samedi 27 novembre 2004, par Jean-Pierre Bonnerot, Spartakus FreeMann
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Nous avons le plaisir de vous présenter deux contes de l’Abbé Lacuria, inédits sur le web. Ils nous furent transmis par JP Bonnerot, président de la Société Lacuria.
Nous espérons que cette introduction originale de Jean-Pierre et les deux contes joints vous illumineront comme ils nous ont illuminés.
Spartakus
II n’est pas de plus beau destin que celui du génie dans l’obscurité. » Jules Barbey d’Aurevilly.
APPROCHES DE LA VIE DU MAITRE
« L’homme admirable dont le nom va probablement pour la première fois parvenir au grand public, tabbé Lacuria, est mort, (en 1890), aveugle, pauvre, obscur. Je n’hésite pas à le considérer comme un des plus grands théologiens platonisants et pythagorisants qui aient existé... Par une froide après-midi, je montai au panthéon et par la rue de la Vieille-Estrapade, j’arrivai au 11 de la rue Thouin. Au dernier étage, mansardé, je frappai ; une voix dit : « Entrez ». Je me trouvais dans une première pièce aux rayons pleins de vieux livres en ordre et j’aperçus par la porte ouverte, dans une seconde chambre, également tapissée de livres, une figure inoubliable. A côté d’un vieux poêle éteint, sur lequel se trouvaient des boîtes de lait concentré, un homme âgé était assis dans un fauteuil de paille. Accoutré d’une vieille lévite de cocher, les pieds dans une ancienne boite à ordures pour conjurer le froid du carreau,^ le plus grand penseur de son temps dressait une tête fine et belle, d’une aristocratie surprenante, un peu semblable à celle de Gobineau mais à la fois plus ample et plus délicate... La sérénité de ce génie en pleine misère m’arracha des larmes qu’il ne vit pas, car il était déjà à demi aveugle par surcroît de malheur... » (1).
Paul François Gaspard Lacuria était ardent comme saint Paul, doux et mystique comme François d’Assise, porteur d’or et chercheur d’étoiles comme Gaspard le mage, cette évocation de l’homme par Joseph SERRE, récaptiule de façon lapidaire, mais très exacte LACURIA : il naît à Lyon le 6 janvier 1806, Petite-Rue-des-Orfèvres, n° 36, emplacement qui deviendra à partir de 1851, 13, place d’Albion (2). Baptisé le 8 janvier à l’église Saint Nizier, c’est à l’ombre des tours Saint-Jean et près de cette paroisse où il fut baptisé, que Lacuria verra s’épanouir son enfance, nourrie d’une profonde spiritualité, au milieu d’une famille d’artistes et d’artisans, en cette époque où l’artisan était fidèle au bon travail et fier de son outil, et où la prétention à l’art n’était ressentie que par ceux qui deviendraient ultérieurement des maîtres. Le père de Lacuria était orfèvre bijoutier, comme son frère Joseph, et les deux frères de Paul François Gaspard par contre, Jean-Louis et Louis-Clément, s’illustreront dans la peinture lyonnaise et deviendront des amis de Janmot et des disciples d’Ingres (3).
Joseph Serre, dans son Discours de réception à l’Académie des Belles Lettres, Arts et Sciences de Lyon, signale que lorsque notre futur abbé était élève au petit séminaire Saint-Jean (4), il avait dû trouver dans les célèbres chants de la maîtrise, les échos de cette harmonie surnaturelle qui dominera ultérieurement son œuvre.
L’année 1826, marque l’entrée en première année au grand séminaire de Lyon, du jeune appelé au sacerdoce : Lacuria a vingt ans. Tonsuré le 31 mai 1828, ce n’est que six ans plus tard qu’il recevra les ordres mineurs jusqu’à 1 acolytat : le 20 décembre 1834 et le sous-diaconat le 14 mars 1835. Les ordres majeurs, le diaconat et le presbytérat lui seront conférés le 31 juin 1835 et le 28 mai 1836, la tonsure et tous les ordres lui ayant été conférés par Mgr de Pins. Cet intervalle de six années que l’on constate à la lecture des registres conservés au séminaire Saint Irénée, correspond à l’intervalle des interruptions d’inscription aux années de séminaire : la troisième année correspond à 1828 et Lacuria n’effectuera ses quatrième et cinquième années qu’en 1834. L’année suivante il effectuera ses diaconales (6).
L’explication de ces six années d’absence du grand séminaire correspond peut-être à l’appel au service national, Lacuria n’a alors que vingt-trois ans et reviendra terminer sa formation ecclésiastique qu’à l’âge de vingt-neuf ans. Renseignements pris auprès du service historique du ministère de la Défense, il apparaît que conformément à la loi du 2 juin 1824, le service militaire est à cette époque fixé à huit ans (7). Dans cette hypothèse, Lacuria aurait-il bénéficié d’une dispense ou d’une exemption de deux années ? D’autres hypothèses peuvent être mises en avant : Mgr de Pins est nommé en 1824 administrateur apostolique du diocèse alors qu’il était évêque de Limoges. A cette occasion, Jean Paul Gaston de Pins reçoit le titre d’archevêque d’Amasie. Fier d’une noblesse qui, prétendait-il remontait à Pépin le Bref, de peu d’envergure intellectuelle, il était intransigeant en doctrine et en politique et assez peu ouvert sur son temps où il ne voyait dans la liberté qu’une licence effrénée. Cependant, effacé et prudent, il réussit à guider son église dans des moments difficiles. Lacuria, comme le montre plusieurs lettres inédites de Lacordaire, Montalembert, Lamennais que nous avons publié en d’autres lieux (8) se rattache au mouvement du catholicisme libéral dès au moins 1832 sinon avant cette époque, et peut-être Lyon qui semble un des centres de ce mouvement, amène à l’égard de certains prêtres et séminaristes des sanctions disciplinaires, comme le renvoi temporaire de certains d’entre eux, la fermeture du séminaire ? Lyon en outre, dans l’ensemble de son clergé refuse la Révolution de Juillet, et on reprochera au clergé de ne pas prier pour Louis-Philippe à la messe. Cette année 1830 est importante, peut-être pour expliquer l’éventuelle fermeture dès lors du séminaire, car ce n’est que plus tard que Mgr de Pins se résignera à prier pour Louis-Philippe et à enlever les fleurs de lys, symbole de « l’Ancien Régime » qui ornaient croix et monuments.
Les révoltes ouvrières, de 1831-1832 puis celle d’avril 1834, participeront peut-être à l’explication des tensions entre le clergé et le régime et d’une éventuelle fermeture - que nous n’avons pu vérifier encore - du séminaire. Si le clergé reste neutre dans la révolution des canuts du 21 novembre 1831, les autorités soupçonnent l’Eglise de Lyon de complicité avec les revendicateurs, à cause de son opposition à la Monarchie de Juillet. Mgr de Pins refuse de se rendre à une réception à l’hôtel de ville à laquelle l’invitait le duc d’Orléans venu à Lyon pour rétablir la situation. Quant à la deuxième révolte, celle d’avril 1834, elle est beaucoup plus politique que la première et bien que ne visant toujours pas le clergé, ayant besoin de locaux, les révoltés transformeront plusieurs églises en hôpital. Ces troubles lyonnais sont peut-être, après les premières thèses avancées : service national, répression contre le libéralisme catholique au niveau de la hiérarchie, la troisième possible explication de cet intervalle étonnant de six années dans les études ecclésiastiques de Lacuria.
Quelques jours après son ordination presbytérale, l’abbé Lacuria reçoit du comte Charles de Montalembert, cette lettre de Paris, en date du 18 juin 1838 :
« Monsieur l’abbé,
« C’est avec une bien vive reconnaissance que j’ai reçu l’aimable et touchante marque de souvenir que vous avez bien voulu me donner par votre lettre du 31 mai. « Je m’associe du fond du cœur à toutes les graves et saintes pensées qui doivent remplir votre âme dans ce solennel moment où vous venez d’être investi de cette magnifique puissance sacerdotale, plus grande aujourd’hui que jamais, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise pour l’amoindrir. Croyez que le souvenir de nos anciennes relations me sera toujours doux et précieux. Comme vous, je me félicite de la pensée que les erreurs auxquelles nous avons été entraînés n’étaient que dans nos idées et non dans nos intentions. Dans celles-ci, il n’y a certes rien dont nous ayons à rougir ni que nous dussions regretter. « Aussi, Dieu nous a-t-il récompensé de la pureté de nos cœurs et de la tendresse de notre affection pour sa Sainte Epouse, en nous arrêtant à temps, où est tombé celui qui était si bien fait pour nous inspirer une confiance aveugle. Que de belles choses il y a encore à faire pour l’Eglise et le bien aujourd’hui. Comme tout est disposé pour recevoir la précieuse semence de la vérité.
Malheureusement, les obstacles viennent surtout de là même d’où devraient venir les secours et l’encouragement. Il y a une certaine classe de gens religieux qui n’ont de satisfaction que lorsqu’ils ont chassé l’espérance de tous les cœurs ! Mais courage : Dieu nous rendra au centuple ce que nous avons dépensé pour lui de confiance et de persévérance.
« Je le prie souvent de veiller sur le précieux établissement où vous faîtes vos premières armes. J’espère qu’on y goûte un peu de notre université catholique.
« Recevez la sincère expression de mon affectueux dévouement. Le Comte Charles de Montalembert. » (9)
Quand, en 1836, l’abbé Lacuria devient prêtre, d’après le registre des diaconales de 1835, il est déjà enseignant à l’Institut d’Oullins, au château du Perron, et selon Joseph Serre, il aurait d’abord professé à Saint Nizier. Cette institution d’Oullins, dont nous sommes certains qu’il fut l’un des fondateurs - bien que le clergé romain et certaines brochures de l’époque ne veuillent le reconnaître (10) - répondait à ce nouvel élan de l’Eglise de France dont Lyon était l’un des pôles essentiels depuis 1815, celui pour le clergé et l’Eglise de réorganiser l’enseignement.
Comme le souligne avec justesse Jean Comby (11), une foule de congrégations de prêtres, frères et de religieuses apparaissent à cette époque en proposant l’un ou l’autre de ces trois buts : les enfants à instruire - les déshérités à secourir - les non chrétiens à évangéliser. Dans cet esprit, trois compagnons d’ordination de Jean-Marie Vianney, les pères Jean-Claude Collin, Marcelin Champagnat et Louis Querbes fonderont la Congrégation des prêtres maristes et des clercs de Saint Viateur pour former des missionnaires, des instituteurs et des catéchistes, cela en 1816, en 1821 pour son compte, André Coindre, fondateur des Frères du Sacré-Cœur, s’occupera des orphelins. Pendant ce temps, les anciens ordres reprennent force et vigueur.
En ce qui concerne Lacuria, il fondera - en y mettant tout son patrimoine - avec trois autres prêtres, les abbés Dauphin, Chaîne et Bourgeat, un collège au Perron ; la réussite étant remarquable, les bâtiments devenant insuffisants, il faudra transporter le collège à Oullins, où les quatre prêtres feront l’acquisition d’un château, ancienne propriété des archevêques de Lyon.
Félix Thiollier qui fut l’un de ses élèves écrit à cet égard à propos de Lacuria :
« Il remplit un rôle très utile. Comme professeur de littérature, il trouva le moyen de se faire respecter sans jamais donner la moindre punition, et dès le premier jour, son influence sur les enfants fut extraordinaire ; pendant les récréations, il était entouré d’un grand nombre d’élèves ; il leur faisait d’utiles conférences mêlées à des drôleries, contes, rêves, etc., émettant des idées personnelles à propos de philosophie et de sciences diverses, décrivait le bonheur des élus, chantait et interprétait les grands maîtres, spécialement Beethoven avec un petit filet de voix aigrelet ; et quand arrivait une terrible reprise de l’orchestre, ses efforts surhumains pour atteindre la grandeur de la situation, aboutissaient généralement à une extinction de voix ou un accès de toux. Le final de la symphonie en ut mineur lui était particulièrement redoutable, mais aux reprises de violoncelles, la voix ne pouvait jamais atteindre les profondeurs ; elle s’éteignait subitement, ce qui amenait un désappointement général, car on aimait à l’entendre. Chez lui en effet, l’émotion remplaçait tout et le modeste instrument qu’était son larynx chétif, permettait cependant de comprendre la beauté des mélodies de Beethoven, au moins autant que les violons de certains virtuoses.
« Par exception, un seul élève abusa de son indulgence extraordinaire, et profitant d’un moment de distraction du professeur, il l’aspergea avec de l’encre. L’abbé se contenta de lui dire : « Vous devez être fier ! Les bêtes à foin ne seraient pas capables d’en dire autant. » Les camarades se chargèrent de punir le coupable et jusqu’à la fin de sa vie, M. A. fut appelé par eux : Bêtafoin.
« En dehors des classes et des récréations, Lacuria dirigeait la musique de l’école, spécialement les chants religieux. Il composait des cantiques entonnés avec entrain par tous les élèves ; le motif était d’accord avec les paroles joyeuses relatives au paradis, aux concerts des anges, à la glorification de la Vierge, etc. Pendant son professorat, l’abbé Lacuria entraîna la vocation religieuse d’un grand nombre d’élèves et plusieurs d’entre eux sont devenus des prêtres éminents. Citons le R. P. Captier, ancien directeur d’Arcueil et victime de la Commune, et son frère, ancien supérieur de Saint-Sulpice » (12).
Je profite de cette évocation du R. P. Captier pour donner au lecteur cette appréciation que le R. P. J.-A. Girard,, o. p., porte dans son livre consacré au R. P. Captier, au sujet de l’élève et du professeur : « la rencontre à ce moment d’un éducateur épanouissant, l’abbé Lacuria, lui permit de s’ouvrir pleinement au vrai, au beau et au bien » (13).
L’enseignement que Lacuria prodiguait à ses jeunes élèves dût être tout à fait extraordinaire : une seule passion le nourrissait ; cette affection qu’il portait à tous les hommes par ses écrits et à ces jeunes gens par son verbe ; celle de prêcher et vivre intensément, c’est-à-dire simplement et sans relâche, l’amour que Dieu a pour sa création. Hors de la lecture des cours, des notes, des cahiers divers, dont l’essentiel est conservé, il suffit à notre sens de seulement, pour s’en persuader, lire les contes de Lacuria. Dans la préface que Joseph Serre écrit à l’occasion de la première publication ( sans date ) de ces deux contes, il commence ainsi son propos : « Plus d’un peut-être s’étonnera, s’il connaît Lacuria par les Harmonies de l’Etre, que le métaphysicien transcendant d’un pareil livre, le penseur qu’on a nommé le Pythagore français, le saint génial des nombres, le théologien des forces et des fluides, de la gamme et de l’arc-en-ciel ; que le sidéral contemplateur de la nature et de l’infini, qui voyait non seulement tout en Dieu comme Malebranche, mais dans la Trinité catholique dont il a fait la loi de l’être et donné la formule la plus profonde et la plus universelle, ait pu tirer de son même esprit, écrire de sa même plume, des contes pour enfants, pleins de fées et de génies, d’aventures supra humaines et ultra mythologiques, des contes fantastiques à la Perrault, mais d’un Perrault plus éblouissant, plus féerique encore, et qui semble atteindre les dernières limites de l’essor le plus enchanté que l’imagination puisse donner à ses ailes.
« Est-ce bien le philosophe étonnant des sections coniques, de la distinction du nombre 2 , qui songe à nous redire, par la bouche naïve d’un bon vieux solitaire au bord d’un lac bleu, les prestigieuses légendes du génie Aor et de la fée Noxou, ou l’odyssée digne des Mille et une Nuits, de la jeune Mélissa assoupie un jour, comme la Belle au Bois dormant, dans la forêt magique et sauvée, après des péripéties sans nombre, par la clé de diamant cueillie au sommet de la tour ? » (14).
Pour notre part, nous ne saurions nous étonner : n’y a-t-il pas toute une pédagogie de l’amour, du bien et du beau dans toute l’œuvre du maître, et dans ces écrits qui émerveilleront davantage encore, à notre avis, les adultes et les adolescents, que les enfants ?

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