samedi 1er octobre 2005, par Jean Carteret
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La condition humaine est le plus souvent anxiogène. L’homme se sent écrasé par le cosmos ou au contraire cherche à se l’asservir, mais prend rarement conscience de la possibilité de relations harmonieuses qui résulteraient de sa parfaite intégration à tout l’Univers, rationnel et irrationnel. Parce que tout mûrissement est lent, l’homme n’est même pas pleinement conscient de ses progrès. Il se voit hésitant et tâtonnant, interprète comme des retours en arrière les phases de son évolution qui ne sont pas manifestement constructives et, n’ayant pas encore assumé les proportions exactes de son être et de sa planète, trouve sa vie terrestre métaphysiquement insupportable. Le problème a toujours été - et demeure - d’actualité : comment concilier le monde des apparences et celui que l’on qualifie sans hésitation d’essentiel, même si l’on peut parfois difficilement en préciser le contenu ? Comment parvenir à l’unification de ces univers contradictoires que l’homme porte en lui ? Peut-être en essayant d’analyser chronologiquement quelques-uns des obstacles qui se sont opposés à cette unification.
La situation de fait où se trouve l’humanité a déjà reçu de multiples tentatives d’explication, parmi lesquelles est spécialement valorisée dans le monde occidental la notion de faute originelle. La nostalgie du paradis perdu et la vision du paradis retrouvé habitent les rêves des poètes ou des métaphysiciens les plus divers. C’est toutefois dans le Judaïsme que la notion de faute originelle revêt le plus d’acuité.
Non que cette religion soit particulièrement pessimiste ou inférieure à celles qui l’ont précédée. Elle a posé au contraire pour la première fois l’idée d’un peuple unique, d’une unité de toute la terre, et c’est en cela qu’elle est en progrès sur tous les éclectismes antérieurs : le peuple élu est élu parce qu’il a conscience de l’unité ; ses luttes contre les Philistins ou autres ennemis sont l’analogue d’une lutte de révolutionnaires contre des réactionnaires.
Or, cette unité remonte au Dieu créateur ; elle est principe absolu, commencement, tête, causalité. C’est d’elle que découlent l’absence d’aristocratie, l’égalité parfaite entre les membres, qui ont toujours caractérisé la communauté juive. Mais l’histoire du peuple juif est celle d’un peuple qui, en fait, vit éloigné de l’unité et ressent cet éloignement comme un manque terrible, comme une véritable décapitation. Par conséquent, toute son ambition tendra à la restauration de l’état antérieur ; son rêve de puissance sera celui d’un Messie envoyé par Dieu pour établir son règne sur terre.
En effet, ces hommes qui ont découvert l’unité ne sont pas encore capables d’une dialectique qui serait le chemin de l’union. Par exemple, l’idée de ‘quitter Paris’ devient ‘perte de Paris’, mais la dialectique ultérieure qui donnera ‘atteindre Marseille’ (et qui ne peut venir qu’après la notion de quitter Paris) amènera à la formule : quitter Paris pour atteindre Marseille. Quitter Paris, c’est quitter le paradis et - parce qu’on est dans l’ignorance de la relation dialectique qui montrerait le chemin de l’accomplissement (faire le trajet de Paris à Marseille) - le sentiment subi est celui d’un interdit de séjour qui aspirerait à retourner à Paris.
Parce que la conscience juive a découvert collectivement la notion de paradis et vit dans des conditions où elle se sent privée de ce paradis et des moyens d’y atteindre, elle se sent conscience malheureuse ; son attente monte ‘du fond de l’abîme’.
Mais le Judaïsme passe de la notion de conscience malheureuse à celle de conscience coupable. Pourquoi ce passage ?
Les autres peuples ont encore une conscience dans l’enfance, craintive mais pas malheureuse. La conscience coupable juive, elle, vient de l’introduction de l’idée de causalité. Et puisque celle-ci apparaît avec la conscience malheureuse, ce sera une causalité du malheur. Or la causalité est toujours avant l’effet, toujours en rapport avec un commencement et une origine. Si le sentiment de vivre dans une réalité séparée de son contenu essentiel donne à la fois le malheur et la causalité, c’est que l’arrachement du commencement est vu à la place du commencement du voyage. Les autres peuples, qui n’ont pas la même conscience d’être séparés de l’essence de la réalité, sont dans l’indifférence, alors que les Juifs sont plus éveillés parce qu’éveillés à la notion d’une unité, mais le contact avec la réalité morcelée dans ses apparences augmente en eux la nostalgie de cette unité qu’ils ne voient plus incarnée dans cette réalité. Plus ils voient cette réalité morcelée, plus ils sentent l’importance de l’unité, plus ils souffrent de ne pas voir cette unité dans cette réalité. Et s’ils voient la réalité morcelée, c’est sans doute qu’ils ont une conscience encore morcelante, mais celle-ci est tout de même en avance sur la ‘conscience-cordon ombilical’ des autres peuples.
Eveillés à l’idée d’une unité, éveillés à l’idée d’une séparation, valorisant à l’extrême le commencement et le principe, les Juifs introduisent avec cette séparation (qui est déjà victoire sur le courant indifférencié) la notion d’une tête dont on est séparé, puis d’une queue dont on est éloigné ; autrement dit, au lieu d’un fil continu ou d’un cercle sans commencement ni fin, il y a rupture de ce fil ou de ce cercle, ce qui laisse d’un côté la tête = commencement, et de l’autre la queue == terme.
La tête sera donc à la queue : ce qu’une causalité sera à une finalité, ce qu’une culpabilité sera à une sanction.
Le principe était un cercle dans lequel on vivait de façon continue et en état d’enfance. La discontinuité qui lui succède serait constatée chez un peuple moins évolué comme une conséquence de la fatalité ; elle serait subie purement et simplement et ne susciterait aucun ‘examen de conscience’. Les Juifs, eux, ont dépassé ce stade de la fatalité pour atteindre une finalité qui tient compte des notions de rôle et de fonction : il y a un Dieu détenteur de l’autorité et en face de lui un peuple détenteur de la responsabilité. S’il y a eu séparation d’avec l’autorité, c’est une trahison, d’où naissance de la culpabilité. Mais celte culpabilité dépasse la fatalité : au lieu de vivre enfant dans l’unité, on vit homme dans la dualité : dualité Dieu-Diable, dualité tête-queue, dualité causalité-finalité, dualité culpabilité-sanction.
Il y a dans la culpabilité quelque chose qu’on a consommé dans la séparation ; il y aura dans la sanction quelque chose qu’on doit payer à l’unité trahie.
Mais, si le Judaïsme a abandonné l’unité pour atteindre la dualité, il n’ira pas plus loin sur le chemin de la dialectique. C’est le Christianisme qui fera passer cette dialectique du plan duel au plan double, qui abandonnera la dualité pour atteindre l’union.
A la place du Judaïsme qui avait découvert la causalité et subissait la finalité, qui avait découvert la responsabilité et subissait l’autorité, le Christianisme révèle une finalité qui n’est plus sanction et, après la séparation dialectique, propose la relation dialectique.
Bien des Juifs désiraient le recollement du cercle rompu par la dualité, mais ils recherchaient l’unité perdue, alors que le Christianisme devait apporter le changement de plan du cercle par sa révolution en mouvement de spirale.
Au lieu d’accuser les différences, on instaurait la relation.
Au lieu de retrouver l’unité, on découvrait l’union.
Au lieu d’une compensation, on allait à une rédemption.
Au lieu d’une simple justice, il y avait un amour.
Au lieu de remettre sur son trône le roi d’une ancienne unité, on consacrait le pape d’une nouvelle union.
Dans la circoncision, les Juifs - pour lesquels il y a séparation du principe et de la tête - opèrent sur la queue par la séparation du prépuce, alors que les Chrétiens - qui éclairent d’un jour nouveau le terme - agissent sur le principe, c’est-à-dire sur la tête : le baptême se fera en versant sur la tête de l’eau qui va ruisseler sur tout le corps. Il faut bien insister sur cette différence entre la circoncision-section et le baptême-relation ; c’est le passage d’un stade discontinu à un stade continu.
De même, on constate aujourd’hui deux mentalités opposées :
une mentalité pessimiste ou malheureuse, imprégnée de la notion de faute originelle ;
une mentalité optimiste ou joyeuse, imprégnée de la notion d’accomplissement vers le terme.
La première mentalité vit dans la notion duelle avec une dialectique ‘dia-bolique’, de valeur réactionnaire.
La deuxième mentalité vit dans la notion double avec une dialectique ‘sym-bolique’ (= sainte), de valeur révolutionnaire.
En effet, les révolutionnaires n’ont pas de conscience de la faute originelle. Pour eux, il n’y a que des crises de croissance, et non des crises de culpabilité ; toute sanction devient régénération, elle est œuvre au lieu d’être punition ; diagnostic et thérapeutique ne font plus qu’un.
Le Christianisme vient apporter une solution de chaleur aux problèmes mis en lumière par le Judaïsme. Sa raison d’être est de redonner à la conscience, qui s’est séparée de l’unité et vit dans le morcellement, le sentiment d’une unité dans l’union, du passage :
de ce qui vient de la source à ce qui va vers l’embouchure ;
de l’esprit qui est unité à la vie qui est multiplicité ;
de la pression au débit ;
de l’intensité à l’ampleur.
Le Judaïsme se gardait, le Christianisme se répand : le principe s’est incarné dans la vie.
Le Père disait : Hors de l’unité, point de salut.
Le Fils dit : Hors de l’union, point de salut.
Le Saint-Esprit dira : Hors de l’Univers, point de salut.
Car le troisième stade, celui du Saint-Esprit, sera en effet l’avènement de l’universalité, comme le Christianisme a été l’avènement de l’union, comme le Judaïsme a été l’avènement de l’unité. Cette universalité procédera des deux stades précédents, le pôle d’intensité (unité) et le pôle d’ampleur (union) donnant une plénitude qui se réalisera dans la collectivité.
JUDAÏSME : Tradition, Ancien Testament, Réaction, Justice, Egalité, Sophia.
CHRISTIANISME : Révolution, Evangiles, Passion, Grâce, Fraternité, Philos.
REGNE DU SAINT-ESPRIT : Acte, Actes des Apôtres [1], Collectivité, Gloire, Liberté, Philosophie.
[texte paru in ‘La Tour Saint-Jacques’ n°9, Paris, mars-avril 1957]
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[1] ‘J’aurais encore bien des choses à vous dire, mais vous ne les supporteriez pas en ce moment. Mais, quand il viendra, l’Esprit de vérité vous introduira comme un guide dans la vérité entière.’ (Jean, XVI, 12-13).

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