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Serge Hutin

Les années d’enfance et de jeunesse d’Aleister Crowley

Serge Hutin

samedi 18 décembre 2004, par Spartakus FreeMann

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Fais ce que tu veux sera le tout de la Loi.

Issu de son ouvrage dédié au Mage Aleister Crowley que peu dans le monde de l’ésotérisme francophone comprennent réellement. Ces extraits valent comme témoignage de l’œuvre de Hutin ainsi que de la possible rencontre entre différents courants ésotériques. Le nombre de gloseurs sur l’œuvre du Maître Thérion est impressionnant, mais aucun sans doute n’aura essayé d’être aussi honnête que le fut Hutin.

Dans l’espoir que les ignorants - dans le sens de n’être pas encore possesseur d’une connaissance - puissent enfin comprendre et juger au-delà des miroirs du fantasme.

Nous avons ajouté quelques pièces personnelles et inédites afin d’illustrer ce texte : un extrait d’une lettre et d’une carte postale de Serge, ainsi que des photos.

Voici ce que nous Philippe Pissier de Hutin : « Le soir même, j’invitais Serge dans un couscous place de la République, restaurant que je savais copieux. Ca nous faisait mal de le voir dévorer comme ça, comme pour rattraper des années d’estomac creux. J’avais décidé d’assurer et le vin coula à flots, suivi de vodka à volonté. Dans la foulée, je vidai mon compte bancaire pour régler sa note d’hôtel. Initié dans un nombre invraisemblable de sociétés secrètes, il manquait cependant à son tableau de chasse quelque chose comme l’Ordre dont le grand-maître avait été celui qu’il avait si vaillamment défendu... l’Ordre de Crowley. L’O.T.O. Nous le reçûmes au premier grade (Minerval) fin 1995 ».

L’amour est la loi, l’amour sous la volonté.

Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, décembre 2004 e.v.

Introduction

Soyez réalistes, demandez l’impossible ! Ainsi s’exprimait l’un des intrépides slogans juvéniles inscrits sur les murs de la Sorbonne par les étudiants « contestataires » de mai 1968. Aleister Crowley aurait fort bien pu le prendre pour devise. Cet homme ne se voua t-il pas délibérément à la poursuite implacable, sans jamais abdiquer devant les douloureuses épreuves de la vie, du projet le plus susceptible d’être jugé « impossible » par les défenseurs du bon sens le plus élémentaire : devenir le plus grand mage des mages, au sein même d’une société matérialiste et terre à terre ? Parvenir à ce grand but en foulant aux pieds toutes les barrières, tous les obstacles de nature à le contrarier ? Rien de moins !

Dans sa grosse autobiographie (« The confessions of Aleister Crowley »), Crowley nous livre l’attitude fondamentale qui ne cessa de l’enflammer pour son grand dessein.

« Je me sens toujours (quand il écrivait ces lignes, il avait déjà 47 ans) de l’âge d’environ 18 ou 20 ans ; je regarde toujours le monde avec ces yeux-là. C’est mon regret constant de voir que les choses ne s’accommodent pas toujours à ce point de vue ; et c’est ma mission éternelle de sauver l’univers en lui faisant retrouver cet état d’innocence enivrée et de sensualité spirituelle. »

Toute la carrière d’Aleister Crowley s’expliquait merveilleusement par cet aveu pathétique : refuser systématiquement de devenir un adulte « raisonnable » qui aurait enfin cessé de vouloir plier la réalité à son imagination ; se considérer comme un maître prédestiné investi d’une mission supérieure providentielle à réaliser coûte que coûte ici-bas, sans se préoccuper des obstacles ou des réactions rencontrés immanquablement dans une société « réaliste », point du tout sympathique aux mages prométhéens.

Mais, aux yeux de Crowley, ne se montrait-on pas bien plus sagement « réaliste » en exacerbant l’imagination qu’en la brimant ? Il écrivait donc : « Je crois que la vérité n’est pas seulement plus étrange que la fiction, mais plus intéressante. Et je n’ai aucun motif de déception, car je ne me préoccupe en aucune manière de toute les races de hommes - vous n’êtes rien d’autre (disait-il en apostrophant les hommes dans leur ensemble) qu’un paquet de cartes. » Cette dernière boutade révèlerait, elle aussi, un trait de ce prodigieux aventurier moderne : affecter un langage désinvolte et cynique, alors qu’il s’agissait au contraire des questions qui lui tenaient le plus à coeur ; en l’occurrence, exercer une mission salvatrice parmi les hommes.

De son vivant, Aleister Crowley passa pour le type même du mage satanique, pour le spécialiste britannique attitré des messes noires et autre pratiques, sinistres mais si excitantes aux yeux du grand public. Voici un amusant petit fait, tout à fait symptomatique : dans les papiers de Crowley, son exécuteur testamentaire, John Symonds, trouva une lettre, avec l’enveloppe timbrée pour la réponse, dans laquelle un brave homme sollicitait du mage l’autorisation d’assister à la messe noire ou au sabbat que Crowley ne devait pas manquer - estimait ce naïf correspondant - de présider la veille de la Saint-Jean d’été. Même des hommes cultivés n’hésiteront pas à considérer le mage britannique comme un expert en lubricité, perversions, sacrilèges et diableries de toutes sortes. On verra, à la mort du mage, le Lord Chief of Justice en personne (le plus haut dignitaire de la magistrature britannique) faire, en guise d’oraison funèbre, la déclaration péremptoire que voici : « Aleister Crowley était le personnage le plus immonde et le plus pervers du Royaume Uni. »

Longtemps après sa mort, Crowley demeurera dans l’image qui, chez la majorité des gens, surgit dès que son nom se trouve prononcé, un personnage fantastique et monstrueux qui mêlait le sacrilège aux vices les plus raffinés. Significative, la parution en 1964, dans le numéro 19 de la revue française Planète, d’un article de Jacques Mousseau consacré à Crowley, où l’auteur ajoute foi, sans contrôle, aux rumeurs les plus outrées et renchérit sur les anecdotes sinistres colportées sur le « mage noir ».

De quoi n’a-t-on pas accusé Aleister Crowley ? De célébrer des rites sanglants, avec sacrifices non seulement d’animaux mais aussi d’êtres humains ; de pratiques répugnantes et sacrilèges, plus terribles encore que les messes noires. D’un sadisme monstrueux à l’égard de tous ceux (hommes et, surtout, femmes) qui avaient eu le malheur de lui accorder leur amitié confiante...On n’a même pas hésité à lui faire endosser une part directe de responsabilité dans la mise en place méthodique du nazisme en Allemagne. Crowley avait bel et bien proclamé : « avant que Hitler fût, je suis ! » D’où la tentation d’interpréter à la lettre cette réflexion ironique (nous verrons, dans la suite de l’ouvrage, le vrai sens de la formule).

On a fait de lui un odieux traître à sa patrie, un vil espion, rémunéré par les services secrets allemands - alors que Crowley travaillait, au contraire, pour l’Intelligence Service (on doit à Pierre Mariel d’avoir retrouvé un rapport de l’I.S. sur Crowley, bien défavorable au demeurant : Agent assez maladroit, toujours à court d’argent, d’une moralité corrompue. A n’utiliser qu’en prenant de très grandes précautions.)

A.C fut-il vraiment le personnage si noir, si pervers de sa légende ?

Le seul moyen de nous en rendre compte serait d’étudier avec objectivité sa vie même et ses actes. Contentons-nous pour le moment de faire remarquer qu’A.C fut parmi les hommes régulièrement calomniés par les journaux à sensation : on n’hésitera pas à engager de la sorte une campagne systématique de calomnies. Même un ancien ami personnel : Somerset Maughan, n’hésita pas à faire de Crowley le héros inquiétant - Olivier Haddo - du roman Le Magicien, où l’occultiste britannique se trouve dépeint comme le type même du mage noir abusant de ses pouvoirs.

Pourtant, un homme remarquable, le général britannique J.F.C. Fuller, ancien ami et disciple du mage, ne se refusera pas, lors d’une conversation avec Cammel (autre ami de Crowley), à déclarer qu’il considérait Aleister comme « le génie le plus extraordinaire qu’il ait rencontré. »

Quand à Robert Amadou, l’éminent historien français de l’ésotérisme et des sciences occultes, il devait écrire (dans le numéro spécial du Crapouillot sur « amour et magie » publié en 1958) : « Un seul homme, à notre sens, osa présenter sous une forme conceptuelle et revendiquer l’attitude magique fondamentale. Cet homme est le plus grand, le plus inquiétant et, peut-être, le seul magicien du XXème siècle occidental : Aleister Crowley ».

Il existe de nombreux exemples d’hommes qui, par une apparente ironie du sort, naquirent dans le milieu humain le plus opposé qui se puisse concevoir à la voie qu’ils devaient illustrer (en bien ou en mal), une fois libres de leurs actions. L’un des cas les plus extraordinaires, les plus révélateurs de ce décalage, de ce contraste si violent entre famille et vocation se trouverait sans nul doute chez un Crowley. Sans aucune exagération, il s’avère parfaitement exact de dire que sa vie réalisera, incarnera l’idéal humain diamétralement opposé à celui de ses parents : il cristallisera ce que sa famille abhorrait peut-être le plus, elle qui ne pouvait que voir dans le choix délibéré des pratiques magiques un sacrilège intentionnel.

Crowley, sciemment et délibérément, fera (nous le verrons) choix d’une pratique méthodique de la magie cérémonielle, alors que, dans la Bible qui était si chère à ses parents, on ne pouvait lire cette injonction implacable : « Qu’on ne trouve personne chez toi qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits, disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts, car quiconque fait ses choses est en abomination à l’Eternel. C’est à cause de ces abominations que l’Eternel ton Dieu va chasser ces nations devant toi. » (Deutéronome, 18, 12.)


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Les années d’enfance et de jeunesse

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