samedi 12 août 2006, par Aleister Crowley
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Pour faire suite à l’article sur l’Alchimie chinoise de Mystiik, voici un texte tiré du Liber IV de Crowley et présentant quelques éclairages sur les liens entre l’Eucharistie et la Transmutation alchimique.
Ce texte sera suivi du Liber 343 ou Elixir de Vie.
I
L’une des cérémonies Magickes les plus simples et les plus complètes est l’Eucharistie.
Cela consiste à prendre des choses ordinaires, les transmuter en choses divines, et les consommer.
Jusqu’ici, c’est le type de toute cérémonie magicke, car la réabsorption de la force est une sorte de consommation ; mais il existe une application plus restreinte, telle celle qui suit.
Prenez une substance (1) symbolique de tout le cours de la nature, faites-la Dieu, et consommez-la.
Il existe plusieurs façons d’accomplir ceci ; mais elles peuvent aisément être classifiées selon le nombre d’éléments dont se compose le sacrement.
La plus haute forme d’Eucharistie est celle dans laquelle l’Elément consacré est Un. Il s’agit d’une substance, et non deux, ni vivante ni morte, ni liquide ni solide, ni chaude ni froide, ni mâle ni femelle.
Ce sacrement est secret à tous les égards. A l’intention de ceux en pouvant être dignes, même s’ils ne sont pas officiellement reconnus comme tels, cette Eucharistie a été décrite en détail et sans dissimulation, quelque part dans les écrits publiés du MAÎTRE THERION. Mais Il n’a dit à personne où. Cela est réservé aux plus grands initiés, et est synonyme de l’Oeuvre Achevée sur le plan matériel. C’est la Médecine des Métaux, la Pierre des Sages, l’Or Potable, l’Elixir de Vie qui s’y trouvent consommés. L’autel est la poitrine d’Isis, la mère éternelle ; le calice est de fait la Coupe de Notre Dame Babalon Elle-Même ; la Baguette est cela qui Fut, Est, et Sera.
L’Eucharistie de deux éléments tire sa substance des passifs. L’hostie (pantacle) est de céréales, typiques de la terre ; le vin (coupe) représente l’eau. (Il existe certaines autres attributions. Par exemple, l’Hostie est le Soleil, et le vin propre à Bacchus). L’hostie peut toutefois être plus complexe, le « Gâteau de Lumière » décrit dans le Liber Legis.
Ce dernier est employé dans l’exotérique « Messe du Phénix » (Liber 333, Cap. 44) (2), mélangé au sang du Magus. Cette messe devrait être réalisée chaque jour, au soleil couchant, par tout Magicien.
Céréales et vin sont équivalents à la chair et au sang ; mais il est plus facile de convertir des substances vivantes en corps et sang de Dieu, que de réaliser ce miracle à partir de matière morte.
L’Eucharistie de trois éléments a pour base les symboles des trois gunas. Pour tamas (ténèbres), prenez de l’opium ou de la belladone, ou quelque autre remède assoupissant ; pour rajas (activité) prenez de la strychnine ou un autre excitant ; pour sattva (calme), les Gâteaux de Lumière peuvent à nouveau convenir (3).
L’Eucharistie de quatre éléments se compose de feu, d’air, d’eau et de terre. Ils sont représentés par une flamme pour le feu, par l’encens ou les roses pour l’air, par le vin pour l’eau, et par le pain et le sel pour la terre.
L’Eucharistie de cinq éléments a pour base le vin pour le goût, une rose pour l’odorat, une flamme pour la vue, une cloche pour l’ouïe, et une dague pour le toucher. Ce sacrement est impliqué dans la Messe du Phénix d’une manière légèrement différente. L’Eucharistie de six éléments a Père, Fils, et Saint-Esprit au-dessus ; souffle, eau, et sang au-dessous. C’est un sacrement réservé aux hauts initiés (4).
L’Eucharistie de sept éléments est mystiquement identique à celle d’un seul. De la méthode de consécration des éléments, il suffira de dire qu’il convient de traiter ces derniers comme des talismans. Le cercle et le reste du Temple devront recevoir les bénéfices usuels des bannissements et consécrations. Le Serment devra être prêté et les Invocations faites. Et lorsque la force divine se manifeste dans les éléments, ils devront être solennellement consommés. Il existe aussi une méthode plus simple de consécration réservée aux initiés de haut rang, dont il serait illicite de parler ici. Le résultat variera selon la nature du Sacrement. Dans certains cas, l’on peut recevoir une grâce mystique, culminant en samadhi ; dans d’autres, un bénéfice plus simple et plus matériel peut être obtenu.
Le sacrement le plus élevé, celui d’Un élément, est universel dans son opération ; du but avoué du travail dépendra le résultat. C’est une Clé universelle de toute Magick. Ces secrets sont d’une suprême importance pratique, et sont gardés dans le Sanctuaire par une épée à double tranchant flamboyant dans toutes les directions (5) ; car ce sacrement est l’Arbre de Vie lui-même, et qui mange de son fruit jamais ne périra (6).
A moins qu’il ne le veuille. Qui ne préférerait œuvrer via l’incarnation ; un véritable renouvellement du corps et du cerveau, plutôt que de se contenter d’une immortalité stagnante sur cet atome de poussière, à la Lumière du Soleil de l’Univers, que nous appelons la terre ?
En ce qui concerne les préparatifs de tels Sacrements, l’Eglise Catholique a relativement bien conservé les traditions de la véritable Eglise Gnostique, dont les secrets sont sous la garde (7).
La chasteté (8) est une condition ; jeûner préalablement quelques heures est une condition ; une aspiration profonde et continuelle est une condition. Sans ces antécédents, même l’Eucharistie de l’Un et du Sept voit ses effets en partie - néanmoins jamais en totalité en raison de sa vertu intrinsèque - contrariés.
Une Eucharistie de quelque sorte devrait très assurément être quotidiennement consommée par tout Magicien, et il devrait la percevoir comme la principale nourriture de sa vie magique. Elle est de plus d’importance que toute autre cérémonie magique, car elle est un cercle complet. L’intégralité de la force dépensée est totalement réabsorbée ; néanmoins l’avantage réside dans cet immense gain représenté par l’abîme entre l’Homme et Dieu.
Le Magicien devient rempli de Dieu, nourri de Dieu, ivre de Dieu. Peu à peu, son corps deviendra purifié via l’interne lustration de Dieu ; jour après jour, sa structure mortelle se dépouillant de ses éléments terrestres, deviendra très véritablement le Temple du Saint-Esprit. Jour après jour, la matière est remplacée par l’Esprit, l’humain par le divin ; et pour finir le changement sera total ; Dieu manifesté dans la chair sera son nom. C’est le plus important de tous les secrets magiques qui furent jamais, sont, ou peuvent être. Pour un Magicien ainsi renouvelé , l’obtention de la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien devient une tâche inévitable ; chaque force de sa nature , libre de toute entrave, tend vers ce but et ce dessein dont telle est la nature que ni homme ni dieu n’en peuvent parler, car cela est infiniment au-delà de la parole ou de la pensée ou de l’extase ou du silence. samadhi et nibbana ne sont que ses ombres projetées sur l’univers.
II
Si le MAÎTRE THERION ne réussit par ce livre qu’à démontrer la continuité de la nature et l’unité de la Loi, Il estimera que Son travail n’aura pas été en vain. Dans son ébauche originale de la Partie III, il n’envisageait aucune allusion à l’Alchimie. Il a été, d’une manière ou d’une autre, considéré comme admis que ce sujet est entièrement étranger à la Magick ordinaire, à la fois par son objectif et sa méthode. Ce sera le but de la description suivante que de l’établir comme étant essentiellement une branche de cette discipline, et de montrer qu’elle peut être simplement considérée comme un cas particulier de la proposition générale - ne différant de la Magick talismanique et évocatoire qu’en raison des valeurs que représentent les quantités inconnues dans les équations pantomorphiques.
Il n’est pas nécessaire de faire quelque effort systématisé de décodage du jargon des traités Hermétiques. Nul besoin d’entrer dans une discussion historique. Il suffira de dire que le mot alchimie est un terme arabe se composant de l’article al et de l’adjectif khemi qui signifie « ce qui appartient à l’Egypte » (9). Une traduction grossière en serait « La matière égyptienne ». L’hypothèse est que les grammairiens musulmans soutenaient traditionnellement que cet art provenait de cette sagesse des Egyptiens qui fit la fierté de Moïse, Platon, et Pythagore, et fut la source de leur illumination.
La recherche moderne (due aux savants profanes) continue à se demander s’il faut classer les traités Alchimiques comme mystiques, magiques, médicaux ou chimiques. L’opinion la plus raisonnable est que tous ces sujets préoccupaient les alchimistes dans des proportions variées. Hermès est pareillement le Dieu de la Sagesse, de la Thaumaturgie, de la thérapeutique, et de la science physique. Par conséquent, toutes peuvent revendiquer le titre d’Hermétique. L’on ne peut douter que des auteurs tels que Fludd aspiraient à la perfection spirituelle. Il est également certain qu’Edward Kelly écrivit principalement du point de vue d’un Magicien ; que Paracelse s’appliqua à la guérison des maladies et avait la prolongation de la vie pour considération première, bien qu’il semble aux penseurs modernes que ses plus grandes réalisations soient plutôt ses découvertes de l’opium, du zinc et de l’hydrogène ; de sorte que nous tendons à le considérer tout autant un chimiste que Van Helmont, dont la conception des gaz le range parmi les rares génies ayant augmenté le savoir par une idée fondamentalement importante.
La littérature Alchimique est immense. Pratiquement tout ou partie en est inintelligible. Ses traités, depuis le Asch Metzareph des Hébreux jusqu’au Char de l’Antimoine sont délibérément formulés en énigmes hiératiques. La persécution ecclésiastique, et la profanation des secrets de la puissance, étaient également appréhendées. Pire encore de notre point de vue, ce motif amena les auteurs à insérer intentionnellement des déclarations fallacieuses, le plus astucieusement possible afin de tourmenter les prétendants indignes de leurs mystères.
Nous n’avons aucunement l’intention de débattre au sujet des véritables procédés. La plupart des lecteurs savent déjà que les principaux objectifs de l’alchimie étaient la Pierre Philosophale, la Médecine des Métaux, et divers élixirs et teintures possédant des vertus variées en particulier, celles de guérir la maladie, d’allonger le temps de vie, d’accroître les capacités humaines, de parfaire la nature de l’homme à tous les égards, de conférer des pouvoirs magiques, et de transmuter des substances matérielles, spécialement les métaux, en des formes plus précieuses.
Le sujet se complique encore plus du fait que bien des auteurs étaient des charlatans sans scrupules. Ignorants des premiers rudiments de l’art, ils plagièrent sans honte et récoltèrent une moisson de gains frauduleux. Ils tirèrent avantage de l’ignorance générale et de la convention du mystère, exactement de la même manière que leurs modernes successeurs dans le domaine des sciences Occultes.
Mais, en dépit de tout cela, une chose est abondamment claire ; tous les auteurs sérieux, bien qu’ils semblent parler d’une infinité de sujets différents, tellement qu’il s’est avéré impossible pour la recherche analytique moderne de s’assurer de la véritable nature ne serait-ce que d’un seul - n’importe lequel - de leurs procédés, étaient d’accord quant à la théorie fondamentale sur laquelle ils basaient leurs pratiques. Il apparaît à première vue que c’est à peine si deux d’entre eux s’entendaient sur la nature de la « Matière Première de l’Oeuvre ». Ils la décrivent par une ahurissante profusion de symboles inintelligibles. Nous n’avons aucune raison de supposer que tous parlaient de la même chose, ou en parlaient différemment. Les mêmes remarques s’appliquent à tout réactif et à toute réaction, pas moins qu’au produit final - ou aux produits finaux.
Encore que derrière cette diversité, nous puissions distinguer une obscure identité. Tous débutent avec une substance décrite comme existant quasiment partout dans la nature et universellement considérée comme n’ayant aucune valeur. L’alchimiste, dans tous les cas, doit se procurer cette substance et la soumettre à une série d’opérations. En procédant de la sorte, il obtient son produit. Ce produit, de quelque manière qu’il soit nommé ou décrit, est toujours une substance qui représente la vérité ou perfection de la « Matière Première » originale ; et ses qualités sont invariablement celles que possède une entité vivante, et non une masse inanimée.
En un mot, l’alchimiste doit s’emparer d’une chose morte, impure, sans valeur, sans pouvoir, et la transformer en une chose vivante, inestimable et thaumaturgique.
Le lecteur de ce livre s’apercevra certainement d’une analogie extrêmement frappante avec ce que nous avons déjà dit des processus de la Magick. Qu’est-ce, d’après notre définition, que l’initiation ? La Matière Première est l’homme, c’est-à-dire un parasite périssable qui s’est multiplié sur l’écorce terrestre, rampant avec humeur sur celle-ci pour un bref espace de temps, et s’en retournant finalement à la fange dont il est issu. Le processus initiatique consiste à lui enlever ses impuretés, et à trouver dans sa vraie personnalité une intelligence immortelle pour laquelle la matière n’est rien de plus que le véhicule de sa manifestation. L’initié est éternellement individuel ; il est ineffable, incorruptible, immunisé contre toutes choses. Il possède en lui-même infinie puissance et sagesse infinie. Cette équation est identique à celle d’un talisman. Le Magicien prend une idée, la purifie, l’intensifie en y invoquant l’inspiration de son âme. Il ne s’agit plus d’un griffonnage éraflant un parchemin, mais d’une parole de Vérité, impérissable, ayant la puissance de régner dans toute sa sphère d’activité. L’évocation d’un esprit est d’une essence précisément similaire. L’exorciste se procure des substances matérielles inanimées d’une nature en résonance avec l’entité qu’il se propose d’invoquer. Il en bannit toutes les impuretés, prévient toutes les interférences, et poursuit en donnant la vie à la subtile substance ainsi préparée, en y faisant pénétrer son âme.
Une fois encore, il n’y a rien en cela d’exclusivement « magique ». Rembrandt Van Ryn avait l’habitude de prendre des minerais et autres choses grossières. Il en bannissait les impuretés et les consacrait à son œuvre par la préparation de toiles, de pinceaux, et de matières colorantes. Ceci fait, il les contraignait à recevoir l’empreinte de son âme ; et à partir de ces tristes et peu estimables créatures de la terre, il créait une entité vitale et puissante en vérité et beauté. Il serait en effet étonnant pour quelqu’un parvenu à une claire compréhension de la nature d’observer quelque différence dans l’essence de ces diverses formules. Les lois de la nature s’appliquent pareillement dans toutes les circonstances possibles.
Nous sommes maintenant dans une position nous permettant de comprendre ce qu’est l’alchimie. Nous pouvons même aller plus loin et dire que même si nous n’en avions jamais entendu parler, nous saurions ce qu’elle doit être.
Attirons l’attention sur le fait que le produit final est, dans tous les cas, une chose vivante. Le fait que les énoncés des alchimistes ne puissent être expliqués de manière satisfaisante a constitué la grande pierre d’achoppement de la recherche moderne. Du point de vue chimique, il n’apparaît pas a priori impossible que le plomb devienne or. Notre récente découverte de la périodicité des éléments a rendu vraisemblable, au moins en théorie, la possibilité que nos éléments apparemment immuables soient les modifications d’un seul (10). La Chimie Organique, avec ses métathèses et synthèses reposant sur les molécules conçues comme structures géométriques, a démontré une praxis qui donne corps à la théorie ; et les propriétés du Radium ont délogé la Vieille Garde de sa redoute où flottait le drapeau de l’hétérogénéité essentielle des éléments. Les doctrines de l’Evolution ont accordé la théorie alchimique et moniste de la matière à notre conception de la vie ; l’effondrement du mur entre les règnes animaux et végétaux a ébranlé ce qui les séparait du minéral.
Mais bien que le chimiste avancé puisse admettre la possibilité de transmuter le plomb en or, il ne pourrait concevoir cet or autre que métallique, participant du même ordre de la nature que le plomb à partir duquel il fut obtenu. Que cet or puisse posséder le pouvoir de se multiplier, ou d’agir comme un ferment vis-à-vis d’autres substances, semblait si absurde qu’il se sentit obligé d’en conclure que les alchimistes revendiquant ces propriétés pour leur Or devaient, après tout, se référer non pas à la Chimie, mais à certaines opérations spirituelles dont la sainteté exigeait un voile symbolique tel l’usage cryptographique du langage de laboratoire.
Le MAÎTRE THERION a confiance dans sa présente réduction de tous les cas de l’art de la Magick à une formule unique pour à la fois élucider et justifier l’Alchimie, tout en élargissant le champ de la chimie jusqu’à couvrir toutes les catégories possibles de Changement.
Il y a une condition évidente limitant les opérations que nous nous sommes proposées. C’est que la formule de n’importe quel Travail impliquant l’extraction et la visualisation de la Vérité de quelque « Matière Première », la « Pierre » ou « Elixir » qui résulte de notre labeur sera l’Individu pur et parfait inhérent dès l’origine à la substance choisie, et rien d’autre. Le plus habile des jardiniers ne peut créer des lis à partir de rosiers sauvages ; ses roses seront des roses, de quelque manière qu’il ait perfectionné les qualités de son porte-greffe.
Il n’y a ici aucune contradiction avec notre thèse précédente quant à l’unité fondamentale de toute substance. Il est vrai que Hobbs et Nobbs sont tous deux des modifications du pleroma. Tous deux disparaissent dans le pleroma lorsqu’ils atteignent samadhi. Mais ils ne sont pas interchangeables dans la mesure où ils sont des modifications individuelles ; l’initié Hobbs n’est pas plus l’initié Nobbs que le mercier Hobbs n’est le Nobbs « s’enrichissant en vendant clous et casseroles ». Notre aptitude à produire des teintures d’aniline ne nous rend pas à même de nous passer de l’aniline originale et d’employer du sucre à sa place (l1). Comme disaient les Alchimistes : « Pour faire de l’or, tu dois prendre de l’or » ; leur art consistait à porter chaque substance jusqu’à la perfection de sa nature propre.
Pas de doute, une partie du processus impliquait le retrait de l’essence de la « Matière Première » dans l’homogénéité de la « Hylé », de même que l’initiation insiste sur l’annihilation de l’individu dans l’Infinitude Impersonnelle de l’Existence afin de pouvoir resurgir une fois de plus comme un Eidolon, moins trouble et moins déformé, de la Vérité de Lui-Même. C’est la garantie qu’il n’est pas contaminé par des éléments étrangers.
L’« Elixir » doit posséder l’activité d’une substance « native », juste comme l’hydrogène « natif » (12) se combine avec l’arsenic (dans le « test de Marsh ») alors que la forme ordinaire du gaz est inerte. De même, l’oxygène assouvi par le sodium ou dilué avec de l’azote ne s’attaquera pas aux matières inflammables avec la véhémence propre au gaz à l’état pur.
Nous pouvons résumer cette thèse en disant que l’Alchimie comprend autant d’opérations possibles qu’il existe d’idées mères inhérentes à la nature.
L’alchimie ressemble à l’évocation par sa sélection d’assises matérielles appropriées à la manifestation de la Volonté ; mais elle en diffère en procédant sans personnification, ou intervention de plans étrangers (13). On la rapprochera plus aisément de l’Initiation ; car l’élément effectif du Produit est de l’essence de sa nature propre, et y est inhérent ; l’Oeuvre consiste pareillement à l’isoler de ses accrétions.
Or, de même que l’Aspirant, sur le Seuil de l’Initiation, se trouve assailli par les « complexes » qui l’ont corrompu, leur extériorisation le torturant atrocement, et son angoissante répugnance à leur élimination le jetant dans des épreuves telles qu’il semble (à la fois à ses yeux et à ceux des autres) être, d’un homme juste et noble qu’il était, devenu une inimaginable crapule ; ainsi la « Matière Première » se noircit et se putréfie lorsque l’Alchimiste dissout ses coagulations d’impureté.
L’étudiant peut de lui-même mener à bien un travail sur les diverses analogies impliquées, et découvrir le « Dragon Noir », le « Lion Vert », l’« Eau Lunaire », la « Tête du Corbeau », et ainsi de suite. Les indications données ci-dessus devraient suffire à tous ceux possédant des aptitudes pour la Recherche Alchimique.
Une réflexion supplémentaire semble nécessaire ; à savoir que l’Eucharistie, dont ce chapitre s’est convenablement préoccupé, doit être conçue comme un cas - le cas critique - de l’Art Alchimique.
Le lecteur aura observé, peut-être avec étonnement, que Le MAÎTRE THERION décrit plusieurs sortes d’Eucharisties. La raison en est celle donnée plus haut ; il n’est aucune substance incapable de servir d’élément dans quelque Sacrement ; également, chaque Grâce spirituelle devrait posséder sa forme spéciale de Messe, et par conséquent sa propre « materia magica » (14). Il est absolument antiscientifique de traiter « Dieu » comme une homogénéité universelle, et d’utiliser les mêmes moyens pour prolonger la vie que pour ensorceler le bétail. L’on n’invoque pas l« ’Electricité » indistinctement pour éclairer sa maison et faire démarrer son Brougham ; l’on œuvre par une application mesurée de ses pouvoirs à la compréhension intelligente et analytique des conditions de chaque cas distinct.
Il existe ainsi une Eucharistie pour chaque Grâce dont nous pouvons avoir besoin ; nous devons appréhender les caractéristiques essentielles de chaque cas, sélectionner les Eléments appropriés, et concevoir les procédés adéquats.
En ce qui concerne les traditionnels problèmes de l’Alchimie : la Médecine des Métaux doit être la quintessence de quelque substance servant à déterminer la structure (ou taux vibratoire) se manifestant par des qualités métalliques caractéristiques. Il n’est aucunement besoin qu’il s’agisse d’une substance chimique au sens ordinaire du mot.
L’Elixir de Vie consistera pareillement en un organisme vivant capable de croissance, aux frais de l’environnement ; d’une nature telle que sa « vraie Volonté » incitera ce dernier à lui servir de moyen d’expression dans le monde physique de l’existence humaine.
La Médecine Universelle sera un menstruum suffisamment subtil pour pénétrer toute matière et la transmuter dans le sens de sa propre tendance, quoique d’une pureté suffisamment impartiale pour parfaitement admettre le cachet de la Volonté de l’Alchimiste. La substance, correctement préparée et correctement chargée, est susceptible de réaliser toutes choses physiquement possibles, dans les limites des proportions de sa quantité de mouvement appliquée à l’inertie de l’objet.
L’on observera en conclusion que, traitant avec des formes de Matière-Mouvement aussi subtiles que celles-ci, il ne suffit pas de passer le pons asinorum (15) de la connaissance intellectuelle.
Le MAÎTRE THERION a possédé la théorie de ces Pouvoirs durant bien des années ; mais Sa pratique progresse toujours vers la perfection. Même l’efficacité dans la préparation n’est pas tout ; il est nécessaire d’être judicieux dans la manipulation, et adroit dans l’administration, du produit. Il ne réalise pas des miracles au petit bonheur, mais emploie Sa science et Son habileté conformément aux lois de la nature.
Bien que je fus admis au trente-troisième et dernier degré de la Franc-Maçonnerie depuis une date aussi lointaine que 1900, ce n’est pas avant l’été de 1912 que mes soupçons furent confirmés. Je parle de ma conviction selon laquelle, derrière les frivolités et convivialités de notre grande institution, résidait en vérité un secret ineffable et miraculeux, ayant la puissance de contrôler les forces de la nature, et de rendre non seulement les hommes frères, mais de les rendre divins. 0r, à l’époque dont je parle, un homme vint à moi, l’un de ces mystérieux maîtres de la Franc-Maçonnerie ésotérique qui sont comme ses Yeux et ses Cerveaux, et qui existent parmi elle - inconnus, souvent, même de ses chefs avérés. Cet homme avait suivi ma carrière occulte durant plusieurs années, et me jugea alors digne de participer aux Grands Mystères.
De ces derniers, il m’informa ; et ma vie, depuis lors, fut principalement vouée à leur étude et pratique.
Je dis pratique, car ce n’est pas d’un pur savoir intellectuel qu’il s’agit ; au contraire, il me serait facile de communiquer la connaissance du secret principal en quelques mots, si je n’étais pas lié à la fois par mon serment et mon bon sens naturel. C’est l’application pratique de ce secret qui réclame travail, intelligence, et - quelque chose de plus. Dans mon cas, les deux années et demi de recherches sur le sujet n’ont pas suffi à m’en rendre maître, mais m’ont seulement permis de parier à 3 contre 1 le succès dans n’importe quelle opération.
Dans le Manifeste de cet Ordre très secret dont mon maître est le dirigeant, il est écrit :
« En son sein ( celui de l’ordre ) reposent les Grands Mystères ; son cerveau a résolu tous les problèmes de la philosophie et de la vie. Il possède le secret de la Pierre des Sages, de l’Elixir d’Immortalité, et de la Médecine Universelle. »Du reste, il possède un secret capable de réaliser ce rêve, vieux comme le monde, de la Fraternité entre les Hommes."
En ce moment même, ses adeptes oeuvrent à la dernière tâche ci-dessus mentionnée ; ils se proposent de travailler à la reconstruction du Vieux Monde, et de faire en sorte qu’une catastrophe similaire à la guerre actuelle devienne impossible. Dans le même temps, ils saluent la guerre comme leur en ayant donné l’opportunité.
Mais pour l’instant, mon intention est plus de parler de l’Elixir de Vie.
Dans la Nature, il n’est rien d’à priori impossible à moins d’une contradiction dans les termes. Il n’est rien d’invraisemblable, donc, dans l’idée de prolonger la vie, et la jeunesse. Déjà, la seule hygiène a fait beaucoup en l’espace d’une génération et les compagnies d’assurances ont fait fortune en conséquence. Aussi, examinons de plus près la nature du problème. Considérons le corps humain, et son délabrement. Chaque cellule de ce corps est théoriquement immortelle, au sens biologique. Elle peut se reproduire elle-même sans déperdition. Les Lois de la Conservation de la Matière et de l’Energie elles-mêmes montrent qu’il ne peut qu’en être ainsi. Tout changement dans l’univers est compensé par un autre changement.
Huxley démontra que les organismes les plus simples sont de fait immortels. Ils croissent, se reproduisent par division, croissent de nouveau, se divisent, se divisent encore, et ainsi de suite au-travers des âges à moins que quelque accident n’intervienne.
Or, cet organisme bien plus complexe, l’homme, peut - pour autant que nous le sachions - être pareillement à l’abri du temps. Au moins, nous savons ceci, que le cours de la vie d’un homme est ponctué d’événements malencontreux, et que le total de ces derniers est la cause courante de la mort. Très peu meurent purement et simplement de vieillesse. Le Titien peignait énergiquement à l’âge de 99 ans, et il fallut une épidémie de choléra pour en venir à bout.
Il se peut aisément qu’un homme, protégé de tout accident, vive jusqu’à un âge supposé impossible. Mais, même les choses étant ce qu’elles sont, l’on a observé plusieurs cas d’individus ayant atteint 150 ans.
Quoi qu’il en soit, demandons-nous ce qui produit la sénilité. Il n’est pas besoin d’accidents majeurs comme la fièvre typhoïde. C’est la lente dégénérescence par un empoisonnement infime et inaperçu qui cause le mal. Ce sont les maladies, longtemps préparées dans l’organisme, telles la néphrite, le diabète, la goutte, les rhumatismes, l’artério-sclérose qui comptent. Et donc, je demanderai au lecteur de regarder chaque dépôt de poison dans l’organisme comme un accident, l’un de ces accidents mineurs dont la somme est la mort.
Ce n’est pas nouveau ; de fait Metchnikoff et d’autres ont proposé d’atteindre l’immortalité en perfectionnant le système excrétoire. Ils croient - et je refuse en partie la contradiction - que si seule une nourriture pure entre dans le corps, celui-ci se renouvellera quotidiennement dans la perfection au lieu de cette légère imperfection, qui fait de son histoire une lente mais certaine tragédie.
Il y a donc deux problèmes à résoudre : (1) débarrasser le corps de toute substance tendant à lui nuire ; et (2) nourrir ce corps avec une substance si pure, si quintessentiellement vitale, qu’elle puisse irriguer l’homme de la vie elle-même, tout en n’exerçant aucune contrainte sur les organes.
Cette substance est connue.
D’elle, les sages des anciens temps ont parlé par divers symboles. Hermès Trismégiste a gravé sur sa Table d’Emeraude que « Le Soleil est son Père ; la Lune sa Mère ; elle est née du vent, et la Terre est sa nourrice. » Chacun en a une partie ; personne ne la possède dans son intégralité. Elle meurt à sa naissance, et vit à sa mort. Eliphas Lévi l’appelle « Electricité Magnétisée ». Dans la Bible, il est dit d’elle : « Qu’est-ce qui est plus doux que le miel, et plus fort que le lion ? ». Elle s’obtient en dissolvant le soufre dans le sel. Elle est faite de la rosée sur la rose, ou de la perle dans l’huître.
Toutes ces devinettes n’ont qu’une seule réponse, et seul le plus sage de tous les hommes sur terre peut les mieux résoudre
Car cette substance n’est pas seulement la plus puissante des choses sur terre, mais également la plus sensible ; elle est maître de l’humanité, et toutefois parfaitement soumise à la volonté de l’homme. Dites-lui « Apporte de l’argent » et elle obéit ; ordonnez-lui de guérir les malades, et immédiatement ils sont guéris. Je crois qu’il n’est aucun événement, dans le domaine des choses possibles, qui ne puisse être occasionné par son usage.
Si grandes sont les potentialités de cette substance que sa connaissance n’est seulement confiée qu’à de hauts initiés, et cela après plusieurs années au service de l’Ordre. Pour une seule raison : cette substance est si rare et si précieuse que si sa valeur était connue de cette race de cinglés dont nous sommes les parures, immédiatement chacun oeuvrerait à tuer son voisin afin de l’obtenir. C’est non seulement l’Elixir de Vie mais aussi celui de Mort.
Le travail spécifique de rajeunissement est un processus long et difficile, et je n’ai jamais eu le loisir de l’entreprendre. Toutefois, comme pur effet secondaire d’autres expériences, j’ai trouvé ma vitalité augmentée, ma santé améliorée, mon apparence totalement modifiée, comme l’on verra sur les photos accompagnant ce texte. Je me propose sous peu d’entreprendre une retraite en compagnie d’un autre initié, de mener le processus à terme, et de fixer les limites de son pouvoir. Je n’imagine pas que le temps puisse être remonté avantageusement au-delà du point critique de l’Equilibre, que l’adolescence puisse remplacer la maturité, mais je suis certain que tant que le corps n’est pas offensé, il peut être un parfait véhicule pour l’entier courant de vie et d’énergie, et que non seulement la déchéance peut être stoppée, mais que sa source elle-même peut être tarie.
Il est aujourd’hui interdit comme il l’a toujours été de dévoiler l’opération ou même d’attirer l’attention publique sur ses résultats. Seulement afin d’intéresser et d’encourager ceux pouvant être dignes d’une pleine mesure de connaissance, il est permis d’exposer une chose moindre. Nous possédons une certaine substance qui a la propriété de ramener un homme, quelque soit son état de fatigue, à son plus intense degré d’activité pour une nuit toute entière ; au matin il est aussi frais que s’il avait bénéficié d’un profond sommeil. Ce n’est qu’au soir suivant qu’il doit se coucher, tôt, et dormir longtemps ; car l’action de cette substance n’est que temporaire, et il est imprudent de renouveler son application, sauf cas d’urgence.
Je suis prêt à démontrer ceci. Je ne garantis pas le succès immédiat dans tous les cas, car cette substance est d’une action subtile, et la dose convenant à un homme donné doit être déterminée par l’expérience. Dans la mienne, je sais que cela varie de 50 à 450 gouttes, et je suis bien incapable de juger ce dont peut avoir besoin telle ou telle personne. La plus grande tolérance à son action que j’ai vue s’est présentée chez une fille de 20 ans.
Toutefois, deux ou trois expériences sont en général suffisantes ; et à partir de ce moment l’on possède les meilleures « vivres de réserve » jamais découvertes.
(1) NDAC : Elle peut être de nature composite.
(2) [Pour le « Liber XLIV », voir Appendice VI.]
(3) NDAC : Les Gâteaux de Lumière sont universellement applicables ; ils contiennent de la farine, du miel et de l’huile (glucides, matières grasses, et protéines, les trois nécessités de la nutrition humaine) : aussi un parfum des trois types essentiels de vertu magique et curative ; le principe subtil de la vie animale est lui-même fixé en eux par l’introduction de sang frais, vivant.
(4) NDAC : La Lance et le Graal sont tout d’abord consacrés à l’Esprit Saint de Vie, en Silence. Le Pain et le Vin sont ensuite fermentés et manifestés par vibration, et reçus par la Vierge Mère. Les éléments sont alors mélangés et consommés après l’Epiphanie d’Iacchus, lorsque « la Contenance contemple la Contenance ».
(5) NDAC : J.K. Huysmans, qui en avait peur, et tenta de trahir le peu qu’il en savait, devint un Papiste et mourut d’un cancer de la langue.
(6) NDAC : L’usage de l’Elixir de Vie n’est justifiable que dans des circonstances particulières. Aller contre le cours du Changement naturel consiste à se rapprocher dangereusement de l’erreur des « Frères Noirs ».
(7) NDAC : Etudier, dans le Missel Romain, le Canon de la Messe, et le chapitre consacré aux « défauts ».
(8) NDAC : Le Mot Chasteté est employé par les initiés en vue de notifier un certain état d’âme et d’esprit déterminant une certaine habitude corporelle en aucun cas identique à ce qui est communément compris. La Chasteté, au véritable sens magique du terme, est inconcevable pour ceux qui ne sont pas totalement émancipés de l’obsession du sexe.
(9) NDAC : Cette étymologie diffère de celle donnée par Skeat ; je ne puis faire mieux que présenter ma propre conviction.
(10) NDAC : Voir R.K. Duncan, The New Knowledge, pour une vulgarisation de résultats récents. Aleister Crowley adolescent défendait cette doctrine, à l’époque où elle était la plus choquante des hérésies.
(11) NDZ : Il n’y a pas d’aniline originelle, c’est un colorant artificiel extrait du Benzène. Crowley veut sans doute parler de l’Alizarine ( de couleur rouge ), d’ailleurs elle aussi synthétisée industriellement à l’époque. Quant au sucre, c’est un composé organique dans lequel on retrouve C, H et 0, également constitutifs de l’Alizarine, mais disposés à peine différemment. Encore l’Isomérie au sens large...
(12) NDZ : « nascent » est traduisible par « natif » qui s’emploie pour les minéraux existant dans le sol à l’état non combiné. Mais l’hydrogène « natif » ? Tout ce que j’en ai pu déduire, c’est que Crowley pourrait vouloir parler de l’Hydrogène non encore associé en molécule H2, donc instable. En effet : 2 As + 3 H = As2H3 ( Arséniure d’hydrogène).
(13) NDAC : Certains alchimistes peuvent faire objection à cette déclaration. Je préfère ne pas exprimer d’opinion définitive sur le sujet.
(14) [Lat., « matière magique ».]
(15) [Lat., lit. « pont aux ânes », i.e. obstacle.] NDAC : note d’A. Crowley. NDT : note du traducteur. NDZ : note de notre ami Zorïn.
Tiré du Liber IV ou Liber ABA d’Aleister Crowley.
Traduction et adaptation par P. Pissier
Pour le Liber 343 : texte rédigé par Aleister Crowley et Ida Nellidorf circa 1914. Traduction française : Philippe Pissier, 1994. © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / NEW YORK, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais et © Philippe Pissier (5 rue Clémenceau / F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) pour la version française.

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