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Changements de paradigmes par Peter Carroll

lundi 31 mai 2004, par Spartakus FreeMann

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Toutes les philosophies, les croyances, tous les dogmes que l’humanité a élaborés sont des variantes de trois grands paradigmes, le Transcendantal, le Matérialiste et le Magique. Dans aucune culture humaine un de ces paradigmes n’a été complètement distinct des autres. Par exemple, dans notre propre culture, à l’époque de l’écriture les paradigmes Transcendantal et Magique sont fréquemment confondus l’un avec l’autre.

Les philosophies transcendantales sont en fait religieuses et se manifestent dans un spectre allant du spiritisme primitif au travers du polythéisme païen jusqu’au monothéisme des traditions judéo-chrétiennes et islamiques et jusqu’aux systèmes théoriquement non théistes du Bouddhisme et du Taoïsme. Dans chacun cas, on croit en une forme ou une autre de conscience ou d’esprit créé et on maintient que l’univers et que les hommes, et tout autre organisme vivant, contient quelque fragment de cette conscience ou esprit qui se trouve à la base du voile ou de l’illusion de la matière. L’essence du Transcendantalisme est la croyance en des êtres spirituels plus élevés que soi ou en l’existence d’états spirituels étant supérieurs à ceux que l’on connaît actuellement. La vie terrestre est souvent vue comme une simple forme de dialogue entre notre moi intime et le moi de la déité ou des déités, ou peut-être d’une quelconque forme impersonnelle de force supérieure. Le monde matériel est un théâtre pour l’esprit ou l’âme ou la conscience qui la crée. L’esprit est l’ultime réalité pour le transcendentaliste.

Au sein du paradigme Matérialiste, l’univers est perçu comme constitué fondamentalement et entièrement de matière. L’énergie n’est qu’une forme de la matière et ensemble, ils sous tendent l’espace et le temps à l’intérieur desquels tous les changements prennent place strictement sur base de causes et d’effets. Le comportement humain est réductible à la biologie, la biologie est réductible à la chimie, la chimie est réductible à la physique et la physique est réductible aux mathématiques. L’esprit et la conscience sont donc de simples événements électrochimiques au sein du cerveau et l’esprit est un mot sans contenu objectif. Les causes de certains événements vont probablement rester obscures indéfiniment, mais il y a une foi intrinsèque qu’une cause matérielle suffisante doit exister pour qu’un événement se produise. Tous les actes humains peuvent être catégorisés comme servant quelque besoin biologique ou en tant qu’expression d’un conditionnement préalablement appliqué ou comme un simple mauvais fonctionnement. Le but du matérialiste qui évite le suicide est la poursuite de la satisfaction personnelle comprenant des satisfactions altruistes s’il le désire.

La difficulté principale de reconnaître et de décrire le paradigme Magicke est que le vocabulaire est insuffisant. La philosophie Magicke ne se relève que depuis peu d’une falsification avec la théorie transcendantale. Le mot Ether sera utilisé afin de décrire la réalité fondamentale du paradigme magicke. Il est plus ou moins équivalent à l’idée de Mana utilisé dans le shamanisme océanique. L’Ether dans une description matérialiste est l’information qui structure la matière et que toute matière est capable d’émettre et de recevoir. En des termes transcendantaux, l’Ether est une sorte de « force de vie » présente à un degré ou à un autre en toutes choses. Il porte à la fois la connaissance des événements et la capacité d’influencer des événements similaires ou sympathiques. Les événements surviennent soit spontanément d’eux-mêmes ou sont encouragés à suivre certains chemins par l’influence d’un modèle au sein de l’Ether. Toute chose a une part éthérique que l’on peut considérer comme vivante en un certain sens. Ainsi, toutes les choses adviennent par magie, les grandes lignes de l’univers possèdent un modèle éthérique créé par la pensée. Le magicien se voit lui-même comme un participant à la nature. Le transcendantaliste aime à penser qu’il est au-dessus de lui. Le matérialiste aime s’essayer à le manipuler.

Maintenant, cet univers à la particularité de s’accommoder parfaitement en tendant à fournir des preuves pour, et la confirmation de, tout ce qu’un paradigme choisit de croire en. Vraisemblablement, à un niveau plus ou moins profond, il y a une symétrie cachée entre ces choses que nous nommons Matière, Ether et Esprit. En réalité, il est rare de trouver un individu ou une culture opérant exclusivement sur un seul de ces paradigmes et aucun n’en est entièrement absent. Des paradigmes non dominant sont toujours présents en tant que superstitions et peurs. Une section ultérieure sur l’Eonique essayera de démêler les influences de chacune de ces grandes visions du monde au travers de l’histoire, et de voir comment elles ont interagi les unes avec les autres et enfin de prédire les tendances futures. En même temps, une analyse des concepts radicalement divergents du temps et du moi dans chacun des paradigmes est donné afin de mieux distinguer les idées de base.

Les transcendantalistes conçoivent le temps en des termes millénaristes et apocalyptiques. Le Temps est considéré comme ayant un début défini et une fin définie, tous deux initiés par les activités d’êtres ou de forces spirituels. La fin des temps à une échelle individuelle et cosmique est considérée non tant comme une cessation de l’être mais comme un changement d’état de l’être non matériel. Le commencement du temps individuel et cosmique est, de la même manière, considéré comme un acte créateur posé par des agents spirituels. Ainsi, l’activité de reproduction devient habituellement contrôlée et enfermée par les tabous et les restrictions dans les cultures religieuses, puisqu’il implique une usurpation des pouvoirs des dieux. La reproduction implique également que la mort, dans une certaine mesure, soit vaincue. Combien redoutable est la puissance de la création et combien la mort terrestre se drape inconsciemment dans le célibat et la stérilité de la prêtrise.

Tous les transcendantalismes impliquent des éléments d’apocalypses. Typiquement, ces éléments sont utilisés afin de provoquer des renouveaux lorsque le business est stagnant ou que l’attention est portée ailleurs. Ainsi, on révèle soudainement que la fin des temps est proche et qu’une dispute terrestre est en fait une bataille titanesque contre les agents spirituels du mal. Le temps matérialiste est linéaire et sans limite. Idéalement, il peut être étendu arbitrairement dans toutes les directions à partir du présent. Pour le matérialiste strict, il est intrinsèquement futile de spéculer au sujet d’un commencement ou d’une fin des temps. De la même manière, le matérialiste est méprisant au sujet de toute spéculation portant sur toute forme d’existence individuelle avant la naissance ou après la mort. Le matérialiste peut tout aussi bien craindre une mort douloureuse et prématurée mais il ne peut avoir aucune crainte au sujet du fait d’être mort.

La vision magicke est que le temps est cyclique et que tous les processus sont récurrents. Même les cycles qui semblent commencer ou finir sont en fait des parties de cycles plus importants. Ainsi, toutes les fins sont des commencements et la fin des temps est synonyme de commencement des temps dans un autre univers. La vision magicke que tout est recyclé est reflétée dans la doctrine des réincarnations. L’idée attirante de la réincarnation a souvent perdurée dans le paradigme religieux et nombre de traditions païennes ou monothéistes l’ont conservée. Cependant, les théories religieuses ont contaminé invariablement l’idée originelle avec des croyances sur l’âme individuelle. D’un point de vue strictement magicke, nous sommes un accrétion plutôt qu’une unité déployée. La psyché n’a pas de centre particulier, nous sommes des êtres coloniaux, un riche collage de plusieurs moi. Ainsi, tout comme nos corps contiennent des fragments innombrables d’êtres, ainsi en va-t-il de notre psyché. Cependant, certaines traditions magickes retiennent des techniques qui permettent à l’adepte de transférer une grande quantité de cette psyché en un seul morceau si il considère cela comme étant plus utile que d’être dispersé au sein de l’humanité.

Chaque paradigme a une vision différente du moi. Les transcendantalistes le voient comme un esprit incarné dans la matière. Comme un fragment de la déité, le moi se considère comme quelque peu placé en ce monde d’une manière non arbitraire et doté d’une volonté libre. La vision transcendantale du moi est relativement stable et non problématique si elle est partagée en tant que consensus avec tous les autres. Cependant, les théories transcendantales sur la place et le but du moi et de sa relation avec les déités sont mutuellement exclusives. Des transcendantalismes conflictuels peuvent rarement coexister car ils menacent de déformer l’image du moi. Des combats qui ne sont pas décisifs tendent à être une mutuelle négativation dans le long terme.

Des trois visions du moi, la vision purement matérialiste est la plus problématique. Si l’esprit est une extension de la matière, il doit obéir à des lois matérielles et la vision déterministe qui en résulte est en conflit avec l’expérience subjective de la volonté libre. D’un autre côté, si l’esprit et la conscience sont assumés être qualitativement différents de la matière alors, le moi est incompréhensible à lui-même en des termes matérialistes. Pire encore peut-être, le moi matérialiste doit se considérer lui-même comme un phénomène purement temporaire en contradiction avec l’attente subjective de la continuité de la conscience. Du fait que la vision purement matérialiste du moi soit si austère peu sont préparés à être confrontés avec un existentialisme aussi dénudé. Par conséquent, les cultures matérialistes exhibent un appétit immense pour les sensations, l’identification et des croyances plus ou moins irrationnelles. Tout ce que le moi fera semble moins sans substance.

La vision magicke du moi est celle qui est basée sur le même chaos capricieux et hasardeux qui fait que l’univers existe et fait ce qu’il fait. Le moi magicke n’a pas de centre, il n’a pas d’unité mais est un assemblage de parties qui peuvent temporairement s’assembler et se nommer elles-mêmes « Je ». Ceci est en accord avec l’observation que notre expérience subjective consiste en une expérience de nos différents moi les uns par rapport aux autres. La volonté libre naît soit comme résultat d’une dispute entre nos différents moi ou comme création soudaine du hasard d’une nouvelle idée ou option. Dans la vision magicke du moi, il n’y a aucune séparation esprit/matière ou corps/esprit et les paradoxes de la volonté libre et du déterminisme disparaissent. Certains de nos actes naissent du hasard de nos choix entre des options conditionnées et certains naissent de choix conditionnés entre des options créées au hasard. En pratique, la plupart de nos actes sont basés sur des séquences hiérarchiques plus complexes de ces quatre mécanismes. Aussitôt que nous avons agi, un de nos moi proclame « je l’ai fait » assez fortement pour que la plupart des autre moi pensent qu’ils l’ont fait également.

Chacune de ces trois visions de soi a quelque chose de dérogatoire à dire au sujet des deux autres. Du point de vue du moi transcendantal, le moi matérialiste est devenu la proie de l’orgueil de l’intellect, le démon de l’arrogance, alors que la vision magique du moi est considérée comme étant entièrement démoniaque. Le moi matérialiste voit le transcendantaliste comme obsédé par des assomptions n’ayant aucune base sur des faits, et le moi magique comme étant enfantin et incohérent. Du point de vue de magique, la variété des moi du transcendantaliste a accordé une trop grande importance à un moi ou à certains moi qu’ils appellent Dieu ou dieux, tandis que le matérialiste a essayé de rendre ce moi subordonné au moi qui opère la pensée rationnelle. En fin de compte, c’est une matière de foi et de goût. Le transcendantaliste a foi en son moi-Dieu, le matérialiste a foi en son moi raisonnant et les moi du magicien ont foi en tous les autres. Naturellement, toutes ces formes de foi sont sujettes à des périodes de doutes.

Par Peter Carroll, traduction française par Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, mai 2004 e.v.

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