Ida Pendragon
Second chapitre
vendredi 24 août 2001, par Philippe Pissier
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II-L’HEURE GRISE
« Pour résumer, » observa Edgar Rolles, en enlevant le plateau à thé, « puisque vous ne vous êtes livrée à aucune des pratiques prescrites (vilaine petite sœur !), vous ne pouvez bannir le corps en lui intimant de garder le silence. Il doit donc être banni par l’épuisement, et l’esprit éveillé par une septuple dose d’Elixir. »
« Possédez-vous l’Elixir ? » l’interrogea-t-elle, plutôt impressionnée.
« Il est en moi, » répondit-il simplement. « A cette louable fin, j’ai convoqué une quantité suffisante de Bisque Kadosh au Café Riche, suivie d’un Homard Cardinal et de Truffes au Champagne. Ainsi qu’un entremets de ma propre invention. Les Truffes au Champagne du Café Riche sont plus désirables que tous les rêves de hachisch de tous les méchants, et que tous les divins songes de tous les justes. Nous irons là-bas, et en reviendrons. L’encens sera embrasé, et nous laisserons cette lampe brûler. »
Il se saisit d’un étrange objet dans un cabinet fermé à clef. Celui-ci se composait de tuyaux ouvragés et ciselés, d’or, de cuivre et de platine se lovant autour d’un œuf de cristal. Les trois serpents se rencontraient juste au-dessus de l’œuf, comme pour se mordre ou s’embrasser. Rolles remplit l’œuf d’un liquide bleu pâle tiré d’une flasque vénitienne puis, d’une petite pression, rapprocha les têtes des serpents. De suite, une brillante flamme bondit entre eux, menue, radieuse, éblouissante. Elle continua à brûler avec un faible chuintement, rarement interrompu par un crépitement sec.
« Voilà qui est bien, » dit Rolles, « allons-nous-en. »
Ida Pendragon n’avait pas dit un mot. Elle mit son chapeau et le suivit jusqu’à la porte avec autant de fatalisme qu’un condamné marchant à la potence. Elle avait dépassé le stade de l’anticipation, elle se contentait tout simplement d’attendre.
Arrivée à la porte, c’est d’une voix faible, par crainte de l’authentique silence de la pièce et de son sifflement monotone, qu’elle lui murmura à l’oreille : « Vous avez la Lampe. Je commence à me demander si vous n’avez pas l’Anneau ! »
« ’Ceci est un signe secret, » cita-t-il, « et vous ne devez pas le divulguer au profane.’ Cette nuit l’anneau sera vôtre : l’Eternel Anneau, le Serpent à lover autour de mon cœur. »
« Ah ! si je pouvais l’anéantir ! »
Il referma la porte. Tel un prêtre célébrant sa première grand-messe, il la conduisit au travers de Paris. Tous deux se taisaient. Ce n’est que lorsqu’ils gravirent les marches du Café qu’il lui prit le bras et lui annonça, d’un ton brusque et sévère : "Attention ! A partir de cet instant, je suis Edgar Rolles et vous Ida Pendragon. Rien de plus : pas une seule pensée au sujet de notre véritable relation. Homme et femme, si vous voulez ; des bêtes dans la jungle, si vous voulez ; des fleurs en bordure de route, si vous voulez ; mais rien de plus. Dans le cas contraire, non seulement vous échoueriez à cette épreuve mais vous seriez également éjectée du Sentier. Vous êtiez en plus grand danger que vous ne le pensiez cet après-midi, vous allez à présent en payer le prix.« »Je comprends,« rétorqua-t-elle. »Vous êtes diabolique ! Je vous aime. Et j’aime chaque recoin de votre corps de blanc !"
Ils franchirent en riant les portes battantes, bras dessus bras dessous.
***
Edgar Rolles était assis dans son lit, roulé en boule à la manière des Hindous. La lampe sacrée continuait à chuinter. A ses côtés gisait Ida, bras en croix. Elle respirait à peine et son visage n’avait plus de couleurs. On aurait dit la dépouille d’une vierge martyre. Sur son corps pâle, sa propre pureté planait comme un voile.
Edgar Rolles scrutait la lampe, droit et attentif. Elle s’éteignit. Une teinte de gris était à peine perceptible dans l’obscurité. Il tenait deux fils en ses mains. « L’un est noir, l’autre blanc, » murmura-t-il d’un ton rêveur, « et Dieu seul sait lequel est lequel. De même que Dieu seul sait ce qui est péché. Dans nos ténèbres, nous qui avons l’audace de l’affirmer ne sommes que des menteurs - des charlatans, et au mieux des charlatans qui cherchons à l’aveuglette. Le soleil se lèvera-t-il jamais ? Pour nous sur qui s’est abattue un temps la foudre de l’extase - »et l’on voit bien des choses à sa lumière" -, phare dans la tempête. Mais la Lumière de l’Etoile d’Argent ? Ô mes Frères (il se mit à parler à voix haute), octroyez-moi la sagesse comme vous m’avez octroyé la compréhension ! Connaissance et grâce et puissance ? Rien, et même moins que rien. N’est-ce pas là une précieuse créature dont vous m’avez confié la charge ? Ne suis-je point trop jeune, parmi vous, pour porter un si prodigieux fardeau ? C’est la première fois que j’ose aller aussi loin.
L’Abîme ! Le Fil du Rasoir ! Pont fragile et tranchant ! N’est-ce pas néanmoins un rayon de l’Etoile du Soir, un rayon de Vénus, de l’Amour Supernel ?... « »Puis-je discerner le noir du blanc ? On dirait que je peux - et soudain cette certitude vacille, et je doute. Je doute. Je suis toujours en train de douter. Peut-être qu’un sage se mettrait en colère, et affirmerait sa volonté. ‘Il sera l’heure que je dis qu’il est,’ ou alors... tiens ! Je pose les fils sur sa blanche poitrine. Aucun doute ne subsiste.« Puis, d’une voix claire et forte : »Ave Soror !« La fille, pour ainsi dire mécaniquement, murmura les mots »Rosæ Rubeæ.« »Et Aureæ Crucis," répliqua-t-il. Puis, ensemble, très lentement et distinctement : « Benedictus sit Dominus Deus Noster qui nobis dedit signum. »
Il ne semblait guère possible que sa voix à elle se joigne à la sienne. Les lèvres bougeaient à peine, tout se passait comme si une voix intérieure parlait dans son cœur. Et néanmoins la pièce fut soudain baignée d’une lueur vert pâle - ou était-elle rose ? ou dorée ? ou semblable à celle de la lune ? C’est bien là ce qui était étrange. A chaque nom qu’on lui pouvait donner, une voix intérieure répondait : Non, pas ça, plutôt ça, mais pas vraiment. Lumineuse, spectrale, trouble, chatoyante : tout cela, avec quelque chose de plus.
Il posa sa main sur le front de la fille.
« Etes-vous parfaitement réveillée ? »
« Je suis réveillée, frater. »
« Pouvez-vous me donner le signe de votre grade ? »
« Je ne dois pas bouger. Mais je suis prête à plonger, frater. »
« Le mot ? »
La réponse vint, hésitante : « Ar-ar-it-a. »
« Une est Son origine, une est Sa personne, Sa permutation est une. Ne l’oubliez pas, petite sœur. »
« Etes-vous prête ? »
« Je le suis. Adieu - adieu pour toujours ! »
« Adieu. »
Il prit sa chevalière et actionna un ressort. Le chaton s’ouvrit, révélant une petite roue montée sur rubis, divisée en plusieurs compartiments. Il fit jouer un second ressort. La roue se mit à tourner et le silence fut rompu par une petite mélodie. C’était un faible tintement, comme la clochette d’une vache à cent lieues de là, ou comme un carillon entendu de loin, entendu depuis les neiges ; Le timbre possédait un côté glacial.
« Où êtes-vous ? »
« Je... je... » Elle se tut. Les yeux d’Edgar s’illuminèrent de joie.
« Je suis dans le sable, je suis enterrée dans le sable jusqu’à la taille. Je ne vois que du sable. » La figure de l’homme s’allongea à nouveau.
« Qu’est-ce que le sable ? » l’interrogea-t-il.
« Oh, juste du sable, vous savez. Des kilomètres et des kilomètres de sable, comme un grand bol de sable. »
« Mais qu’est-ce que le sable ? »
« Le sable... oh ! le sable est Dieu, je suppose. » Il y avait de la patience et de la lassitude dans sa voix, semblable à celle de quelqu’un qui après avoir longtemps souffert est au repos, ou convalescent ;
« Et qui êtes-vous ? » Elle ne répondit pas à cette question. « Je vois le ciel à présent, » dit-elle. « Le ciel est lui aussi Dieu, je pense. »
« Vous voyez donc Dieu ? »
« Oh non ! Je pense que je suis Dieu, d’une manière ou d’une autre. Tout est comme c’était avant, il y a longtemps. Je fus autrefois une araignée dans le sable. Dieu est une araignée, l’Univers n’est que mouches. Je suis une mouche, moi aussi... Et maintenant, le désert est rempli de mouches. »
Rolles se mordit la lèvre, la peine se lisait sur son visage. En ce moment précis, l’on aurait dit un vieillard.
« Des mouches noires, » poursuivit-elle. « D’horribles larves blanches. Et maintenant des cadavres. Les larves s’ébattent autour de leurs bouches et de leurs yeux. Il y a trois dépouilles qui étaient Dieu avant la mort. Je L’ai tué. C’était lorsque j’étais chameau dans les sables. Maintenant, il n’y a plus que mes os. »
« Peut-être n’est-ce qu’un voile, » marmonna-t-il, ne désirant pas qu’elle l’entende. Mais elle l’entendit.
« C’est un voile, » dit-elle. « Mais les voiles dissimulent-ils quelque chose ? »
« Regardez ! »
« Que le sable. »
« Arrachez-le ! »
« Peut-être qu’il y a Rien derrière. »
« Il y a Rien derrière. C’est au travers de cela que vous devez passer. »
« Ce voile est Dieu. Je suis une sainte nonne en proie à la transe nommée Rampurâna. Je suis canonisée. Mon nom est sur toutes les bannières. Mon visage est adoré de toutes les nations. Je suis une vierge immaculée, toutes les autres sont souillées. La pensée est pire que l’acte. Toutes mes pensées sont saintes. Je pense. Je pense. Je pense. Par le pouvoir de ma pensée j’ai créé le Verbe, et du Verbe sont issus les Mondes. Je suis le créateur. J’écrirai ma loi sur des tables de jade et d’onyx. » Rolles inclina la tête en silence.
« Je suis la pensée elle-même, » continua-t-elle paisiblement ; « Et toute pensée est moi. Je suis la connaissance. Toute connaissance est en trois. Trois cent trente-trois. Je suis à moitié le Maître. Je l’ai coupé en deux. »
L’adepte frissonna.
« C’était lorsque j’étais une hache. Je ne serai pas une flèche. Je serai une hache... » Elle eut un petit rire.
« Je suis joyeuse en raison de la haine. »
Il y eut une pause.
« Et je suis joyeuse parce que je suis raison... »
« Toute raison s’achève en deux. J’ai coupé le Maître en deux. »
« Arrivera-t-elle à passer ? » s’interrogea Edgar. « Est-ce une erreur de s’identifier si bien à ce qu’elle contemple ? »
« Il y a des démons, » s’écria-t-elle. « Noirs, nus, hurlants. Ils se touchent, et en vertu de ce seul contact chacun retourne en suintant à son limon. Ce limon est Chaos. »
« Ararita ! » Il souffla le mot sur son front.
« Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! » hurla-t-elle. « Je suis sainte ! Je suis Dieu ! Je suis Je ! » Son visage était sombre et déformé par une soudaine passion.
« C’est assez différent de ma propre expérience à bien des égards, » pensa l’observateur. « Néanmoins... n’est-ce pas l’essence de toute épreuve, de toute initiation, que d’être inattendue ? Dans le cas contraire, l’aspirant aurait passé la porte avant même de s’en être approché. Ce qui est absurde. »
Le dernier mot avait dû être audible. « Absurde, » cria-t-elle. « En vérité, ce n’est pas absurde. C’est entièrement rationnel. C’est vous qui êtes absurde. »
« Comprenez-vous ce que vous dites ? »
« Non ! Non ! Je hais ceux qui comprennent. Je les mordrai. Je les mordrai à la taille. » Elle baissa soudainement la voix : « C’était lorsque j’étais une tapette à souris. »
« Seigneur Dieu ! c’est carrément le délire. »
« Oh ! allons-y pour Dieu. Dieu ne me gêne pas. Je pourrais vous narrer de merveilleuses choses sur ce que j’ai fait à Dieu. Je fus autrefois un prêcheur dissident : j’avais des péchés secrets. Ils étaient miens ! Miens ! Comme j’étais fier d’eux ! Chaque dimanche, je prononçais un sermon contre le péché auquel je m’étais le plus adonné la semaine durant. Il y a beaucoup de papillons dans le désert, je ne sais combien plus que ce qu’on imagine. Cela prouve que Dieu est bon. Et puis, vous voyez, il y a des scarabées. Des scarabées encore et encore. Et des scorpions. Chères petites bêtes d’ambre. Là ! l’un d’eux vient de me piquer. C’est le sacrement de la haine. Je dormirai dans un lit de scorpions et de feuilles de roses. Les scorpions valent mieux que les épines. Pourquoi est-ce que j’erre en ma nudité ? Et pourquoi ai-je soif ? Et pourquoi le froid me torture-t-il ? Il devrait faire chaud dans le désert. Et ce n’est pas le cas. Et cela prouve... oh oui, mon chat ! tu auras du lait ! Je frapperai un roc pour toi. Du lait et du miel. »
Elle se dressa dans un sursaut, enfouit son visage dans ses mains avant de passer ces dernières autour du cou de son compagnon.
« Edgar, mon chéri ! » s’écria-t-elle, « ton minou a fait un si terrible rêve. Viens donner de l’amour à ta bien-aimée ! »
Il n’osa pas lui dire qu’elle avait essayé et échoué, qu’elle était revenue au moment de se mettre en route. Il projeta son vouloir dans cet acte miséricordieux, ses baisers la transportèrent de bonheur. Il était déjà tard dans la matinée lorsqu’ils s’éveillèrent, épuisés par leurs transports, de fougueux baisers fleurissant sur leurs jeunes lèvres, le soleil lui-même illuminant de son amour leur lever. Ce n’est qu’alors que vinrent souvenir et gravité et tristesse. « Je dois prendre celui de quatre heures, » annonça-t-il en la quittant. « Tu me trouveras toujours à l’une de ces adresses. Télégraphie si tu as besoin de moi. Je viendrais depuis les confins de la terre si je le dois. Mais tu sais comme sont les Frères. Lorsque tu auras réellement besoin de moi, je serai à tes côtés. Ô ma chérie ! mon aimée ! » Sombrant dans la tendresse, il déclara brusquement, mi-humain mi-surhumain : « Comme je t’aime ! comme je t’aime ! Je hais ce retour en Angleterre. »
« Oh oui ! ton martyre ! comme j’aimerais être digne de le partager. »
« Mon Dieu... pourquoi devoir nous séparer ? C’est ma sotte vanité qui me fait désirer le martyre. Et sans cesse je ne désire que toi. » « Mais tu n’es pas seulement Edgar Rolles. »
« Et lorsque je serai de retour, sois plus qu’Ida Pendragon. Garde un cœur vaillant, coquine ! »
Et alors, avec un millier de pleurs et de baisers, ils se quittèrent. Elle n’assisterait pas à son départ, son sang-froid étant à la fois affaibli par son nouvel amour et par la terrible épreuve qu’elle avait subie. Son esprit ne s’en souvenait pas : tel est l’ordre miséricordieux des choses ; mais son âme, battue des verges, était endolorie.
Et Edgar Rolles partit en Angleterre affronter son martyre, avec une mèche de ses cheveux dans son portefeuille. Et il transforma son martyre en bataille, et cette bataille en victoire. On vit des royaumes conquis pour un cil.

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