Ida Pendragon
Premier chapitre
mercredi 22 août 2001, par Philippe Pissier
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CROWLEY NOUVELLISTE
Crowley est moins connu comme nouvelliste que comme essayiste, et ce n’est d’ailleurs pas plus mal : ce n’est pas dans la narration romanesque qu’il donne le meilleur de lui-même. Néanmoins, certains de ses textes sont émaillés d’indices magickes pouvant permettre de mieux appréhender sa conception de l’Initiation. Pour preuve, cette étrange nouvelle, L’Epreuve d’Ida Pendragon, qui se veut illustrer le Franchissement de l’Abîme (je rappelle qu’il s’agit, dans la conception thélémite, du plus important seuil initiatique avec la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien) par une femme.
Ecoutons Crowley parler de son œuvre : « A Paris, j’écrivis »L’Epreuve d’Ida Pendragon« . Le héros, Edgar Rolles, rencontre une fille à la Taverne du Panthéon (le lieu où j’ai rédigé ce récit) et l’emmène à un combat de boxe entre un Blanc et un Noir, ce dernier personnage s’inspirant de Joe Jeannette que j’avais vu il y a peu et dont j’admirais la beauté physique. Il l’emmène à son studio et la reconnaît pour un membre de l’Ordre. Il lui propose de la mettre à l’épreuve du franchissement de l’Abîme. Elle échoue et ils se séparent. Ida rencontre le Noir, qui l’aime. Rolles et Ninon (Nina Olivier que j’ai déjà mentionnée) déjeunent avec eux. Ida prend plaisir à torturer le Noir et l’implore de »respecter sa pudeur« - dont elle est dépourvue. Le Noir comprend soudain qu’elle est sans cœur et plante ses crocs dans sa gorge. Rolles le tue d’un coup de pied. Puis il consulte l’un des Chefs Secrets qui lui conseille d’emporter Ida avec lui. Il dit à Rolles qu’au bout du compte elle a franchi l’Abîme. La formule est que parfait amour est parfaite compréhension. Il l’épouse et un an plus tard elle meurt en couches, disant qu’elle s’est offerte trois fois, une fois à la brute, une fois à l’homme, et maintenant à Dieu. Son échec précédent avait été de n’avoir pu s’abandonner. Elle voulait tout avoir sans rien donner. »Ce récit marque une étape dans ma propre compréhension de la formule de l’initiation. Je commençais à percevoir qu’on pouvait devenir Maître du Temple sans nécessairement connaître quoi que ce soit aux techniques de la Magick ou du Mysticisme. Ce n’est que pour une raison de commodité qu’on se trouve à même d’écrire une formule comme x+y=0. L’équation peut être résolue sans mots. Beaucoup de gens franchissent les épreuves et acquièrent les grades de l’A.’.A.’. sans même être au fait de l’existence d’un tel Ordre. L’Univers n’est en vérité occupé à rien d’autre, car la relation de l’Ordre à ce dernier est celle de l’homme de science à son sujet d’étude. Il écrit CaCl2 + H2SO4 = CaSO4 = 2HCl pour son propre agrément et celui des autres, mais le processus se poursuivait néanmoins de lui-même." (The Confessions of Aleister Crowley, chap. 68).
Il y a beaucoup à méditer dans ces dernières paroles. Tant il est vrai qu’en ces temps d’arrivisme accrû, on a plus de chances de trouver de véritables thélémites ailleurs (dans la Nature...) que dans les structures héritées ou dérivées de Crowley !
Philippe Pissier, février 1999 e.v.
Il y avait de la myrrhe dans le miel du sourire avec lequel Edgar Rolles se détourna de la façade du Panthéon. « Aux grands hommes la patrie reconnaissante » - il se dit que la patrie reconnaissante n’offre jamais à ses grands hommes autre chose qu’un sépulcre.
Soudain il réalisa. La farce gargantuesque ! Le crétin solennel qui avait imaginé la phrase, le crétin laborieux qui l’avait gravée, les crétins admiratifs qui avaient réchauffé leurs petites âmes au feu hypocrite de sa pompeuse sentimentalité.
Peut-être était-il le premier à saisir la plaisanterie ! Il fut secoué par un fou-rire - et se retrouva, comme il trébuchait contre une table, dans les bras vigoureux d’une jeune femme bien charpentée, laquelle - il le vit d’un coup d’œil - alliait dans l’harmonie celte la robuste brutalité du paysan au raffinement décadent des derniers Grecs. Le visage d’une bacchante, ou peut-être d’un satyre, mais un satyre de Raphaël ; le visage d’une madonne peut-être, mais une madonne de Rodin. En outre, elle était séduisante, aguichante, une Messaline plutôt qu’une Aspasie. Chienne de race ! Elle était jeune et sa bouche était plus moqueuse que souriante, plus portée à la jubilation qu’à la moquerie. Le mot cannibale venait instinctivement à l’esprit. Elle jouissait pleinement de la vie, en toute perversité, le dédain du philosophe conjugué à la joie de la truie se vautrant dans sa fange. Porcus e grege Epicuri.
Cela, Edgar Rolles le sentit plus qu’il ne le vit ; car se retournant vers elle, leurs regards se croisèrent. Le sien était celui d’une fanatique, d’une sainte, d’une ascète - mais d’une sainte en plein martyre qui, forte de sa foi, de son espoir et de son amour, endurait encore la Nuit Noire de l’Ame. « Vous devriez déjeuner avec moi, jeune homme, » dit-elle, « me demander pardon pour votre maladresse, et mériter ce déjeuner en m’expliquant ce qui vous met dans une telle hilarité à la vue du Panthéon. Est-ce ‘L’homme aux trois sous’ ? » Car c’est ainsi que ces français irrévérencieux, soucieux de leur pain quotidien, appellent « Le Penseur » de Rodin.
« Mademoiselle, » répondit Rolles, « j’accepte volontiers votre sympathique invitation et quitte l’Eglise pour la Taverne. » Ils se rendirent à la Taverne du Panthéon, se frayant un chemin parmi les professeurs et leurs maîtresses : une foule savante, incurieuse, domestique et fascinante.
« Je baise vos mains et vos pieds, et je vous dirai ce qui m’amuse avant que nous ne déjeunions, afin que vous puissiez repartir à temps si ce n’était pas drôle. Tendez l’oreille, enchanteresse ! La vérité est que... je suis un grand homme. »
Elle s’en aperçut en un éclair. « Alors, mon cher, je dois vous enterrer ! »
« Dans votre chevelure ! » s’écria-t-il. Elle possédait d’immenses masses ondulantes de cheveux couleur bronze, comme si un grand sculpteur avait tenté d’immortaliser la mer sous l’orage.
« Oignez-moi d’abord, » ajouta-t-il dans un faible sanglot, en proie à une soudaine vision du Christ et de Madeleine.
« Vous est-il nécessaire de mourir ? » Ils étaient assis, et sa main se posa sur son genou. « Les grands hommes ne meurent jamais. »
« Les douces paroles non plus, » rétorqua-t-il. « Vous m’avez flatté... tu veux me perdre. Il avait dit ces derniers mots en français : il ne connaissait pas d’équivalent dans sa propre langue. Un frisson le parcourut. »Que voulez-vous ?« l’interrogea-t-il, avec cet effroi que ressent l’homme lorsqu’enfin il rencontre celle qu’il pourrait aimer. »Votre corps et votre âme,« répondit-elle gravement, et son regard plongea en lui comme une dague dans le ventre d’une Kabyle infidèle. »Et plus encore, votre secret ! Vous connaissez la vie, et néanmoins vous savez rire d’un cœur fou !« »Vite dit. Je retourne demain à Londres. On m’y ruinera car j’aime mon prochain plus que moi-même, et l’on me poursuivra pour blasphème et indécence car j’ai énoncé quelques simples vérités que tous connaissent.« »C’est pourquoi, très cher, vous deviendrez célèbre !« s’écria-t-elle. »Aux grands hommes la patrie reconnaissante !« »Probablement. J’ai déjà toute une page dans la presse américaine, mon nom intimement associé à celui de la fille d’un duc que je n’ai jamais vue.« »Bien, bien !« convint-elle, »c’est bon pour la renommée. Mais êtes-vous réellement grand ? Votre rire surpassait celui de Zarathoustra ! Quel est votre véritable secret ? Pourquoi aimez-vous votre prochain ? Pourquoi dites-vous la vérité ? Comment en êtes-vous venu à si bien connaître toutes choses pour pouvoir rire comme vous l’avez fait ? Un tel abandon à la gaieté implique un sérieux inébranlable.« »Vous êtes une sorcière,« déclara-t-il. »C’est sorcellerie que savoir que j’ai un secret. Mais pour le découvrir, il vous faut être une adepte.« »Je connais ceci,« répliqua-t-elle tout en faisant un signe secret. »Et moi cela,« fit-il avec la mano in fica. »Pour pouvoir rire de moi, vous devez effectivement être un grand homme !« »Sachez,« lâcha-t-il pompeusement, »que vous parlez à un Souverain Grand Patriarche du Rite de Misraïm.« »Un bouton !« rit-elle en retour. »Je suis née pour les défaire. C’est pourquoi je porte toujours des bottines lacées.« »C’est vrai,« dit Edgar Rolles. »Je vous prendrai donc au sérieux. Si vous comprenez réellement le signe que vous venez de faire, vous savez que la mano in fica n’est qu’une caricature de la véritable réponse. Pourquoi êtes-vous fardée et parfumée ?« »Parce que je suis ambitieuse, et ne serais-je point vicieuse ?« se mit-elle à rimer. »Si je vois quelqu’un susceptible de me distraire, je tente le coup et le distrais, lui. Ou elle...« Elle rit de nouveau. »N’est-ce pas la Règle d’Or ?« »Eh bien,« fit Edgar, hésitant, »eh bien...« »Je suis si sobre, si retenue que je crains qu’on ne me reproche d’être une ascète. L’amour est mon pôle d’équilibre.« Elle passa son bras autour de son cou et ses lèvres vibrèrent contre les siennes dans un long baiser savant et prémédité. »De l’art ?« soupira-t-il, retombant à moitié évanoui sur sa chaise. »De l’art, indirectement.« Elle rayonnait, ivre de son propre enthousiasme. »Oui,« reconnut-il, »du grand art !« »Et à tous les arts il n’est qu’Un faîte !« poursuivit-elle. »Vous êtes une nymphomane, votre aspiration est le mensonge dont vous vous convainquez.« Elle le frappa au visage. »Démon !« hurla-t-elle si fort que les clients de la Taverne se retournèrent et rirent, »ma conscience ne me dit-elle pas la même chose depuis l’âge de seize ans ? Un soufflet est la seule réponse possible.« »Un soufflet n’est que votre mâle désir,« rétorqua-t-il, impassible. »Comment prouver ma vérité ?« dit-elle en sanglotant, inquiète et irritée. »Oubliez-la, petite fille,« glissa-t-il gentiment. »Ayez confiance en moi, je vous éprouverai et vous justifierai. Plus tard !« »Vous pensez que... ? Maintenant ?« commença-t-elle d’un ton indigné. »Je le sais. Nous parlerons demain, dans la lumière grise.« Elle se sentit soudain découragée, apeurée. »Je ne suis pas prête, je ne suis pas digne...« »C’est pour vous prouver digne que je vous fus envoyé.« »Alors, que Dieu me vienne en aide,« dit-elle. Elle était sérieuse, presque en larmes, les traits tirés et pâles sous son maquillage. Son émotion ajoutait du piquant à sa sensualité, du pathétique à son bestial attrait. »A cette minute, parmi toutes les minutes ? Comment vous retrouverai-je ? C’était une chance sur un million de millions.« Edgar leva son couteau. Il y avait une mouche sur la nappe. Adroit, vif comme un saumon, il la coupa équitablement en deux. »La mouche manquait-elle de chance ?« se mit-il à rire. »Mais j’ai réussi. La chance, c’est un mot qui veut dire ignorance des causes.« »Vous avez donc foi dans les Frères ?« »Autant que je me délecte de votre bouche," dit-il en pressant son visage contre le sien.
Ses yeux s’emplirent d’une grande joie, d’une joie humide ; le premier jet d’un puits artésien perdu au milieu d’un océan de sable. « Eh bien, » fit-elle, vive et enjouée afin de masquer son âme rougissante, « nous voilà avec six douzaines d’huîtres et un diable de vin de Bourgogne... je me demande si j’ai faim ! » Elle le fixa dans les yeux.
« Hors-d’œuvres ! » s’enquit Edgar. « J’ai une place pour le combat de Sam Hall. »
« Oh, emmenez-moi, » soupira-t-elle. « Battra-t-il Joe Marie ? » ajouta-t-elle avec une pointe d’anxiété. « Il a le poids, et l’expérience, et le titre. »
« C’est ce que parient les sots. J’ai placé mon argent sur l’homme de trois ans plus jeune, de six pouces plus grand, et de douze pouces plus large, ce qui est à son crédit. Et doté d’un crâne vingt-quatre fois plus solide. »
« C’est sa peau que j’aime. »
« La seule chose que puisse jamais aimer une femme. »
« Et son activité. »
« Exactement. Vous ne pouvez comprendre l’Etre, qui est Paix. »
« Stop ! C’est de mon secret que vous êtes proche, maintenant. »
« Attendons les heures grises ! » Elle déposa trois napoléons dans la soucoupe, dédaigna attendre la monnaie et prit Edgar par le bras.
Ils hélèrent un fiacre.
« Au fait, je ne connais même pas votre nom, » dit-il comme ils passaient près du Boul’Mich.
« Ida Pendragon. Mais appelez-moi Pavot, en raison de mes lèvres rouges, et parce que j’apporte le sommeil et la mort ! »
Un ange passa. « Et le vôtre, beau mâle ? »
« Edgar Rolles, mais vous pouvez m’appeler Aconit. »
« Quoi ? Le... Edgar Rolles ? »
« Tel qu’en lui-même. »
« Oh, ils vous pendront ! A coup sûr, ils vous pendront ! au vu de votre dernier ouvrage... Mais avant, votre gibet sera ici. » Ses longs doigts blancs se posèrent sur son cou, évoquant une seiche qui à tâtons cherche sa proie. Elle ferma les yeux, sa gorge travailla convulsivement quelques instants.
Rolles se pencha en arrière, blême d’excitation. S’enivra de l’air frais. Puis, comme un homme qu’on vient de tuer, il se leva pour retomber en avant, tête abîmée dans le repaire de sa poitrine.
« S’il vous plaît, redressez-vous et comportez-vous raisonnablement, monsieur Rolles ! » furent les paroles qui lui parvinrent. « Nous traversons la Seine. Peut-être la passion ne passera-t-elle pas ce lugubre fleuve ; ici arpente le Vice, et l’Anglais lui emboîte le pas. Même le café sent son Anglais. »
« Et les femmes, » marmonna Edgar. Elle lui donna une tape sur la main, presque avec violence.
« C’est de la pub murale pour l’immoralité. »
« Je me souviens d’être une fois allé au Guignol avec une américaine. On y jouait une comédie qu’on aurait pu représenter dans un catéchisme à Glasgow, mais Verro-nika, comme on l’appelait, et qui ne comprenait pas un traître mot de français, disait que l’ambiance était épouvantablement libertine. Pauvre folle ! Elle avait payé cher pour voir Yurrup et sa perversité. Je n’eus pas le courage de la désillusionner. »
« Vous avez compati, et offert de la reconduire ? »
« Cela va de soi. »
« Et elle préféra rester ? »
« Cela va de soi. »
« Quoiqu’il en soit, voici le Cirque. »
« Espérons un honnête combat. »
Le deuxième round venait juste de se terminer comme ils prenaient place. Sam Hall était solide, furieux, l’air une once ou deux surentraîné ; Joe Marie avait l’air à peine humain, sa peau noire luisait, ses bras étaient si longs qu’ils en semblaient presque disproportionnés. Il semblait apathique, évoquait le caoutchouc. Ce n’est pas avant le sixième round que les véritables coups furent échangés. Ida se mit alors sur son séant. Joe venait d’asséner un bel uppercut à l’Anglais. Elle enfonça ses ongles dans la main d’Edgar qui reposait oisive sur son genou. Sam Hall riposta par un coup au cœur qui fit chanceler le Noir de quelques pas sur le ring. Il se jeta sur lui comme l’éclair, prêt à terminer le combat, mais le Noir se défendit mieux que prévu et le round s’acheva sur un clinch.
Au septième round, les deux hommes semblèrent prudents et peu enclins à se malmener. Joe Marie, en particulier, avait l’air à moitié endormi. La grâce nonchalante de ses feintes était admirable, il lassait l’Anglais et prenait l’avantage sans grands efforts.
Au neuvième round, Sam Hall l’atteignit à l’œil mais l’autre se mit à rire, bondit sur son adversaire qu’il envoya dans les cordes malgré leurs dix kilos de différence. Durant leurs échanges de coups, ils s’esquintèrent salement. Dans un certain sens, c’était de la mauvaise boxe.
Le dixième round vit le réveil tant attendu de Joe Marie. Il avait régulièrement l’ascendant et par trois fois atteignit le Blanc au visage.
Ida se frottait comme une chatte contre Edgar. « On dirait une panthère noire, » ronronna-t-elle. « Y-a-t-il au monde quelque chose d’aussi beau que ce corps noir et souple ? »
« J’ai vu au grand soleil une épaule de taureau ensanglantée, » rétorqua Rolles.
« J’aime contempler le pur animal battre la simple brute. Les Blancs ne devraient pas combattre : ils devraient penser, et faire de charmantes choses de leur corps, des choses grâcieuses et de renom. »
« Ida ! mon Ida ! Si tu pouvais voir tes narines se contracter ! Je t’imagine combattant de toute leur ardeur, incapable de respecter les règles de la boxe. »
« Je vous hais, » dit-elle. « En toutes choses, vous voyez... »
« Votre soif de sang, » répliqua-t-il avec gravité.
« C’est vrai, » dit lentement Ida. « Nul éclat belliqueux dans votre regard. Vous voyez cela comme un tableau. »
« Il s’agit d’un hiéroglyphe. »
« Mais c’est un combat ! »
« Je ne crois pas dans les combats. Je ne crois qu’en la beauté. »
« Oh, combien c’est vrai ! comme vous avez raison ! quelle noblesse d’âme ! » Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer. « Je vois ! Je vois ! C’est ainsi que Dieu doit voir l’Univers, ou alors Il ne pourrait jamais tolérer tant de cruauté, de sottise et d’ineptie. »
« Précisément. Supposons maintenant que le monde ne soit que symbole - je préférerais dire sacrement -, supposons par exemple que toutes ces étoiles flottant dans l’éther infini ne soient que des globules dans le sang de quelque bichon du Créateur. »
« Vous me donnez la chair de poule. Je ne veux pas supposer. »
« Pensez aux incessantes batailles de l’hémoglobine, de l’oxyhémoglobine, de la carboxyhémoglobine dans notre sang. C’est la même chose. Exprimons-nous de la sympathie pour les vaincus ? Organisons-nous une soirée pour réclamer la fin de la guerre ? Au contraire, nous prenons bien soin que ces conflits meurtriers se poursuivent. Ainsi, lorsque vous appelez le Dieu auquel vous aspirez »Le Compatissant,« »Le Miséricordieux,« veuillez être très attentive à ce que vous entendez par là ! »
« J’ai froid. Et peur. Le monde vient de s’écrouler devant moi. Emmenez-moi. Mettez-moi à l’épreuve, je n’ai plus rien à perdre. »
« Aux heures grises du matin. »
Mais la foule venait déjà de se lever, poussant des hourras. Joe Marie s’était rué sur son adversaire, désormais trop faible pour riposter ou se protéger, et le frappait là, et ici, et encore ailleurs. C’était aussi inégal que s’il avait été aux prises avec une carpette. Il l’envoya par deux fois dans les cordes. La première, le Blanc se releva en titubant pour s’écrouler l’instant d’après. La seconde, ses amis peu soucieux des règles l’aidèrent à se remettre debout. Une sotte complaisance car le noir lui fit faire le tour du ring sous une volée de coups impitoyables, et d’un dernier, terrible, l’envoya voler hors du ring avant que l’arbitre ait le temps de mettre un terme au combat. Edgar Rolles raccompagna Ida Pendragon jusqu’à son studio de Montparnasse. Elle demeura serrée contre lui tout le temps du trajet, pleurant comme une enfant. Lui demeurait très calme, se contentant de caresser sa chevelure d’où le turban avait glissé. « C’est la victoire de l’Essence sur la Forme, » murmura-t-il d’un ton rêveur, « de la Matière sur le Mouvement. La Femme est Forme, et pense que la Forme c’est l’Etre. Mon Dieu ! » Il se redressa vivement. « Je suis un homme. Imaginons que moi, Etre, je croie que l’Etre est la Forme ! ...je n’arrive même pas à trouver un sens à cette phrase ! Je suis plus aveugle que Samson tondu ! Tous deux doivent être égaux, également vrais, également faux, à Ses yeux, Lui pour qui tout est vrai et faux, du fait qu’Il demeure au-delà. Seul le cerveau d’un enfant - de L’Enfant - peut appréhender cela. »A moins d’être comme de petits enfants, vous ne pourrez rentrer au Royaume des Cieux !« Je suis plus aveugle que Samson tondu ! ...Eh bien, j’ai la charge de Dalila à présent, et voici le Temple où nous ne laisserons point rentrer les Philistins ! Debout, fillette ! »
En gentleman, il l’aida à descendre du fiacre et paya le cocher. « Tapez du pied ! » dit-il, « Faites comme le Docteur Johnson ! Le sol est ferme. »
« E pur, si muove, » murmura-t-elle tout en serrant son bras (ô sexe illogique !) plus fort encore.

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