La bilocation

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La bilocation, par Melmothia.

Définie comme le fait de se trouver simultanément en des lieux distincts, la « bilocation » ou « ubiquité » est surtout l’apanage des saints de l’Église, bien que le premier personnage à avoir étonné son entourage par sa capacité d’être à la fois ici et ailleurs, soit bien antérieur à l’avènement du christianisme : Aristée de Proconnèse, chamane ayant vécu vers 600 avant notre ère, avait la réputation, nous dit le grec Hérodote, de pouvoir vivre sans manger, de prendre occasionnellement la forme d’un corbeau et d’être présent en plusieurs endroits à la fois.

Historiquement plus proche de nous, le mage Apollonius de Tyane, collectionnait, dit-on, les miracles : don de guérison, de clairvoyance, capacité de disparaître à volonté, de se déplacer dans les airs. Ce philosophe du 1er siècle aurait d’ailleurs été le concurrent direct du Christ, ses sectateurs vouant une guerre idéologique aux premiers chrétiens, chaque groupe prétendant que leur maître avait accompli plus de miracles. Dans sa Vie d’Apollonius de Tyane, Philostrate, l’auteur qui le plus contribué à la légende deux siècles après la mort du thaumaturge, raconte que sous le règne de l’empereur Domitien, Appolonius fut accusé d’agir contre Rome. Or, en plein milieu du jugement, sans doute lassé d’écouter les plaidoiries, il disparut dans un éclair pour réapparaître un moment plus tard à ses disciples, dans les environs de Naples, à plus de deux cents kilomètres de là.

À partir du Moyen Âge, c’est la chrétienté qui s’empare du phénomène pour en faire l’une des marques de fabrique de ses saints. L’histoire hagiographique déroule une longue liste de privilégiés doués d’ubiquité. On raconte ainsi, à propos de Saint Antoine de Padoue qu’en 1226, alors qu’il célébrait la messe du jeudi saint dans une cathédrale près de Limoges, le saint se souvint avoir promis d’en célébrer une autre, à la même heure, dans un monastère. S’étant agenouillé devant l’autel, il demeura immobile un moment. À cet instant, les frères du monastère concerné le virent prier dans leur chapelle, puis disparaître immédiatement après.

Si l’Église reconnaît la possibilité du phénomène, à l’instar d’autres manifestations difficiles à appréhender comme les stigmates ou les prophéties, elle n’en validera officiellement qu’un petit nombre de cas. Marthe Robin, Saint Martin de Porrès ou Joseph de Cupertino seront ainsi reconnus comme étant doués d’ubiquité, tandis que des centaines d’autres dédoublés attendent encore à la porte du Vatican… Parmi les nombreux cas recensés, le champion chrétien de la bilocation reste le célèbre Padre Pio, de nombreux témoins ayant affirmé l’avoir vu en « chair et en os » alors que le prêtre se trouvait à plusieurs kilomètres de là. Padre Pio en aurait profité pour faire quelques miracles et aurait même giflé « à distance » un jeune homme qui s’était endormi pendant ses prières.

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Dans les années 1840, une histoire étrange défraya la chronique. Émilie Sagée, une jeune institutrice engagée comme préceptrice de français dans un pensionnat huppé en Lituanie, connut l’étrange aventure de se dédoubler plusieurs fois en direct devant sa classe. Peu après son arrivée, des pensionnaires racontèrent qu’elles ont vu leur professeur de français au même instant, en deux endroits différents. Le phénomène se reproduisit à plusieurs reprises en présence des élèves. Puis ce furent des professeurs qui se retrouvèrent confrontés à deux Émilie Sagée. Ces bizarreries finirent par arriver aux oreilles des parents d’élèves dont certains, effrayés, retirent leurs enfants de l’école. L’institutrice fut alors convoquée par le directeur et sommée de s’expliquer. Elle avoua avoir déjà perdu près de vingt fois son emploi pour cette raison.  L’écrivain Robert Dale Owen à qui s’est confié l’une de ces anciennes élèves du pensionnat, rapporte : « Un jour qu’Émilie Sagée donnait une leçon à treize de ces jeunes filles, parmi lesquelles Mlle de Guldenstubbe, et que, pour mieux faire comprendre sa démonstration, elle écrivait au tableau noir, les élèves virent tout à coup, à leur grande frayeur, deux demoiselles Sagée. Elles se ressemblaient exactement et faisaient les mêmes gestes. Seulement, la personne véritable avait un morceau de craie à la main, tandis que son double n’en avait pas et se contentait d’imiter les mouvements ».

L’histoire est typique des cas dits de « doppelgänger », un terme allemand signifiant « sosie » utilisé dans le domaine du paranormal pour désigner le double fantomatique d’une personne vivante. Contrairement aux saints évoqués plus haut qui n’hésitent pas à se servir de leur don pour remplir plus efficacement leur rôle de serviteur de Dieu, Émilie Sagée jura n’avoir aucun contrôle ni même conscience du phénomène. Par ailleurs, ce n’est pas une deuxième institutrice « en chair et en os » que dirent avoir aperçue les témoins, mais une version pour ainsi dire éthérée de la véritable Émilie. Marc Schweizer raconte ainsi que les enfants de la parente chez qui la jeune femme vivait semblaient s’être fait à l’idée d’avoir deux « tantes Émilie », l’une joyeuse, volubile et dynamique, l’autre figée et silencieuse… Dans ce cas, la bilocation ne se distingue pas des phénomènes dits de « décorporation » tels que répercutés par les différentes cultures au cours des siècles (O.B.E., chamanisme, etc.), à cette différence près que le double semble ici étrangement « cohabiter » avec la personne.

Le folklore populaire colporte les mésaventures d’individus qui auraient aperçu ce fameux double avant de périr ou de subir de terribles malheurs – ne possédant ni reflet ni réelle consistance, le double est dans ce cas le « fantôme » du vivant, ce qui ne saurait être que mauvais signe. Ainsi, Percy Bysshe Shelley affirme avoir rencontré son Doppelgänger comme présage de sa propre mort. Cette coloration morbide fera du thème l’un des favoris de la littérature romantique et fantastique du XIXe. Il sera filé dans la nouvelle « Lui » de Maupassant, dans « Die Doppelgänger » d’Hoffmann, « Le Double » de Dostoïevski, ou encore dans le texte d’Edgar Poe « William Wilson » (1839).

Ce motif, qui rejoint naturellement celui de la schizophrénie et du dédoublement de personnalité, sera souvent l’occasion d’une interprétation psychologique, comme dans le classique « L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde » de Louis Stevenson (1886) ou dans « Fight Club » de David Fincher (1999). C’est alors la partie de son esprit refoulée ou niée par le héros qui prend sa revanche en même temps que son indépendance. Et tandis que Spiderman affronte sa part d’ombre dans « Spiderman 3 » de Sam Raimi, le héros de « La Part des Ténèbres », roman de Stephen King adapté en 1993 par Georges Romero, doit régler ses comptes avec le personnage principal de ses livres. C’est que l’univers fictionnel de la littérature ou du cinéma est déjà en soi un « double » de la réalité qui tendra naturellement à l’envahir ou à la remplacer.

D’une façon générale, la nature semble avoir horreur des doublets. Ne pouvant longtemps co-exister dans une même réalité, dans les histoires de doubles, la destruction de l’un est généralement conditionnelle de la survie de l’autre. Exception faite des saints, il semble que la loi en matière de dédoublement soit une règle d’exclusion, se résumant comme dans les westerns par « l’un de nous est de trop est dans cette ville ».

Plus sur le sujet :

La bilocation. Melmothia, 2009. Article rédigé pour le compte du site Syfy.

Illustration : Dante Gabriel Rossetti [Public domain], via Wikimedia Commons

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