mercredi 3 avril 2002, par Spartakus FreeMann
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LA DÉITÉ ABSOLUE
La Déité absolue n’est pas Dieu : elle est à la fois être et non-être ; elle est incommensurable jusqu’à l’absolu ; elle est le sans nom, l’indicible, l’inconnaissable. De l’Etre, elle est toutes les vertus ; du non-Etre, elle est la plénitude du vide. La Déité absolue, je l’appelle l’Unique et non l’unité, parce que l’unité contient tout, l’Unique, par contre, débouche sur tout : il est valeur absolument verticale, et non horizontale - et comme les valeurs verticales, il agit sur tout l’horizontal de la manifestation par l’infinité de ses axes qui touchent le plan... uniquement par l’infinité de ses axes verticaux ; c’est-à-dire que : je considère ma paume comme le plan horizontal ; et je considère l’axe vertical de la Déité absolue comme une infinité d’index qui touchent la paume ; donc c’est l’axe vertical qui touche le plan horizontal - et c’est uniquement par des axes verticaux que la Déité absolue touche la conscience de l’homme. Donc, ceux qui n’ont conscience que de l’horizontale ne peuvent pas être sensibles à l’irruption, ne peuvent pas être sensibles à la Déité absolue : il faut avoir quelque part un sens de la verticale, pour être sensible à cette irruption.
J’imagine la Déité absolue comme trônant tout autour de l’univers fini - mais c’est une façon de l’imaginer et non de la définir : elle est indéfinissable ; mais elle est dialectique de la manifestation tout entière : la manifestation est le règne de la dialectique, la Déité absolue ne l’est pas - elle est absolument et inconditionnellement.
La Déité absolue - qui est aussi le vide absolu - est la source et le lieu de l’amour qui est aussi amour absolu ; cet amour est à la fois comme la Déité absolue : être et non-être ; il est vie et mort comme la Déité absolue - d’où ce miracle qui fait que l’amour est plus fort que la mort, puisqu’il contient la mort.
Alors là, une formule fondamentale, quand on vit l’amour, on n’a plus besoin d’aimer ni d’être aimé : vivre l’amour sans objet, sans cause, sans motif, suppose absolument l’humilité ; et aimer, qui est le contraire de l’amour, ne suppose pas l’humilité ; il y a donc un certain orgueil à aimer et à être aimé : ici, on se sent un peu le maître de quelque chose ou éventuellement de quelqu’un. “J’aime“ n’est pas l’amour - qui est absolu -, “J’aime“ est relatif : relatif à la personne, à la sensibilité, à la sensation ; le “J’aime“ se disparaît complètement dans l’Amour.
Peu de gens connaissent l’Amour ; mais un certain nombre aiment ou sont aimés - et la plupart des gens préfèrent au lieu d’aimer ; aimer et préférer sont deux contraires : aimer est une démesure, mais n’est pas la démesure qui est l’Amour ; préférer est une mesure : la mesure de quelqu’un - la préférence débouche sur l’affection qui en médecine est une maladie.
L’Amour est sans limite : il dépasse absolument l’univers et le contient ; pour cet amour, pas de frontière, pas de particularité. L’Amour peut investir toutes les qualités et toutes les quantités - mais il les transcende, il les transforme jusqu’à l’éblouissement.
L’Amour va très bien avec la Connaissance, mais il va encore mieux avec l’ignorance : mais l’ignorance qu’on est, pas l’ignorance qu’on a - qui est un manque ; l’ignorance qu’on est va avec le simple en esprit - pas le simple d’esprit, qui est un manque ; le simple en esprit communie avec la Déité absolue : le fou du roi ( et le bouffon ) est en principe simple en esprit.
L’Amour, c’est vivre et aimer - par la présence intime - l’ensemble des rapports : ceci n’est pas définir l’amour mais l’exprimer. Bien des gens comprennent l’amour par un amour : ainsi certains peintres qui ont de l’amour pour la peinture mais n’ont pas d’amour pour autrui, c’est-à-dire pour les autres : vivre un soi-disant amour, c’est vivre une liberté au sein de l’aliénation.
L’Amour n’empêche pas le sens critique, mais il l’englobe et l’investit : le sens critique ne s’exerce plus alors contre quelqu’un, mais il s’exerce sur quelque chose. Le sens critique cesse d’être une particularité négative ; il est créateur ; il n’essaye plus de comparaison, il appelle à la confrontation.
De même, la fureur a sa source dans la démesure de l’amour infini : elle transforme, elle transcende ce sur quoi elle s’exerce ; elle refonde les valeurs aliénées par un comportement injuste, elle vise à transformer le point de vue de l’Autre qui était négatif : la fureur rend voyant, la colère aveugle ; la fureur puise dans l’absolu, elle est éventuellement contemporaine d’un certain prophétisme.
Dans la Déité absolue, il y a le silence absolu qui parle et qui témoigne : d’où la mystique - mais aussi la poésie qui a sa source dans le silence qui témoigne du Verbe ; analogiquement, suivant le langage marxiste, la Déité est force de production, la manifestation est rapport de production. Et voilà maintenant le rapport de la Foi, de l’Espérance, et de la Charité avec la Déité absolue : La Foi est : contact, présence ou relation - mais pas rapport avec la Déité absolue. L’Espérance est cheminement de la réalité de la manifestation - donc de la terre - à la Déité absolue. La Charité est descente de l’amour absolu depuis la Déité absolue jusqu’à la réalité de la manifestation : humain, cosmique et Divin.
La mort est le négatif-positif de l’Unique : négatif du point de vue de la manifestation, positif du point de vue de la Déité absolue où la mort devient face inconnue de nous dans sa confrontation avec l’Unique ; avec la mort nous devenons silence : mais silence du Verbe qui parle - enfin - sans médiation. La Déité absolue est terrifiante si on l’aborde sans amour, mais si on vit l’amour, on devient complice de la Déité absolue. Le sacré qui est à l’origine médiation de la Déité absolue pour les humains encore cartilagineux dans leur rapport avec la surnature, devient aujourd’hui aliénation de l’humain à l’époque des religions dégradées ; avec le sacré, d’ailleurs, il n’y a pas d’amour, il y a crainte et distance : il s’agit d’adoration et non d’amour : l’adoration qui ne touche pas est distance ; se méfier de ceux qui disent à leur partenaire : je “t’adore“. En fait, il y a ici distance - et non coïncidence comme dans l’amour vrai. L’amour absolu n’est pas d’abord compréhension : il est chemin de la compréhension - mais on peut aimer sans comprendre ; l’amour baigne avant d’emplir de plénitude : ainsi on n’est pas celui qui se baigne dans l’océan, c’est l’océan qui baigne le sujet ; ainsi le sujet dans cet océan est en même temps les continents que baigne l’océan, et même, au-delà. L’Amour est joie de vivre ; sans objet, sans cause. Il irradie la plénitude et l’intégrité de l’état, l’authenticité et l’efficacité de l’action : c’est cette irradiance qui le caractérise. La plupart des gens - si l’on peut dire - connaissent ou croient connaître l’amour par la relation avec un être humain, un objet, un art, la politique, même ; mais l’Amour alors n’emplit qu’un aspect de la manifestation sans le vivre pleinement : dans la manifestation, tout est aimable - tout, mais pas n’importe quoi : l’habitude est le cadavre de l’amour ; ainsi ces couples qui durent dans la mésentente, sans amour et sans haine ; bien des gens vivent dans l’habitude et le particularisme - ce qui est une singulière aliénation de l’Amour ; ainsi des vieilles gens attachées à leur maison - ou au lieu où ils vivent - qu’ils ne veulent quitter à aucun prix : c’est une caricature de la Déité absolue, mais c’est de la Déité absolue ; on est parfois obligé de les expulser, comme dans le cas du lac du barrage de l’autoroute qu’on construit pour des fins collectives. Ainsi les gens qui n’aiment qu’une seule chose, une chose par dessus tout : ils ont leur temple de l’amour, et non le temple de l’amour - d’ailleurs l’amour n’a pas de temple : il est trop vaste pour ça. L’Amour n’a pas de religion : les religions l’aliènent ; mais l’amour va avec la mystique : ainsi les soufis qui débordent la religion musulmane pour une excellence mystique ; les chrétiens sont en principe des êtres d’amour : mais ils sont souvent aliénés par le catholicisme - qui vole bas et qui est une caricature de l’amour : l’amour est fondamentalement tolérance, sans pour autant être éclectisme - qui est de l’esthétisme à bon marché.
L’amour absolu est capable de faire des miracles : les lieux de pèlerinage sont en principe des lieux d’amour, mais ils sont récupérés par la religion et deviennent des lieux d’affection à exalter - au sens péjoratif du mot “affection“ - où l’amour est récupéré à son détriment par des sociétés ou par des églises réactionnaires.
La Déité absolue est amour et ignorance ; mais comme elle a toutes les vertus, je pense que dans son imprégnation de la manifestation et des humains elle devient seulement alors connaissance et gnose ; mais après la mort, la gnose ne sert de rien : c’est l’amour absolu qui est en jeu. La Déité absolue - ou l’Unique comme je l’appelle - est le vide absolu : à ce propos, le “ne pas penser“, le “faire le vide en soi“ des yogis de la tradition hindoue, est un simple reflet de la Déité absolue, mais les trois quarts du temps, c’est de la sécheresse, c’est de la stérilité - il n’y a pas d’amour, même s’il y a de la compassion : par ce “vide en soi“, on se déconnecte de la manifestation et de son démiurge, et on regarde la manifestation au nom du simple reflet de l’Unique, et on traite alors la manifestation d’“illusion“ ; mais il n’y a pas d’“illusion“ pour la Déité absolue - qui est amour absolu : pour la Déité absolue, la manifestation, c’est.
La Déité absolue contient la tradition et la révolution, puisqu’elle est amour absolu ; elle les déborde pourtant absolument. Cette tradition et la révolution manifestées habitent l’univers et la terre qui sont objet et sujet de la connaissance et de l’amour - mais l’amour comble beaucoup la révolution : la révolution, c’est être ”avec” ou ”sans”, mais pas ”pour” ou ”contre” - qui ne sont que politique politicienne. Le vrai révolutionnaire est amour ; les autres sont des partisans, mais ils servent la cause, étant solidaires de la masse. La Déité absolue est émanation dans l’homme, même si celui-ci ne s’en aperçoit pas et n’en témoigne pas : l’humain est à condition du vide plus que du plein - d’où le miracle qu’est l’homme, être et non-être qui doivent conquérir le vide, même par la mort.
L’Unique, la Déité absolue, n’est pas émanation dans le minéral, le végétal, et l’animal qui pourtant témoignent aussi de lui ; d’où le rôle du langage, du symbole ; le minéral, le végétal et l’animal sont dans la manifestation et ne la débordent pas comme l’humain : ils sont concernés par le plein, et beaucoup moins par le vide - qui est passif en eux : ils connaissent le mourir, mais jamais la mort - qui est transcendance immanente du vide. Mes textes semblent mettre l’accent de l’amour sur la mystique. Il n’en est rien : la mystique, c’est le passage du visible à l’invisible - donc du jour à la nuit - par l’illumination ; l’être arrive lui-même à s’identifier à l’invisible, à la Déité absolue qui est unique et que certains mystiques appellent Dieu - par erreur ou par influence de religion. Il y a aussi avec la mystique - dialectiquement - la poésie, comme la parole est dialectique du silence et son prolongement. La poésie procède de l’amour et de l’ignorance. Par la poésie, on passe de l’invisible au visible, - c’est-à-dire de la nuit au jour - par la révélation, dans la toute ignorance : c’est le passage de l’absolu dans le relatif, dans le manifesté et dans l’univers, dans la terre, dans la créature et le monde qui l’entoure : la poésie est excellence du visible et du sensible. Là, je veux dire que la mystique est excellence du non-sensible et de l’amour : elle déborde le sensible par l’absolu qui est l’objet de sa quête. Alors je vois maintenant les rapports de la Déité absolue dans son irruption avec la conscience des humains. La Déité absolue a des rapports avec la conscience des humains, notamment les mystiques et les poètes - mais aussi avec tous ceux qui ont foi dans ce qu’ils font ou dans ce qu’ils sont ; je dis bien foi, et non pas impression, ni croyance, ni religion : la foi touche à l’absolu, de par sa totale humilité ; elle est le quelque chose qui demeure lorsque l’individu est mort à son quelqu’un. Evidemment, il y a des niveaux de qualité ; mais je veux dire que beaucoup de gens sont concernés par la Déité absolue, jusqu’à sa caricature ; la Déité absolue est comme la lumière noire : elle ne traverse que la nuit - le jour la fait disparaître ; et pourtant, face au sommet de la mystique, il y a un lieu obscur : c’est la mort même de la Déité absolue qui accepte cette mort pour sa propre résurrection dans les saints et les révolutionnaires. Il y a aussi des courants exceptionnels d’illumination et de révélation : ils étaient ponctuels autrefois, généralement très connus, et très vite récupérés par la société ou par la religion ; dans l’époque moderne, ces courants exceptionnels ne sont plus ponctuels : ils tendent à se multiplier et à investir les humains de la société - ne serait-ce que chez les terroristes, qui font du terrorisme par amour absolu et non par souci de la violence ; mais leur nombre étant croissant, ces humains visités sont moins connus - ils peuvent même être parfaitement inconnus ; pourtant, ils sont vertu et témoignage : mais noyés dans la société de consommation, ils ne peuvent être remarqués. Je dirais même une chose fondamentale : le haut développement de la science moderne et la puissante poussée du courant révolutionnaire partout, multiplient, accélèrent le rythme de ces contacts, de ces visitations de la Déité absolue dans la psyché humaine : on peut donc penser que lorsque la révolution atteindra sa maturité - ce qui ne saurait tarder : il n’y a plus de pape après les trois papes qui succèdent le pape actuel, selon la prophétie de saint Malachie : donc, il y a une maturité de la psyché sociale -, ces courants exceptionnels couronnent les humains qui ont de l’audace - mais de l’audace révolutionnaire en quelque domaine que ce soit, mais pas l’audace réactionnaire, là où elle paralyse l’absolu. Ce texte est très dense, mais il témoigne d’une certaine illumination, d’une irruption qui devient cheminement. Pour moi, il y a deux choses : il y a le chemin, et l’irruption - et ça ne se contredit pas : l’irruption est un phénomène abrupt qui investit une conscience - une conscience qui peut agir par sa présence, mais qui n’agit pas forcément par la communication : il faut qu’elle prenne une distance avec l’irruption pour pouvoir communiquer - elle ne peut pas communiquer directement ; et d’autre part il y a le chemin - tel le cheminement - et qui vise à éveiller progressivement et par changement de plan - éventuellement par mutation, et les autres et la masse : donc le cheminement et l’irruption sont deux modes dialectiques ; mais il n’y en a pas un qui est supérieur à l’autre, à mon avis. J’ai vécu, depuis que je vous ai vus, trois révolutions : la première a été la redécouverte de la musique. J’écoute de la musique toute la nuit, jusqu’à dix heures du matin ; étant jeune, j’étais allé au conservatoire ; et la musique m’a permis de me mettre dans un certain état où j’ai eu l’illumination - et j’ai découvert la Déité absolue, qui n’est pas Dieu ; et j’ai découvert l’Amour absolu ; et je suis arrivé à écrire un texte, donc pour essayer de communiquer, pour essayer de témoigner, parce que pour moi, tant qu’une vérité n’est pas comprise, ce n’est pas encore une vérité. Je reproche à ce texte d’être trop dense - mais je ne peux pas faire autrement, parce que j’ai l’habitude de mobiliser l’inconscient, que d’écrire des textes trop denses. Mais, en le lisant lentement, il peut devenir compréhensible.
Jean CARTERET, avril 1980.

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