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Ida Pendragon

L’Heure d’Or

Quatrième chapitre

lundi 27 août 2001, par Philippe Pissier

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Il n’était guère difficile de satisfaire la justice française. Ida Pendragon fut comparée à diverses martyres chrétiennes de l’antiquité dont j’ai oublié les noms ; Edgar Rolles fut mandé par Follat afin de poser pour un tableau représentant saint Georges, lequel fut le clou du salon de cette année-là. Les journaux humanitaires pressèrent la loi d’interdire la boxe et ses cruautés.

Les Texans séjournant à Paris arguèrent et se réjouirent, et les Parisiens séjournant au Texas purent assister la conscience tranquille aux lynchages se pouvant présenter. Ida était convalescente. Jamais ne s’effaceraient les affreuses cicatrices qui ornaient son cou - mais son visage perdrait-il jamais sa mystérieuse exaltation ? Lorsque Edgar la vit, il eut presque peur de comprendre. La quittant, il gagna le cœur de Paris où l’attendait une certaine demeure. Il voulait être certain, il voulait consulter un Frère de l’Etoile d’Argent.

Or, il est très facile de trouver un Frère, lorsqu’on connaît le mot de passe. Mais il n’est pas toujours aisé d’obtenir de ce Frère qu’il vous dise ce que vous souhaitez. Il est presque certain qu’il sera fort impoli, il y a toutes les chances pour qu’il s’évertue à rester dans la voie du bon sens, ce qui est contrariant lorsque vous vous attendez à de l’exaltation mystique. Et il est aussi très probable qu’il se contente de faire un signe de tête puis de continuer son travail, ce qui est exaspérant lorsque votre affaire est de la plus grande importance pour vous, et pour lui, et pour la Fraternité elle-même, sans parler de l’humanité - et lui se trouve occupé à jouer aux jonchets, et vous outrage plus encore en vous expliquant qu’il tente de prouver que, du moment que l’on procède avec suffisamment de soin, l’on pourrait détacher les planètes du système solaire sans lui nuire.

Néanmoins, cette fois-là, Rolles fut assez heureux pour trouver le Frère qu’il connaissait disponible - même pour lui. Ses pieds reposaient sur le manteau de la cheminée, il fumait une longue pipe et se tournait les pouces.

« Ave, Frater ! » dit-il comme Rolles faisait son entrée. « Et aussi Vale. Comme vous, les jeunes frères, vous y prenez pour vous attirer des ennuis ! »

« Miss Pendragon sortira de l’hôpital dans quatre jours, » commença Edgar en guise d’explication.

« Veinard ! » rétorqua le grand homme. « Mais ce qui est marrant, c’est que je suis moi aussi dans les problèmes. »

« Oh ! Je suis désolé. »

« Je me demande si vous pouvez m’aider. Voilà. Je me tourne parfois les pouces de cette manière - c’est ce que nous appelons la direction positive - et quelquefois de cette autre : la direction négative. Or j’en ai perdu le compte il y a bien des années, et ainsi, de quelque manière que je me les tourne, il se pourrait bien que je m’éloigne de plus en plus de l’égalité. Et donc - je vous le demande ! - comment l’homme pourrait-il atteindre l’Equilibre Universel ? »

« Ne serait-il pas plus sûr de ne pas les tourner du tout ? » se risqua Rolles.

« Jeunesse déshonorante ! » rétorqua le Frère. « Vil bouddhiste ! Et ainsi ne jamais égaliser le compte ! Non ! Mon plan consiste... à toujours les tourner d’une seule manière. J’ai ainsi une chance sur deux que ma manière de faire soit la bonne. »

« Et si ce n’était pas la bonne ? »

« Eh bien, je suppose que je serais damné. »

« Et si vous réussissez, et égalisez le compte ? »

« Je n’en ai aucune idée. »

« Mais... »

« Jeunesse mesquine et antipathique ! Je parierai que vous n’avez pas saisi mon problème ? »

« Tout cela semble très complexe. »

« Mais mon doute suprême, mon doute le plus oppressant ? »

« Je ne vois pas, monsieur. »

« Voilà ! Ecoutez-moi bien, jeune homme. J’y viens. Je n’arrive pas à me souvenir de quelle manière je dois toujours me les tourner. » Rolles recula, abasourdi.

« Lisez Nietzsche ! » lui jeta le Frère d’un ton cassant.

« Mais... mais... » Il bégayait. « Oh ! Et puis voilà. Miss Pendragon sort dans quatre jours et... »

« J’aurais aimé que vous appreniez à vous les tourner, » lâcha tristement le Frère.

« Mais, monsieur, que dois-je faire ? »

« Vous les tourner, pauvre crétin ! »

« Je sais que vous voulez toujours dire quelque chose... »

« Jamais. Il y a Rien à dire ! »

« Oh ! »

« Tirez-vous, je ne veux plus que vous m’importuniez. Tirez-vous ! Je vous fous dehors. Est-ce que cela est clair ? »

« Vous n’avez rien à me dire ? »

« Qu’ai-je fait durant les inestimables quatorze minutes et vingt-sept secondes venant de s’écouler ? Primate ! Couillon ! Imbécile ! Lourdaud ! Tête de pioche ! Croyez-vous qu’on puisse rattraper le temps perdu ? Il faut vous parler anglais - anglais, espèce de papier buvard d’hôtel, de pâte à papier incapable d’absorber l’encre ! Anglais, ouais, pauvre Anglais ! »

A cette dernière insulte, Rolles manqua de s’emporter.

« Oui, eh bien, je vous fous dehors. Allez et faites vos valises, nigaud ! Faites vos valises ! Malles, valises, sacs, caisses, et par pitié prenez avec vous un peu de cervelle ! Emmenez la fille à Jéricho ou à Johannesburg, et prenez avec vous un peu d’intelligence, et des triolets, si vous le pouvez ! »

« Tournez ainsi l’Etre ! Tournez ainsi la Forme ! Equilibrez-les, pauvre margoulin d’épicier ! Nation de boutiquiers ! Tournez ! Tournez ! Tournez ! L’Equilibre n’est-il pas présent dans le Bambin ? Enseignez-lui à comprendre les enfants ! » Le Frère marqua une pause afin de rallumer sa pipe, enfonçant le fourneau dans les braises incandescentes de l’âtre.

« Comprendre les enfants ? C’est dur. Mais nous les aimons, monsieur. »

« Et quelle diable de différence y-a-t-il entre amour et compréhension ? Si vous avez l’un, vous avez l’autre. Oh, tournez, tournez ! Vous pouvez m’envoyer l’une de ces saloperies de coupe-papier de Jéricho, » ajouta paisiblement l’adepte. « Avec leur pourriture de taillage en pointe sépharade - blasphémateurs ! Eh ! toi, ne blasphème pas, mon petit gars. Tu as une bonne femme : tire-en le meilleur parti. »

« Une femme remarquable, sans doute. »

« Une brave femme. J’espère que lors du prochain siège de Paris je n’aurai pas à faire bouillir ta tête : je préfère la purée. Une brave femme. Une sœur de l’Etoile d’Argent, mon brave crétin ! »

« Je ne comprends pas, maître ! »

« Je suppose que ce ne sera jamais le cas. Ô génération de vipères ! Ô vantard verbeux ! Ô freluquet de Kafoozelum ! »

« Je vous demande pardon, monsieur ! Vous savez qu’elle a échoué pour ce qui est de l’abîme ? »

« Je ? Vous ? C’est intolérable. Appelle-moi Hafiz, ça suffira. Eh, abruti ! elle était ta maîtresse, j’imagine ? Ca semble être le cas de nombreuses femmes à Paris. »

« Monsieur ! »

« Oui ou non ? Bien, qui ne dit mot consent... Non ! elle ne l’était pas ! Tu mens ! elle ne s’est offerte qu’une fois : va et regarde les marques sur son cou ! »

Rolles chancela en arrière, esquinté par la vérité.

« Je suis un Fou ! »

« Pas du tout ! Mets-y du tien et tu deviendras Magus en cette vie, malgré tout. Dans l’intervalle - oh, sois un Diable ! »

Le jeune homme devina l’infini amour et l’infinie sagesse qui se cachaient derrière la rudesse du Frère. Ses yeux se remplirent de larmes.

« Je la conquerrai, monsieur, par Dieu ! » déclara-t-il avec enthousiasme.

« Abandonne-toi à elle. Il n’y a qu’ainsi. Sauve-toi, mon garçon ! J’ai du travail. Je dois tourner, tourner, tourner. »

Edgar s’inclina et s’en fut. Il était trop ému pour dire quoi que ce soit : l’Amour qu’était l’être tout entier du Frère faisait fondre la neige de son âme. Il aimait. Pas Ida, pas le monde, pas quelque chose. Il était pur amour, amour sans objet, amour tel que l’amour est en lui-même. Il n’aimait pas, il était Amour.

Mais il partit directement voir Ida Pendragon. Avant qu’elle ne quitte son lit, ils étaient mariés. Une semaine plus tard ils faisaient route vers le sud, dans l’air vif et frais. Et là, parmi les vignes, ils apprirent comment - une fois par siècle - le phénix de la Passion peut ressusciter du feu du Vice, et comment dans le bec du phénix éprouvé par le feu se trouve l’anneau de l’Amour."

***

Un an plus tard. Ils se trouvaient dans une villa de Mustapha. La mer et le ciel, jaloux, s’efforçaient chacun de répondre au mieux à la question du soleil par le mot bleu.

Mais Ida Pendragon, pâle et fragile comme une rare porcelaine, se tordait et ne trouvait point la paix. Edgar se pencha sur elle, aussi vigilant que la nuit de sa première épreuve. Dans l’ombre se tenait un médecin, au chevet était assise une infirmière tenant un nouveau-né dans ses bras. « Frère ! » dit-elle d’une voix éteinte, « le chiffre du grade est Trois, et je me suis offerte trois fois. Une fois à la brute, une fois à l’homme - mon homme ! (sa main serra la sienne, oh ! combien faible !) et maintenant : à Dieu ! » Les larmes jaillirent de ses yeux.

« C’est à toi, » murmura-t-elle, « de comprendre l’enfant. »

Elle retomba en arrière. Le médecin se précipita. Il savait qu’il ne serait aucunement utile en pareilles circonstances mais fit signe à Edgar de s’éloigner. Trop tard. Edgar avait compris le Dénouement.

Il s’écroula sur la poitrine de la morte, catastrophe !

L’infirmière se leva, presque courroucée, tel un chien d’arrêt qui s’ébroue au sortir de l’eau. Puis vint déposer l’enfant dans ses bras.

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