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Ida Pendragon

L’Heure Noire

Troisième chapitre

lundi 27 août 2001, par Philippe Pissier

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« Ecœurant ! » lâcha Ida Pendragon. Elle se trouvait à la galerie du Luxembourg, considérant le trop fidèle portrait d’un orateur s’adressant à ses commettants. Elle parlait par-dessus son épaule au grand noir, Joe Marie. Il roulait des yeux, crispait ses mains et sa bouche lippue affichait un large sourire. Il semblait humer sa chevelure. Un être pitoyable, un léopard dompté. Tous souriaient et approuvaient (oui ! oui !) à un discours dont il ne saisissait pas la finalité.

« Le réalisme ! » poursuivit-elle. « Nous voulons la vérité, mais aussi la beauté. Nous ne voulons pas de ce que nos yeux idiots appellent vérité. Nous voulons la beauté vue par des âmes d’artistes. Un cliché est un mensonge car un appareil photo n’est pas un Dieu. Et nous préférons la vérité enluminée par la personnalité d’un artiste au mensonge que lui transmettent ses seuls yeux. Les femmes de Bougereau et de Gérome sont plus proches de ce que notre regard nous dit de la vie que celles de Degas et Manet. Je veux la vérité de l’Etre, pas la vérité de la Forme. Entendez-vous ? » vociféra-t-elle, « je veux la vérité, je veux la Vérité. »

« Moi, c’est vous que je veux, » dit Joe Marie.

« Alors, nous sommes tous deux bien embarrassés, » rétorqua-t-elle en lui rendant son sourire. « Et peut-être que si nous réalisions chacun notre vœu, nous serions tous deux déçus. A présent, je m’en retourne chez moi rédiger quelques lettres et, si vous êtes sage, nous déjeunerons ensemble demain. »

« Vous me laisserez payer ! Je veux payer votre repas. »

« Vous allez comprendre ce qu’est une addition, Joe ! J’ai un couple d’amis qui viendra également. Vous paierez pour nous tous. »

Le noir était radieux. « Ida Pendragon ! » bredouilla-t-il. « Je vous aime, Ida Pendragon. »

« Et Ida Pendragon aime son léopard. Maintenant, laissez-moi. » Elle jeta un regard autour d’elle. Ils étaient tout seuls dans la galerie.

« Vous pouvez embrasser ma nuque, si vous le voulez. »

Le noir enfouit sa tête entre ses épaules.

Elle frissonna, ses cheveux s’électrisèrent sous le baiser. Elle tendit la tête en arrière et lui offrit sa bouche quelques instants. Puis elle s’éloigna et lui, pauvre animal confus, quitta la pièce d’une démarche où la vivacité le disputait à la sveltesse. Arrivé à un angle, il tituba. La fille le remarqua : son sourire était semblable à un éclair de chaleur.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, Edgar déchirait les bords d’un télégramme.

« Je paie la sanction, » put-il lire. « Déjeunez avec moi demain chez Lavenue, à une heure. Amenez une fille. »

« Bien, » dit-il. « Mais je me demande ce qu’elle compte faire. » Et il sortit du Dôme pour errer çà et là, à la recherche de Ninon au cœur d’or, « la grande hystérique » du quartier, à moitié folle et tout à fait galante, à moitié gamine et à moitié grande dame, rassasiée jusqu’au dégoût et néanmoins inassouvie, et naïve dans le même temps. On l’avait surnommée la Dame de Montparno, et elle dominait sans peine son entourage. Cependant, personne ne parvenait à analyser ou expliquer la fascination à laquelle tous cédaient. Elle avait plus d’amis que d’amants, et jamais l’on ne proférait un mensonge sur son compte, jamais on ne la laissait manquer de quoi que ce soit.

Elle accepta son invitation avec joie. « Ida Pendragon ! » s’exclama-t-elle, « oh, je vois le genre. Une réputation de tigresse... » Et elle se mit à débiter une histoire de chasse au cerf à Fontainebleau où la Cornouaillaise aurait joué un rôle majeur et renversant.

Tout le café dressa l’oreille puis explosa de rire lorsqu’elle parvint au point culminant - et aberrant - de son récit.

Mais Edgar Rolles se contenta de froncer les sourcils. « Je suis désolé pour Ida, » énonça-t-il lentement. "Si votre histoire était vraie, j’en aurais été réjoui. Mais Ida n’est qu’une peintre mélangeant les couleurs sur sa palette, elle ne livre jamais son âme à la toile. Une tigresse ? Certes, mais pas le Bodhisattva qui laisse la tigresse le dévorer. Elle gagne toujours, elle ne sait comment perdre. Comme dit le proverbe : « Heureux au jeu, malheureux en amour. » Or, « Dieu est amour. » « Ecoutez ! il dit à nouveau la Messe Noire, » s’écria Ninon, et sur une table commença la Danse du Mariage Chinois, qui ne faisait alors rage qu’à Montparnasse avant que l’épidémie ne se propage à tout Paris et Londres. Une jeune Polonaise sauta sur la table en face et s’y mit elle aussi : une minute plus tard tout le café était en transe.

Mais Edgar Rolles, mains profondément enfoncées dans les poches, pas loin de fondre en larmes, s’en retournait à son studio.

« Si seulement la vie était folie » soupira-t-il. « Mais les choses les plus sottes que nous faisons sont toujours sagesse - d’une manière ou d’une autre, quelque part... » Et il franchit la porte de sa tanière.

***

Le déjeuner dans le salon réservé de Lavenue était au fond amusant. Joe Marie n’avait d’yeux que pour Ida tandis que Ninon, facétieuse, faisait tout son possible pour le distraire. Edgar dissertait longuement au sujet de l’Art, un exposé sans passion. « L’Art, » dit-il, "et n’imaginez pas que l’Art, ou quoi que ce soit, puisse être autre chose que de la Haute Magie ! - est un système de hiéroglyphes sacrés. C’est par leur entremise que l’artiste, ou l’initié, règle ses mystères. Le reste du monde se moque, ou cherche à comprendre, ou prétend comprendre ; mais seuls quelques-uns obtiennent la vérité.

L’habileté technique de l’artiste est la lucidité de son langage, elle n’a rien à voir avec le degré de son illumination. Bougereau est techniquement supérieur à Manet, il explique plus clairement ce qu’il voit. Mais que voit-il ? Il est le prêtre d’un faux Dieu. La forme n’a aucune importance excepté en ce sens, nous ne devons pas être révoltés par l’extravagance de nouveaux systèmes symboliques. Gauguin et Matisse doivent poursuivre jusqu’à être compris. Nous donnons notre assentiment aux excentricités de Raphaël.« Ida émit à son intention un petit rire de mépris satisfait. »Ma chère, la perspective est une excentricité, un symbole : rien de plus. Comment quelqu’un pourra-t-il jamais représenter en deux dimensions un monde qui en possède trois ? Uniquement par le symbolisme. Nous avons approuvé la méthode des primitifs - croyez-vous que les hommes et les femmes soient réellement tels qu’apparaissent à l’inculte les représentations de Fra Angelico ? Nous pourrions un de ces jours admettre le jeu de morpion de Nadelmann ! C’est partout la même chose. Je trace une courbe, et un cercle, et un frétillement de haut en bas ; et alors toute personne sachant lire l’anglais est entièrement convaincue que je représente ce ruminant placide, femelle, herbivore et lactifère auquel nous comparons nos courtisanes les plus domestiques comme nos policiers qui le sont moins. Et ainsi l’Etre n’est pas dans la Forme, et néanmoins ne peut être compris que via la Forme. D’où les incarnations. L’Univers n’est qu’une peinture dans l’Esprit du Père, par laquelle Il désire transmettre... quoi ? C’est notre Magnum Opus que de découvrir ce qu’Il veut dire !

D’où « l’œil de la foi. » La simple vue nous enseigne qu’un moulage en plâtre est plus proche de la nature que le plus grand chef-d’œuvre de Phidias ; ainsi fait la science, avec ses grossiers compas de calibre. Les hommes sensés préfèrent une bonne photographie de la nature à un paysage mal peint. La photographie leur montre la vision de leur propre œil, ordinaire, par l’entremise d’un symbolisme agréé ; la peinture leur montre la vision d’un être triste et médiocre, retransmise par des moyens merdiques. Mais Corot ! Mais Whistler ! Mais Morrice ! Corot voit une forêt et peint Pan ; Bougereau voit un joli petit modèle et peint un joli petit modèle. Il ne peint pas La Femme. Morrice peint la Venise de Byron, celle de nos rêves historiques et sensuels ; pas la Venise des amerloques ni des vapeurs qui brassent l’écume. Raphaël découvrit la Madone dans sa maîtresse, Rembrandt une séduisante reine de noire passion dans sa femme. D’une manière ou d’une autre, nous devons atteindre au sens de Dieu par un intermédiaire en lui-même dénué de sens.«  »De même que via le déjeuner nous parvenons au dessert !« se mit à rire Ida, qui avait plus de choses à dire que ce qu’on pouvait lire sur son visage. Durant tout le déjeuner, elle avait aguiché la belle brute noire, jusqu’à ce que ses œillades l’aient mise au supplice. Toutes les passions primitives luttaient en son cœur les unes contre les autres. Il aurait tué Rolles pour l’authentique nonchalance de son bavardage. Cela le blessait que quelqu’un puisse parler à Ida autrement qu’en employant des mots d’amour. Pareillement, il l’aurait tué pour la plus légère inflexion de sa voix. Edgar Rolles comprenait son tourment, il comprenait la violence contenue du dessein d’Ida, tout en demeurant incapable de deviner sa nature. Pour une raison ou une autre, il se méfiait de l’issue. »Prenons la littérature !« reprit-il, de cette voix égale et circonspecte qui était la sienne. »Prenons Zola et son million de faits mis en ordre. Quelle est leur importance ? Elle est nulle. Nous avons la vérité quant au Second Empire - et si les faits de Zola n’étaient que mensonges, cela ne changerait rien à la vérité qu’il est venu délivrer, la vérité miséreuse, provinciale et opportuniste qu’elle est.«  »Prenons Ibsen ! Ce n’est point acte d’accusation que d’affirmer que les Norvégiens n’agissent jamais comme ses personnages ; ce n’est point labeur d’avocat que prouver que les Norvégiens toujours agissent de la sorte. Cela n’a aucun rapport avec le problème. Roméo et Juliette font l’amour en anglais : tout le monde s’en fout ! Macbeth n’est pas obligé de dire « Hoots ! ma leddy ! » à chaque fois qu’il s’adresse à sa femme. Le sot qui s’inquiète de la couleur locale rate le lever du soleil. L’homme avec une éprouvette graduée ne voit pas l’océan. De pieux Hollandais d’autrefois, voulant peindre Abraham et Isaac, représentèrent le vieil homme armé d’un tromblon. Pourquoi pas ? On peut tuer son fils avec un tromblon ! Je vous dis que tout est question de symbolisme, de signes hiéroglyphiques. Prenons Wagner !«  »Prenons plutôt une cigarette," lâcha Ida.

Il haussa les épaules et abdiqua en faveur du nouveau tour de la conversation.

« Monsieur Rolles, » dit-elle, « nous aimerions que vous nous jureriez sur votre tête de nous dire quel est votre avis. Parlons sérieusement. Cet amour de garçon (elle prit les lèvres du noir dans ses doigts menus et les pinça) semble m’apprécier. »

« Je l’aime ! Je voudrais mourir pour elle ! » l’interrompit le noir, vociférant son plaisir et sa douleur, totalement incapable de se maîtriser. Il s’empara de la table à laquelle il se cramponna, si violemment que deux verres tombèrent au sol. « Je l’aime ! Je l’aime ! Je la désire. »

« Silence, Joe ! Eh bien, voyez-vous, monsieur Rolles, je l’aime moi aussi... » Il lui jeta un coup d’œil.

Elle fit comme si de rien n’était. « Je l’aime passionnément, oh oui. Oh, je l’aime, je l’aime ! » Elle se pressa contre la large poitrine du boxeur et se cacha la face. Ses longs bras serpentèrent convulsivement autour d’elle. Ses yeux semblaient sur le point de sortir de ses orbites, la bave s’accumulait sur ses lèvres sèches, il ne pouvait plus parler. Un souffle chaud, ardent, s’échappait de ses narines dilatées : on aurait dit un taureau dans l’arène. Elle se dégagea.

« Vous voyez, il veut m’épouser. Je l’aime ! Je veux être à lui pour toujours. Mais... » Le fameux pugiliste était effondré sur sa chaise. « C’est difficile, » poursuivit-elle, « il y a des complications. Ma mère... »

Edgar Rolles s’aperçut que ça sonnait faux et il comprit. Il devint furieux, furieux d’être impliqué dans une pareille histoire, il en claquait des dents.

« Oui ? » dit-il, malgré son envie de hurler et de tout casser.

« Nous ne pouvons nous marier, » reprit-elle, et cette fois sa méchanceté caustique manqua de lacérer son pathos moelleux d’un cri déchirant. « Tu vois, Joe... » Elle tourna son regard vers lui, ses yeux brillaient, suppliants.

« Je te veux ! » fut tout ce qu’il put dire. Sa voix évoquait l’affreux barrissement d’un éléphant.

« Tu ne voudrais quand même pas me rendre... » Elle hésita quelques instants. « Tu ne voudrais quand même pas me rendre... impure ? » Son inflexion était basse et tremblante, mais tous les blancs présents comprirent. Le cri du typhon déchirant les voiles.

Ninon fut prise d’un irrésistible fou rire mêlé de sanglots hystériques. Elle n’avait pas assisté à pareille comédie depuis... elle n’avait jamais assisté à pareille comédie. Quelle brute stupide que cette noire créature !

Edgar Rolles se leva d’un bond. Il n’avait aucune idée de ce qui allait se produire.

Et puis la lumière se fit dans le cerveau embrumé de l’Africain. Les milliers de fils composant sa toile d’araignée venaient d’être détruits. Et il comprit. Il comprit qu’elle n’avait rien à foutre de lui, qu’elle n’en avait jamais rien eu à foutre, et qu’elle n’aurait pas sacrifié un seul cheveu de sa tête en échange de son corps et de son âme. Cette compréhension fut comme une mort passagère de son cerveau.

Il se jeta sur elle en montrant les dents, sans proférer un seul mot. Tous deux roulèrent au sol et la noire panthère planta ses crocs dans sa gorge.

Edgar Rolles réagit juste à temps. Sa botte atteignit le meurtrier derrière l’oreille - or, Edgar Rolles avait été joueur de foot.

La bête était morte.

Edgar se pencha et releva la femme. Du sang s’écoulait de sa blessure à la gorge. Ninon alertait la clientèle du restaurant en poussant des cris de malade.

« Oh, mon frère, » avoua Ida en haletant, « ne comprends-tu pas ? C’est ce que je voulais, mourir. »

Ce furent ses dernières paroles avant longtemps.

Lavenue était devenu un maelström de crétins qui braillaient et gesticulaient. La police les fit évacuer. Le cadavre partit à la morgue, Ida à l’hôpital et Rolles au poste. Ninon, agitée de mouvements convulsifs, avait dévalé en courant, hurlant et riant comme une Bacchante, le boulevard jusqu’au Dôme.

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