Le satanisme et J.K. Huysmans

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Article publié le 8 oct 2011

Par Jules Bois

J. K. Huysmans à Ligugé. — Nouvelles révélations sur les prêtres et les couvents voués au diable.

On n’a jamais su, on ne saura peut-être jamais le fin mot du satanisme. Les messes noires, les envoûtements, qui furent les scandales des siècles passés, ne sont pas taris de nos jours encore. Un des mieux renseignés sur ces effroyables rites que j’ai consignés dans le Satanisme et la Magie aussi bien pour le passé que de nos jours, est, sans contredit, M. J. K. Huysmans, l’auteur de Là-Bas ! (1)

Les médecins appellent tout cela folie religieuse, érotomanie sacrée, iéromanie. Je me souviens que M. Raymond me montra, à la Salpêtrière, des hystériques dressées du temps de Charcot. Nous pûmes leur donner en suggestion les spectacles du Sabbat. Elles croyaient voir le Diable, nous le décrivaient selon la richesse de leurs lectures, et — chose plus extraordinaire encore — croyaient entendre de lui des réponses, tandis qu’elles subissaient seulement un rêve que nous avions excité. — J’ai moi-même, à la clinique de médecins hypnotiseurs, recommencé, avec des sujets, les évocations de l’ancienne magie. Ces sujets, suggestionnés par les paroles des grimoires, voyaient les démons selon leur imagination et d’après mes avis. Le fait le plus frappant, c’était le dédoublement de leur « moi », qui leur donnait l’illusion d’une nouvelle présence. Ils dialoguaient avec eux-mêmes, alors qu’ils croyaient parler réellement avec un esprit mauvais. Que des phénomènes du spiritisme s’expliquent aisément par ces dédoublements de personnalité, résultat aussi bien des pratiques de l’hypnotisme, que des séances de tables tournantes ou d’évocations !

Y a-t-il autre chose que de la suggestion et du rêve dans le satanisme ? On le croyait au moyen âge ; de nos jours, M. Huysmans le croit aussi. Et cela parce qu’il possède de bien extraordinaires documents sur les rites de cette religion à rebours qui a encore ses prêtres abominables et ses offices hideux. De ce point de vue, le sourire du plus sceptique cède à un mouvement d’étonnement et d’horreur en pensant que de telles abominations sont possibles de nos jours. Rien cependant n’est plus certain.

Le spiritisme et l’occultisme diaboliques. 

L’été passé, je revenais des Indes le foie malade, le sang brûlé de fièvre ; j’allai me reposer à Ligugé où la plus charmante hospitalité me fut offerte dans la Maison Notre-Dame. Que ne puis-je relater ici mes longues conversations avec l’hagiographe de sainte Lydwine. En voici toujours une page volante détachée…

Nous étions, ce jour-là, trois dans la bibliothèque de Huysmans : le grand écrivain de Là-Bas, moi-même et une chatte qui venait d’arriver de Siam, en droite ligne, et qui, sautant comme une panthère, grimace comme un singe. Heureusement qu’elle est toute petite encore. Mais elle ne supporte pas qu’on écrive sans elle ni que l’on pense sans qu’elle vous morde le bout du nez.

— Le spiritisme, l’occultisme, la magie, je ne m’occupe plus de ces choses maintenant, me dit J. K. Huysmans. Ce qui m’intéresse, c’est le pur satanisme au point de vue religieux.

— Vous avez assisté à des phénomènes, cependant ?

— Oui, autrefois. Je ne doute pas une seconde que ce ne soit démoniaque ou du moins diabolisé. Un médium et tout près d’être un possédé. L’âme, dans la vie ordinaire, est défendue ; mais elle a, en quelque sorte, des vasistas, des lucarnes qui donnent sur l’Invisible. On les ouvre soi-même en se mettant dans l’occultisme, le spiritisme et même le magnétisme. Si le diable n’y est pas toujours, il en est bien près.

— Mais, en fait, ces nouvelles écoles ne font les pas la guerre au matérialisme, et ne travaillent-elles pas à l’avènement de l’idéal ?

— Le spiritisme n’a fait que mettre à la portée des imbéciles la possibilité de l’Au-delà. Il a été inventé pour les âmes les plus basses. Le Diable a senti que le matérialisme faiblissait ; aussi a-t-il changé ses cartes ; il a pris d’autres atouts ; mais il n’a pas perdu à ce nouveau jeu. Sa suprême malice est arrivée à faire dire aux siens qu’il n’existe pas. Le fait seul de nier le Diable est une preuve qu’on en est possédé. Les spirites sont dans ce cas.

J.K. Huysmans

Joris-Karl Huysmans (1848 – 1907)

Édouard Dubus tué par l’occultisme. 

Nous avons connu l’un et l’autre — vous vous en souvenez ? — ce pauvre Édouard Dubus, que les pratiques magiques de Stanislas de Guaita rendirent démoniaque et dément. Ce poète vint me voir la veille de sa mort, il était absolument possédé. J’essayai vainement de le sauver en le menant à confesse. Le lendemain, on le trouve inanimé dans un urinoir. Les esprits qu’évoquent les occultistes ne peuvent être que des démons.

À ces mots, la chatte de Siam miaula, et m’ayant griffé la main que je lui tendais avec innocence, elle sauta sur la table, essaya ses griffes au manuscrit de l’Oblat, et s’installa en ronronnant à l’ombre de l’encrier.

Les prêtres sataniques. 

— Mais le vrai satanisme est le satanisme religieux. On a dit que j’avais donné, dans Là-Bas, des renseignements si violents qu’ils paraissaient douteux. Quelle erreur ! Ce n’était que des pistaches, des dragées, des flancs à la crème, des « béatilles » si vous voulez le terme ecclésiastique.

J. K. Huysmans se leva, non sans peine, car la chatte avait adopté ses genoux.

D’un vieux bahut, il sortit avec soin un coffret.

— Là se trouvent, me dit-il, les documents que je n’ai jamais donnés. C’est en manuscrit, réellement, l’« enfer » de ma bibliothèque. Voyez vous-même. Je ne l’ai montré encore à personne.

Nous ouvrîmes. Tout d’abord, des scapulaires hérétiques, des parfums servant à combattre, prétendait l’étiquette, les mauvais esprits, des hosties du célèbre médium Vintras, tachées d’un sang prodigieux qui était né dans les oublies elles-mêmes. Puis, des liasses de correspondances, des portraits de mauvais prêtres aux visages de galériens et aux lèvres antiphysiques. Je parcourus surtout les lettres, authentiques et signées ; elles étaient atroces, et je recule à en donner ici les détails. Il y avait aussi la confession d’un mauvais prêtre au Saint-Office, écrite par lui-même. Jamais je ne lus pareil assemblage d’immondices et de sacrilèges. Il se servait par exemple des hosties consacrées de la façon la plus imprévue et la plus détournée, les enfouissant à rebours dans le corps des hommes ou des femmes, qu’en un érotisme monstrueux il croyait guérir ainsi.

Un enfant difforme égorgé. 

Le crime ne devait pas tarder à suivre ces sordides démences. En effet, si j’en crois ce prêtre lui-même, dans ses confessions au Saint-Office, signées et datées, il sacrifia, comme autrefois l’abbé Guibourg, un enfant, avec cette nuance aggravante que l’enfant était de lui.

À sept heures du matin — la citation est textuelle — je vais dire la sainte messe, et pendant la consécration, mademoiselle A. Ch… mit au monde un monstre qui n’avait rien d’humain. J’ai cru devoir détruire ce monstre. Néanmoins je lui donnai le baptême, par précaution ; trois jours après je le brûlais.

Et il ajoute, non sans étonnement, que les contacts qu’il s’était permis ne lui avaient pas laissé supposer qu’il pût y avoir génération.

L’incubât dans les cloîtres des femmes. 

Un autre prêtre satanisant se complaisait à multiplier dans les cloîtres de femmes les cauchemars d’amour qu’au moyen âge on appelait les « incubes » , car on supposait que le démon pouvait s’éprendre des femmes et les posséder. Ce prêtre rédigeait une revue qui traitait toutes ces questions obscures où la mystique côtoie la pathologie ; dans les cloîtres, comme le dit J. K. Huysmans, les aumôniers sont la plupart du temps médiocres. Devant certains troubles inexplicables des sœurs, plusieurs mères abbesses s’adressèrent, malheureusement confiantes en son caractère de prêtre, à ce docteur en théologie qui n’était qu’un praticien du satanisme. Il répondait aussitôt qu’il se chargeait de l’affaire et recommandait qu’on n’en dise rien au confesseur. Il se faisait payer le voyage, et, une fois arrivé, se servait de fumigations spéciales et de pratiques sacrilèges qui perfectionnaient le mal des nonnes. Il leur indiquait des poses spéciales pour que son corps astral à lui ou des entités de l’Au delà réussissent mieux à les visiter et les violer… La correspondance entre ces pauvres filles et lui est déroutante par la naïveté des aveux et l’abomination des conseils. L’étrange est que ce prêtre n’était pas un vulgaire érotomane et croyait très sincèrement agir sur des êtres invisibles, qu’il pouvait à volonté déchaîner ou restreindre.

Le chanoine Docre. 

— Ce prêtre ne serait-il pas le chanoine Docre ?

  — Oui et non ; je n’ai pas fait un portrait, mais assemblé un type, avec le féroce sacrilège de Là-Bas. Des personnalités différentes y ont afflué. Aussi est-il inexact de dire, comme certains journaux l’ont fait, qu’il est le chanoine Roca, l’occultiste, ou tout autre chanoine connu. Je me suis même servi de plusieurs traits relatés dans des rapports déjà classés, comme la fameuse affaire de Cantianille, la voyante diabolique. Ainsi le détail du Christ tatoué sous la plante des pieds pour le fouler mieux a été pris là. On a tort, en somme, de mettre un nom quelconque sur ce personnage qui est une synthèse de plusieurs.

— Et la messe noire ?

M. Huysmans affirma :

— Elle se dit ou plutôt elles se disent assez souvent dans le quartier même que j’habitais autrefois, la rue de Sèvres.

— Y avez-vous réellement assisté ?

M. Huysmans feignit de ne m’écouter pas ; il était trop occupé par sa chatte, qui lui livrait une bataille réglée. Elle eut le dessus — et de deux façons, si j’ose dire —, car elle s’installa sur sa nuque.

Je répétai ma question.

— Vous savez, me dit avec prudence le romancier converti, que Durtal s’en confesse dans En Route.

Puis se reprenant :

— Beaucoup de détails que j’ai relatés ont été pris dans les archives de Vintras, cet éloquent hérétique qui accomplit tant de prodiges démoniaques. L’histoire des souris blanches dévorant les hosties m’a été donnée par le docteur Boullan, de Lyon.

Critique des séminaires. 

— Mais qu’est-ce donc que ces séminaires qui peuvent produire de tels fruits ?

— Oh ! il ne s’agit que d’exceptions, disons-le vite. Le lamentable, c’est que les prêtres les plus intelligents sont de simples rationalistes. L’abbé Duchesne, qui traita Catherine Emmerich d’hallucinée est leur dieu, comme, sans doute, l’abbé Hart, qui appela sainte Thérèse une hystérique, alors que Charcot, plus respectueux malgré son incroyance, la déclarait une « femme de génie ». Ces gens-là rient quand on leur parle du Démon. Je me trouvais un jour dans un couvent au milieu de prêtres qui se gaussaient de Là-bas, et de la préface que je fis à votre livre Le Satanisme et la Magie. « Tout cela est inventé ou est rempli d’exagérations, » me disaient-ils. « Et les vols d’hosties ? leur répondais-je, à quoi cela rime-t-il donc ? »

Les vols d’hosties. 

À la fin du dîner, l’un de ceux qui avaient le plus plaisanté finit par avouer : « Il m’est arrivé tout de même une histoire étrange au mois de mai. »

« Plusieurs jeunes filles sont venues en confession me raconter qu’elles avaient reçu l’offre en échange d’une somme d’argent, de se laver la bouche avec un mélange astringent qu’on se chargeait de leur fournir, avant de communier, afin de rendre l’hostie intacte. »

« Je ne pus qu’admirer ce prêtre qui ne croyait pas au satanisme après ces révélations ; car pourquoi se procurer des hosties consacrées si l’on n’y voit que du pain à chanter, et pour quelle œuvre s’en servirait-on sinon pour des rites sataniques ? »

Cependant, la chatte du Siam trouva que nous avions assez causé ; elle essaya ses dents et ses griffes sur le dos de son maître, qui dut décidément l’exiler dans le grenier.

Et l’on clouait des caisses dans les corridors pour le départ prochain. Je comprends que cette âme intense et frileuse, où survit le moyen âge, ne soit pas retourné joyeusement dans notre Paris sceptique et surmené.

— Ce n’est pas tout ça, termina-t-il, il faut quitter sa maison et en automne. Autos et salamandres, v’ià ce qui m’attend.

Nous descendîmes au jardin pour chasser ces pensées mélancoliques. Nous visitâmes les fleurs symboliques que J. K. Huysmans lui-même y a plantées ; elles représentent par leurs formes pures la Trinité, les Saints ou évoquent à l’odorat le souvenir des chrétiennes vertus. Leurs parfums et leurs couleurs nous transportèrent dans la mystique divine, et nous oubliâmes à les respirer et à les voir le hideux et impur cortège des démons à travers les siècles (2).

Depuis, J. K. Huysmans s’est fixé rue Monsieur à l’ombre du couvent des Bénédictines.

Jules Bois. Extrait de L’Au-delà et les Forces Inconnues, pages 32 à 46. Paris, P. Ollendorff, 1902

Notes : 

1. Consulter aussi les ouvrages et les articles de M. Georges Bois, Le Péril occultiste, par exemple.

2. Mon impartialité m’a fait publier intégralement les magistrales paroles de mon grand ami, J. K. Huysmans. Parmi elles se trouve une critique adressée à Mgr Duchesne. Dois-je dire que j’y souscris d’autant moins que j’ai eu l’occasion d’apprécier à Rome cet esprit délicat et lucide qui a toute la confiance du Pape et qui a rendu à l’Église le grand service d’épurer elle-même son histoire au tamis d’une critique aussi respectueuse de la vérité que de la foi.

L’Enfer (détail) Luca Signorelli, 1504

En 1447, commande est passée à Fra Angelico et Benozzo Gozzoli pour peindre la voute de la chapelle San Brizio, dans la Cathédrale d’Orvietto. Mais les deux artistes, appelés à Rome, n’ont pas le temps d’achever leur oeuvre. Il faudra attendre 1499 pour qu’un autre peintre reprenne le chantier : Luca Signorelli, alors au sommet de sa gloire. La réalisation des fresques prendra 5 ans. La fresque de L’enfer (ou Damnés jetés en enfer) a été achevée en 1504.

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Un commentaire to “Le satanisme et J.K. Huysmans”

  1. almahjoub dit :

    Merci pour le partage..

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