Les accusations d’immoralité sexuelle intentées aux Nosairis par leurs voisins (sodomie, etc.) ne paraissent pas mieux justifiées que toutes les calomnies engendrées par l’odium theologicum[7]. « À trois reprises », dit M. Dussaud, « nous avons parcouru le Djabal en-Nosairiyyah sans avoir trouvé quoique ce fût qui autorisât les soupçons répandus si complaisamment ».

Le résumé qui précède est bien incomplet ; toutefois, je me suis attaché à ne négliger aucun trait qui présentât un intérêt archéologique quelconque. Or, il saute aux yeux que rien de ce qu’on sait sur les Nosairis et leurs rites ne justifie, même dans la plus faible mesure, l’attribution des bas-reliefs des coffrets Blacas à des sectaires syriens. Ce qui est vrai des Nosairis l’est aussi des Ismaélites et des Harraniens ; car le fait que les Harraniens sacrifiaient des taureaux, et que le veau est le symbole d’une manifestation divine chez les Druses, ne suffit vraiment pas pour qu’on fasse honneur aux uns et aux autres de bas-reliefs où figurent des veaux adorés ou des taureaux sacrifiés.

M. Pfeiffer était disposé à croire que les Templiers avaient rapporté, du pays des Assassins ismaélites, les coffrets d’Essarois et de Volterre ; tout en refusant d’admettre les accusations lancées contre les Templiers par les scélérats qui voulaient les perdre pour les dépouiller, il s’étonnait que les chevaliers se fussent chargés de monuments aussi lourds, alors que tant d’autres, plus portatifs et plus attrayants, auraient pu éveiller leurs convoitises en Orient. Dire, comme il se décide à le faire, que les Templiers trouvèrent à ces coffrets « un intérêt artistique ou scientifique », c’est émettre une hypothèse qui ne mérite guère d’être discutée ; les Templiers n’avaient rien de commun avec des missionnaires archéologiques. Ainsi, toute la théorie de M. Pfeiffer s’écroule : les coffrets n’ont pu être sculptés par des sectaires syriens et les Templiers n’ont pu les rapporter en Europe à titre de curiosités.

Je connaissais depuis longtemps, par les lithographies de Mignard, les bas-reliefs des coffrets Blacas, lorsque M. Saige, archiviste de la Principauté de Monaco, me raconta un jour que l’on conservait au Musée de cette ville un bas-relief étrange, découvert il y a longtemps dans un puits à La Condamine, qu’Adrien de Longpérier, consulté à ce sujet, avait attribué dubitativement aux « Templiers ». Grâce à la bienveillance du Prince Albert de Monaco et à l’obligeante entremise de M. Saige, le Musée de Saint-Germain put obtenir communication de l’original, d’après lequel a été exécuté le moulage que reproduit notre fig. 10.

L’opinion émise oralement par Longpérier se fondait sans doute sur l’incontestable analogie qui existe entre ce bas-relief et ceux des coffrets Blacas. Ce sont, en effet, les mêmes figures trapues, le même goût pour les mouvements violents et contournés, la même absence de style au sens élevé et propre de ce mot. Le personnage drapé et couronné du milieu ressemble beaucoup à celui qu’on distingue tout à droite sur la fig. 5 ; le costume et l’attitude sont analogues. Dans la même composition, le personnage qui étend le bras droit au-dessus de la table rappelle le personnage à droite du bas-relief de Monaco. Le petit bonhomme nu sur la gauche de ce bas-relief ressemble aux personnages agenouillés figurés sur les coffrets Blacas. Plus encore que ces ressemblances, qui peuvent être accidentelles, il me semble y avoir, entre ces œuvres, un air de famille qui ne trompe pas. Du reste, elles doivent appartenir à peu près à la même époque. L’existence, sur l’un d’eux, d’une inscription en arabe cursif (et non en coufique) oblige à placer les coffrets Blacas vers le XIIe siècle, or, le bas-relief de Monaco doit être du XIIe ou du XIIIe siècle, tant en raison du costume des personnages qu’à cause de l’inscription LUDOVIC qui se lit peut-être à droite du personnage principal.

Sur le rebord supérieur du bas-relief, il y a les restes d’une inscription commençant par un « M », dont la lecture a résisté à mes efforts comme à ceux de tous les épigraphistes auxquels je l’ai montrée à Saint-Germain. Le personnage du milieu, plus grand que ceux qui l’entourent, porte de longs cheveux et, si je ne me trompe, une couronne ; il tient de la main gauche un objet indistinct et abaisse la main droite. Devant lui s’agenouille un homme nu, dans l’attitude de la prière. Un personnage à droite, aussi grand que celui du milieu et vêtu comme lui, étend le bras droit et lui touche l’épaule. À droite de l’homme couronné est un homme nu, qui recule comme saisi de crainte et de respect ; à gauche se tient un homme drapé comme le personnage principal, qui semble parler avec calme. Devant ce dernier est assis à terre, les jambes écartées, dans une attitude naïvement cynique, un petit homme nu relevant la tête. Divers objets indistincts, que je n’arrive même pas à décrire, sont figurés sur la tranche droite du bas-relief ; on croit apercevoir les traces d’une seconde figure analogue au petit homme nu accroupi.

Voici des années que j’ai ce monument sous les yeux, attendant en vain une inspiration heureuse qui m’en fournisse la clef ; comme je continue à n’y rien comprendre, je le publie, souhaitant que d’autres soient plus perspicaces que moi. J’ai songé à un roi de France touchant des malades atteints d’écrouelles, à une scène du Paradis ou de l’Enfer, à un jugement, à quelque anecdote tirée d’une vie de saint : aucune de ces hypothèses ne m’a satisfait plus d’un instant. Je me suis demandé aussi et me demande encore si l’inscription LVDOVIC est contemporaine du bas-relief, si ce n’est pus une addition motivée par quelque conjecture aussi peu admissible que les miennes. En somme, je ne sais rien, je ne connais rien d’analogue, si ce n’est les bas-reliefs des coffrets Blacas ; et je ne puis expliquer ces monuments-là par celui-ci, ni inversement, puisque je ne comprends absolument rien à aucun à eux. Obscurum per obscurius non dilucidatur.

Assurément, il y avait une commanderie de Templiers non loin de la Condamine ; mais j’ai déjà dit que je considère comme bien difficile de faire intervenir les Templiers dans cette affaire. Les Templiers n’ont jamais adoré d’idoles et si, contre toute vraisemblance, ils avaient eu un rituel secret d’initiation, ils se seraient bien gardés de le faire représenter par la sculpture. D’autre part, si l’on imaginait que les ennemis des Templiers, pour les perdre, eussent fabriqué des sculptures d’un caractère suspect, ils auraient été plus loin dans la voie de l’obscénité et figuré quelques-unes des scènes horribles dont l’Inquisition, aidée de la torture, parvint à leur extorquer l’aveu. Or, dans les monuments qui nous occupent, les détails indécents sont, après tout, rares : la divinité féminine, le Terme androgyne (IV), à la rigueur, aussi, le petit bonhomme accroupi du bas relier de Monaco ces choses n’ont rien à voir avec le Temple (ni avec les accusations infâmes dont il a été l’objet) et ne pouvaient venir à, l’esprit d’un faussaire qui eut voulu justifier ces accusations[8].

Comme, d’autre part, ces monuments ne paraissent pas être l’œuvre de faussaires modernes et ne sont certainement pas des Iusus naturae, il faut bien qu’ils soient sortis d’un atelier, peut-être provençal, et qu’ils signifient quelque chose. J’attends, sans trop d’espoir, qu’on nous l’explique. Exoriare aliquis… Oedipus !

Bas reliefs énigmatiques, Salomon Reinach

PS : publié dans la Revue africaine, Volume LII n° 269, 1908.


[1] Loiseleur, La doctrine secrète des Templiers, Paris, 1872, p. 110. Pour la réhabilitation des Templiers, voir Ch. Henry Lea, Histoire de l’inquisition au moyen-âge, t. 3, p. 313 et suiv. de ma traduction.

[2] Pfeiffer, « Zwei vermeintliche Templerdenkmale », in Zeitschrift für Kulturgeschichte, VOL. IV, 1897, pages 385-419. Voir J. Loiseleur, La doctrine secrète des Templiers, p. 110 et suiv., avec les planches I·III (d’après Mignard). Le livre de M. Loiseleur, fort rare, est resté inconnu de M. Pfeiffer.

[3] On connaît des bagues analogues appartenant aux bas temps de l’Empire romain.

[4] Art. cité, p. 390, lors de la lecture de M. Loiseleur à l’Académie des Inscriptions

[5] M. de Longpérier, qui savait un peu d’arabe, émit l’hypothèse que c’était la copie mutilée d’un texte arabe par quelque Occidental qui ne lisait pas cette langue. Il rappela à cette occasion, deux statuettes d’albâtre du Cabinet des médailles, pourvues d’inscriptions arabes inintelligibles (Loiseleur).

[6] M, Piailler croit que ce sont des femmes, mais je ne vois pas pourquoi.

[7] Un député a lu au Parlement, en 1901, un devoir écrit par un élève d’une école congréganiste de France, où les francs-maçons étaient accusés de « se livrer à des excès dans les festins ». C’est, avec l’atténuation imposée par les exigences modernes de la décence, l’équivalent de toutes les accusations dont les Chrétiens orthodoxes, les Gnostiques, les Manichéens, les Albigeois, les Templiers, les Juifs, Luther, Calvin, Voltaire, Pie IX, Victor Emmanuel, etc., ont tour à tour ou simultanément été l’objet.

8 M. Héron de Villefosse m’a dit que Longpérier attribuait les coffrets Blacas à un faussaire; mais telle ne pouvait être son opinion en 1869, puisqu’Il ne l’exprima pas. Loiseleur lors de la lecture de ce dernier à l’Académie. Il y sera arrivé plus tard, en désespoir de cause. Mais on se demande vraiment quel intérêt aurait eu un faussaire du XVIIIe siècle (le coffret d’Essarois a été découvert en 1789) à produire des œuvres aussi dénuées de style et aussi bizarres. Tout au moins faudrait-il retrouver les modèles dont ce faussaire se serait servi. Au Musée britannique, les coffrets sont exposés; à Vienne, les monuments analogues sont relégués en magasin parmi les faux.

 

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