Mais si cette science a un objet réel, si cet Art a existé, & qu’il faille en croire les Philosophes sur les choses admirables qu’ils en rapportent, pourquoi est-elle si méprisée, pourquoi si décriée, pourquoi si discréditée ? Le voici : la pratique de cet Art n’a jamais été enseignée clairement. Tous les Auteurs tant anciens que modernes qui en traitent, ne l’ont fait que sous le voile des Hiéroglyphes, des Énigmes, des Allégories & des Fables, de manière que ceux qui ont voulu les étudier, ont communément pris le change. De là s’est formée une espèce de Secte, qui pour avoir mal entendu & mal expliqué les écrits des Philosophes, ont introduit une nouvelle Chymie, & se sont imaginé qu’il n’y en avait point de réelle que la leur. Nombre de gens se sont rendus célèbres dans cette dernière. Les uns, très habiles suivant leurs principes ; les autres, extrêmement adroits dans la pratique, & particulièrement pour le tour de main requis pour la réussite de certaines opérations, se sont réunis contre la Chymie Hermétique, ils ont écrit d’une manière plus intelligible, & plus à la portée de tout le monde. Ils ont prouvé leurs sentiments par des arguments spécieux, à force de faire souvent au hasard des mélanges de différentes matières, & de les travailler à l’aveugle, sans savoir ce qu’il en résulterait, ils ont vu naître des monstres, & le même hasard qui les avait produits, a servi de base & de fondement aux principes établis en conséquence. Les mêmes mélanges réitérés, le même travail répété, ont donné précisément le même résultat ; mais ils n’ont pas fait attention que ce résultat était monstrueux, & qu’il n’était analogue qu’aux productions monstrueuses de la Nature, & non à celles qui résultent de ces procédés, quand elle se renferme dans les espèces particulières à chaque règne. Toutes les fois qu’un âne couvre une jument, il en vient un animal monstrueux appelé mulet ; parce que la nature agit toujours de la même manière quand on lui fournit les mêmes matières, & qu’on la met dans le même cas d’agir, soit pour produire des monstres, soit pour former des êtres conformes à leur espèce particulière. Si les mulets nous venaient de quelque île fort éloignée, où l’on garderait un secret inviolable sur leur naissance, nous serions certainement tentés de croire que ces animaux forment une espèce particulière, qui se multiplie à la manière des autres. Nous ne soupçonnerions pas que ce fussent des monstres. Nous sommes affectés de la même façon par les résultats de presque toutes les opérations Chimiques, & nous prenons des productions monstrueuses pour des productions faites dans l’ordre commun de la Nature. De forte qu’on pourrait dire de cette espèce de Chymie, que c’est la science de détruire méthodiquement les mixtes produits par la Nature, pour en former des monstres, qui ont à peu près la même apparence & les mêmes propriétés que les mixtes naturels. En fallait-il davantage pour se concilier les suffrages du Public ? Prévenu & frappé par ces apparences trompeuses ; inondé par des écrits subtilement raisonnés, fatigué par les invectives multipliées contre la Chymie Hermétique, inconnue même à ses agresseurs, est-il surprenant qu’il la méprise ?

Basile Valentin (Azot des Philosophes) compare les Chimistes aux Pharisiens, qui étaient en honneur & en autorité parmi le Public, à cause de leur extérieur affecté de religion & de piété. C’étaient, dit-il, des hypocrites attachés uniquement à la terre & à leurs intérêts ; mais qui abusaient de la confiance & de la crédulité du peuple, qui se laisse ordinairement prendre aux apparences, parce qu’il n’a pas la vue assez perçante pour pénétrée jusqu’au-dessous de l’écorce. Qu’on ne s’imagine cependant pas que par un tel discours je prétende nuire à la Chymie de nos jours. On a trouvé le moyen de la rendre utile, & l’on ne peut trop louer ceux qui en font une étude assidue. Les expériences curieuses que la plupart des Chimistes ont faites, ne peuvent que satisfaire le Public. La Médecine en retire tant d’avantages, que ce serait être ennemi du bien des Peuples, que de la décrier. Elle n’a pas peu contribué aussi aux commodités de la vie, par les méthodes qu’elle a donné pour perfectionner la Métallurgie, & quelques autres Arts. La porcelaine, la faïence, sont des fruits de la Chymie. Elle fournit des matières pour les teintures, pour les verreries, &c. Mais parce que son utilité est reconnue, doit-on en conclure qu’elle est la seule & vraie Chymie ? & faut-il pour cela rejeter & mépriser la Chymie Hermétique ? Il est vrai qu’une infinité de gens se donnent pour Philosophes, & abusent de la crédulité des sots. Mais est-ce la faute de la science Hermétique ? Les Philosophes ne crient-ils pas assez haut pour se faire entendre à tout le monde, & pour le prévenir contre les pièges que lui tendent ces sortes de gens ? Il n’en est pas un qui ne dise que la matière de cet Art est de vil prix, & même qu’elle ne court rien, que le feu, pour la travailler, ne coûte pas davantage, qu’il ne faut qu’un vase, ou tout au plus deux pour tout le cours de l’œuvre. Écoutons d’Espagnet (Can. 35.) : « L’œuvre Philosophique demande plus de temps & de travail que de dépenses, car il en reste très peu à faire à celui qui a la matière requise. Ceux qui demandent de grandes sommes pour le menée à sa fin ont plus de confiance dans les richesses d’autrui, que dans la science de cet Art. Que celui qui en est amateur se tienne donc sur ses gardes, & qu’il ne donne pas dans les pièges que lui tendent des fripons, qui en veulent à sa bourse dans le temps même qu’ils leur promettent des monts d’or. Ils demandent le Soleil pour se conduire dans les opérations de cet Art, parce qu’ils n’y voient goutte. » Il ne faut donc pas s’en prendre à la Chymie Hermétique, qui n’en est pas plus responsable que la probité l’est de la friponnerie. Un ruisseau peut être sale, puant par les immondices qu’il ramasse dans son cours, sans que sa source en soit moins pure, moins belle & moins limpide.

Ce qui décrie encore la science Hermétique, sont ces bâtards de la Chymie vulgaire, connus ordinairement sous les noms de souffleurs, & de chercheurs de pierre Philosophale. Ce sont des idolâtres de la Philosophie Hermétique. Toutes les recettes qu’on leur propose, sont pour eux autant de Dieu, devant lequel ils fléchissent le genou. Il se trouve un bon nombre de cette sorte de gens très bien instruits des opérations ce la Chymie vulgaire ; ils ont même beaucoup d’adresse dans le tour de main, mais ils ne sont pas instruits des principes de la Philosophie Hermétique, & ne réussiront jamais. D’autres ignorent jusqu’aux principes mêmes de la Chymie vulgaire, & ce sont proprement les souffleurs. C’est à eux qu’il faut appliquer le proverbe : Alchemia est ars, cujus initium laborare, médium mentiri, finis mendicare.

La plupart des habiles Artistes dans la Chymie vulgaire ne nient pas la possibilité de la pierre Philosophale ; le résultat d’un grand nombre de leurs opérations la leur prouve assez clairement. Mais ils sont esclaves du respect humain ; ils n’oseraient avouer publiquement qu’ils la reconnaissent possible, parce qu’ils craignent de s’exposer à la risée des ignorants, & des prétendus savants que le préjugé aveugle. En public ils en badinent comme bien d’autres, ou en parlent au moins avec tant d’indifférence, qu’on ne les soupçonne même pas de la regarder comme réelle, pendant que les essais qu’ils font dans le particulier tendent presque tous à sa recherche. Après avoir passé bien des années au milieu de leurs fourneaux sans avoir réussi, leur vanité s’en trou ve offensée, ils ont honte d’avoir échoué, & cherchent ensuite à s’en dédommager, ou à s’en venger en disant du mal de la chose donc ils n’ont pu obtenir la possession. C’étaient des gens qui n’avaient pas leurs semblables pour la théorie & la pratique de la Chymie, ils s’étaient don­nés pour tels ; ils l’avaient prouvé tant bien que mal ; mais à force de le dire ou de le faire dire par d’autres, on le croyait comme eux. Que sur la fin de leurs jours ils s’avisent de décrier la Philosophie Hermétique, on n’examinera pas s’ils le font à tort ; la réputation qu’ils s’étaient acquise répond qu’ils ont droit de le faire, & l’on n’oserait ne pas leur applaudir. Oui, dit-on, si la chose avait été faisable, elle n’eût pu échapper à la science, à la pénétration & à l’adresse d’un aussi habile homme. Ces impressions se fortifient insensiblement ; un second, ne s’y étant pas mieux pris que le premier, a été frustré de son espérance & de ses peines ; il joint sa voix à celle des autres, il crie même plus fort s’il le peut ; il se fait entendre, la prévention se nourrit, on vient enfin au point de dire avec eux que c’est une chimère, & qui plus est, on se le persuade sans connaissance de cause. Ceux à qui l’expérience a prouvé le contraire, contents de leur sort, n’envient point les applaudissements du peuple ignorant. Sapientiam & doctrinam ftulti (Prov. c. I.) defcipiunt. Quelques-uns ont écrit pour le désabuser (Beccher, Stalh, M. Potth, M. de Justi dans ses Mémoires, en prennent ouvertement la défense.) , il n’a pas voulu secouer le joug du préjugé, ils en sont restés là.

Mais enfin en quoi consiste donc la différence qui se trouve entre la Chymie vulgaire & la Chymie Hermétique ? La voici. La première est proprement l’art de détruire les composés que la Nature a faits ; & la seconde est l’art de travailler avec la Nature pour les perfectionner. La première met en usage le tyran furieux & destructeur de la Nature : la seconde emploie son agent doux & bénin. La Philosophie Hermétique prend pour matière de son travail les principes secondaires ou principiés des choses, pour les conduire à la perfection donc ils font susceptibles, par des voies & des procédés conformes à ceux de la Nature. La Chymie vulgaire prend les mixtes parvenus déjà au point de leur perfection, les décompose, & les détruit. Ceux qui seront curieux de voir un parallèle plus étendu de ces deux Arts, peuvent avoir recours à l’ouvrage qu’un des grands antagonistes de la Philosophie Hermétique, le P. Kircher Jésuite, a composé, & que Mangée a inféré dans le premier volume de sa Bibliothèque de la Chymie curieuse. Les Philosophes Hermétiques ne manquent guère de marquer dans leurs ouvrages la différence de ces deux Arts. Mais la marque la plus infaillible à laquelle on puisse distinguer un Adepte d’avec un Chymiste, est que l’Adepte, suivant ce qu’en disent tous les Philosophes, ne prend qu’une seule chose, ou tout au plus deux de même natures, un seul vase ou deux au plus, & un seul fourneau pour conduire l’œuvre à sa perfection ; le Chymiste au contraire travaille sur toutes sortes de matières indifféremment. C’est aussi la pierre de touche à laquelle il faut éprouver ces fripons de souffleurs, qui en veulent à votre bourse, qui demandent de l’or pour en faire, & qui, au lieu d’une transmutation qu’ils vous promettent, ne font en effet qu’une translation de l’or de votre bourse dans la leur. Cette remarque ne regarde pas moins les tourneurs de bonne foi & de probité, qui croient être dans la bonne voie, & qui trompent les autres en se trompant eux-mêmes. Si cet ouvrage fait assez d’impression sur les esprits pour persuader la possibilité & la réalité de la Philosophie Hermétique, Dieu veuille qu’il serve aussi à désabuser ceux qui ont la manie de dépenser leurs biens à souffler du charbon, à élever des fourneaux, à calciner, à sublimer, à distiller, enfin à réduire tout à rien, c’est-à-dire, en cendre & en fumée. Les Adeptes ne courent point après l’or & l’argent. Morien en donna une grande preuve au Roi Calid. Celui-ci ayant trouvé beaucoup de livres qui traitaient de la science Hermétique, & ne pouvant y rien comprendre, fit publier qu’il donnerait une grande récompense à celui qui les lui expliquerait (Entretien du Roi Calid). L’appas de cette récompense y conduisit un grand nombre de souffleurs. Morien, l’Hermite Morien sortit alors de son désert, attiré non par la récompense promise, mais par le désir de manifester la puissance de Dieu, & combien il est admirable dans ses œuvres. Il fut trouver Calid, & demanda, comme les autres, un lieu propre à travailler, afin de prouver par ses œuvres la vérité de ses paroles. Morien ayant fini ses opérations, laissa la pierre parfaite dans un vase, autour duquel il écrivit : « Ceux qui ont eux-mêmes tous ce qu’il leur faut, n’ont besoin ni de récompense, ni du secours d’autrui ». Il délogea ensuite sans dire mot, & retourna dans sa solitude. Calid ayant trouvé ce vase, & lu l’écriture, sentit bien ce qu’elle signifiait ; & après avoir fait l’épreuve de la poudre, il chassa ou fit mourir tous ceux qui avaient voulu le tromper.

Les Philosophes disent donc avec raison que cette pierre est comme le centre & la source des vertus, puisque ceux qui la possèdent, méprisent toutes les vanités du monde, la sotte gloire, l’ambition, qu’ils ne font pas plus de cas de l’or, que du sable & de la vile poussière (Sapient. cap. 7.), & l’argent n’est pour eux que de la boue. La sagesse seule fait impression sur eux, l’envie, la jalousie & les autres passions tumultueuses n’excitent point de tempêtes dans leur cœur ; ils n’ont d’autres désirs que de vivre selon Dieu, d’autre satisfaction que de se rendre en secret utile au prochain, & de pénétrer de plus en plus dans intérieur des secrets de la Nature. La Philosophie Hermétique est donc l’école de la piété & de la Religion. Ceux à qui Dieu en accorde la connaissance étaient déjà pieux, ou ils le deviennent (Flamel Hiéroglyp.). Tous les Philosophes commencent leurs ouvrages par exiger de ceux qui les lisent, avec dessein de pénétrer dans le sanctuaire de la Nature, un cœur droit & un esprit craignant Dieu : Initium fapientiae, timor Dominii ; un caractère compatissant, pour secourir les pauvres, une humilité profonde, & un dessein formel de tout faire pour la gloire du Créateur, qui cache ses secrets aux superbes & aux faux sages du monde, pour les manifester aux humbles (Matth. c. II.).

Lorsque notre premier Père entendit prononcer l’arrêt de mort pour punition de sa désobéissance, il entendit en même temps la promesse d’un Libérateur qui devait sauver tout le genre humain. Dieu tout miséricordieux ne voulut pas permettre que le plus bel ouvrage de ses mains pérît absolument. La même sagesse qui avait disposé avec tant de bonté le remède pour l’âme, n’oublia pas sans doute d’en indiquer un contre les maux qui devaient affliger le corps. Mais comme tous les hommes ne mettent pas à profit les moyens de salut que Jésus-Christ nous a mérités, & que Dieu offre à tous, de même tous les hommes ne savent pas user du remède propre à guérir les maux du corps, quoique la matière dont ce re mède se fait soit vile, commune, & présente à leurs yeux, qu’ils la voient sans la connaître, & qu’ils l’emploient à d’autres usages qu’à, celui qui lui est véritablement propre (Basile Valentin, Azot des Phil. & le Cosmopol.). C’est ce qui prouve bien que c’est un don de Dieu, qui en favorise celui qu’il lui plaît. Vir insipiens non cognoscet, & sulltus non intelliget haec. Quoique Salomon, le plus sage des hommes, nous dise : Altissimus de terra, creavit medicinam : & posuit Deus super terram medicamentum quod sapiens non despiciet (Eccl.c. 38.).

C’est cette matière que Dieu employa pour manifester sa sagesse dans la composition de tous les êtres. Il l’anima du souffle de cet esprit, qui était porté sur les eaux, avant que sa toute-puissance eût débrouillé le chaos de l’Univers. C’est elle qui est susceptible de toutes les formes, & qui n’en a proprement aucune qui lui soit propre (Bas. Val.). Aussi la plupart des Philosophes comparent-ils la confection de leur pierre à la création de l’Univers. Il y avait, dit l’Écriture (Genes. c. I.) , un chaos confus, duquel aucun individu n’était distingué. Le globe terrestre était submergé dans les eaux : elles semblaient contenir le Ciel, & renfermer dans leur sein les semences de toutes choses. Il n’y avait point de lumière, tout était dans les ténèbres. La lumière parut, elle les dissipa, & les astres furent placés au firmament. L’œuvre Philosophique est précisément la même chose. D’abord c’est un chaos ténébreux, tout y paraît tellement confus, qu’on ne peut rien distinguer séparément des principes qui composent la matière de la pierre. Le Ciel des Philosophes est plongé dans les eaux, les ténèbres en couvrent toute la surface ; la lumière enfin s’en sépare ; la Lune & le Soleil se manifestent, & viennent répandre la joie dans le cœur de l’Artiste, & la vie dans la matière.

Ce chaos consiste dans le sec & l’humide. Le sec constitue la terre, l’humide est l’eau. Les ténèbres sont la couleur noire, que les Philosophes appellent le noir plus noir que le noir même, nigrum nigro nigrius. C’est la nuit Philosophique, & les ténèbres palpables. La lumière dans la création du monde parut avant le Soleil, c’est cette blancheur tant désirée de la matière qui succède à la couleur noire. Le Soleil paraît enfin de couleur orangée, dont le rouge se fortifie peu à peu jusqu’à la couleur rouge de pourpre : ce qui fait le complément du premier œuvre.

Le Créateur voulut ensuite mettre le sceau à son ouvrage : il forma l’homme en le pétrissant de terre, & d’une terre qui paraissait inanimée : il lui inspira un souffle de vie. Ce que Dieu fit alors à l’égard de l’homme, l’agent de la Nature, que quelques-uns nomment son Archée (Paracelse, Van Helmont.), le fait sur la terre ou limon Philosophique. Il la travaille par son action intérieure, & l’anime de manière qu’elle commence à vivre, & à se fortifier de jour en jour jusqu’à sa perfection. Morien (Loc. cit.) ayant remarqué cette analogie, a expliqué la confection du Magistère par une comparaison prise de la création & de la génération de l’homme. Quelques-uns même prétendent qu’Hermès parle de la résurrection des corps, dans son Pymandre, parce qu’il la conclut de ce qu’il voyait se passer dans le progrès du Magistère. La même matière qui avait été poussée à un certain degré de perfection dans le premier œuvre, se dissout & se putréfie ; ce qu’on peut très bien appeler une mort, puisque notre Sauveur l’a dit du grain que l’on sème (Loc. cit. (c) Flamel.) nisi granum frumenti cadens in terram mortuum suerit, ipsum solum manet. Dans cette putréfaction, la matière Philosophique devient une terre noire volatile, plus subtile qu’aucune autre poudre. Les Adeptes l’appellent même cadavre lorsqu’elle est dans cet état, & disent qu’elle en a l’odeur : non, dit Flamel (Flamel.), que l’Artiste sente une odeur puante, puisqu’elle se fait dans un vase scellé ; mais il juge qu’elle est telle par l’analogie de sa corruption avec celle des corps morts. Cette poudre ou cendre, que Morien dit qu’il ne faut pas mépriser, parce qu’elle doit revivre, & qu’elle renferme le diadème du Roi Philosophe, reprend en effet vigueur peu à peu, à mesure qu’elle sort des bras de la mort, c’est-à-dire, de la noirceur : elle se revivifie & prend un éclat plus brillant, un état d’incorruptibilité bien plus noble que celui qu’elle avait avant sa putréfaction.

Lorsque les Égyptiens observèrent cette métamorphose, ils en prirent occasion de feindre l’existence du Phénix, qu’ils disaient être un oiseau de couleur de pourpre, qui renaissait de ses propres cendres. Mais cet oiseau absolument fabuleux n’est autre que la pierre des Philosophes parvenue à la couleur de pourpre après sa putréfaction.

Plusieurs anciens Philosophes éclairés par ces effets admirables de la Nature en ont conclu avec Hermès, dont ils avaient puisé les principes en Égypte, qu’il y avait une nouvelle vie après que la mort nous avait ravi celle-ci. C’est ce qu’ils ont voulu prouver i quand ils ont parlé de la résurrection des plantes de leurs propres cendres en d’autres plantes de même espèce. On n’en trouve point qui ait parlé de Dieu & de l’homme avec tant d’élévation & de noblesse. Il explique même comment on peut dire des hommes qu’ils sont des Dieux, Ego dixi Dii estis, & filii excelsi omnes, dit David, & Hermès (Pymand. c. II.) : « L’âme, o Tat, est de la propre essence de Dieu. Car Dieu a une essence, & telle qu’elle puisse être, lui seul se connaît. L’âme n’est pas une partie séparée de cette essence divine, comme on sépare une partie d’un tout matériel, mais elle en est comme une effusion ; à peu près comme la clarté du Soleil n’est pas le Soleil même. Cette âme est un Dieu dans les hommes, c’est pourquoi l’on dit des hommes qu’ils sont des Dieux, parce que ce qui constitue proprement l’humanité confine avec la Divinité. »

Quelles doivent donc être les connaissances de l’homme ? est-il surprenant qu’éclairé par le Père des lumières, il pénètre jusque dans les replis les plus sombres & les plus cachés de la Nature ? qu’il en connaisse les propriétés, & qu’il sache les mettre en usage ? Mais Dieu est maître de distribuer ses dons comme il lui plaît. S’il a été assez bon pour établir un remède contre les maladies qui affligent l’humanité, il n’a pas jugé à propos de le faire connaître à tout le monde. Morien dit en conséquence (Entret, de Calid. & de Morien.), « que le Magistère n’est autre que le secret des secrets du Dieu très-haut, grand, sage & créateur de tout ce qui existe, & que lui-même a révélé ce secret à ses saints Prophètes, dont il a placé les âmes dans son saint Paradis. »

Si ce secret est un don de Dieu, dira quelqu’un, il doit sans doute être mis dans la classe des talents que Dieu confie, & que l’on ne doit pas enfouir. Si les Philosophes sont des gens si pieux, si charitables, pourquoi voit-on si peu de bonnes œuvres de leur part ? Un seul Nicolas Flamel en France a bâti & doté des Églises & des Hôpitaux. Ces monuments subsistent encore aujourd’hui au milieu & à la vue de tout Paris. S’il y a d’autres Philosophes, pourquoi ne suivent-ils pas un si bon exemple ? Pourquoi ne guérissent-ils pas les malades ? Pourquoi ne relèvent-ils pas des familles d’honnêtes gens que la misère accable ? Je réponds à cela, qu’on ne sait pas tout le bien qui se fait en secret. On ne doit pas le faire en le publiant à son de trompe, la main gauche, selon le précepte de Jésus-Christ notre Sauveur, ne doit pas savoir le bien que la droite fait. On a même ignoré jusqu’après la mort de Flamel qu’il était l’auteur unique de ces bonnes œuvres. Les figures hiéroglyphes qu’il fit placer dans les Charniers des Saints Innocents, ne présentaient rien que de pieux & de conforme à la Religion. Il vivait lui-même dans l’humilité, sans faste, & sans donner le moindre soupçon du secret dont il était possesseur. D’ail leurs il pouvait avoir dans ce temps là des facilités que l’on n’a pas eues depuis longtemps pour faire ces bonnes œuvres. Les Philosophes ne sont pas si communs que les Médecins. Ils sont en très petit nombre. Ils possèdent le secret pour guérir toutes les maladies, ils ne manquent pas de bonne volonté pour faire du bien à tout le monde ; mais ce monde est si pervers, qu’il est dangereux pour eux de le faire. Ils ne le peuvent sans courir risque de leur vie. Guériront-ils quelqu’un comme par mira cle ? On entendra s’élever un murmure parmi les Médecins & le Peuple, & ceux mêmes qui doutaient le plus de l’existence du remède Philosophique le soupçonneront alors existant. On suivra cet homme, on observera ses démarches, le bruit s’en répandra ; des avares, des ambitieux le poursuivront pour avoir son secret. Que pourra-t-il donc espérer, que des persécutions, ou l’exil volontaire de sa patrie ?

Les exemples du Cosmopolite & de Philalèthe en sont une preuve bien convaincante. « Nous sommes, dit ce dernier (Introit. Apert, c. 13.) comme enveloppés dans la malédiction & les opprobres : nous ne pouvons jouir tranquillement de la société de nos amis ; quiconque nous découvrira pour ce que nous sommes, voudra ou extorquer notre secret, ou machiner notre perte, si nous le lui refusons. Le monde est si méchant & si pervers aujourd’hui, l’intérêt & l’ambition dominent tellement les hommes, que toutes leurs actions n’ont d’autre but. Voulons-nous, comme les Apôtres, opérer des œuvres de miséricorde ? On nous rend le mal pour le bien. J’en ai fait l’épreuve depuis peu dans quelques lieux éloignés. J’ai guéri comme par miracle quelques moribonds abandonnés des Médecins, & pour éviter la persécution, je me suis vu obligé plus d’une fois en pareil cas de changer de nom, d’habit, de me faire raser les cheveux & la barbe, & de m’enfuir à la faveur de la nuit ». À quels dangers encore plus pressants ne s’exposerait pas un Philosophe qui ferait la transmutation ? Quoique son dessein ne fût que d’en faire usage pour une vie fort simple, & pour en faire-part à ceux qui sont dans le besoin. Cet or plus fin, & plus beau que l’or vulgaire, suivant ce qu’ils en disent, sera bientôt reconnu. Sur cet indice seul on soupçonnera le porteur, & peut-être de faire la fausse monnaie. Quelles affreuses conséquences n’aurait pas à craindre pour lui un Philosophe chargé d’un tel soupçon ?

Je fais qu’un bon nombre de Médecins n’exercent pas leur profession, tant par des vues d’intérêt, que par envie de rendre service au Public, mais tous ne sont pas dans ce cas là. Les uns se réjouiront de voir faire du bien à leur prochain, d’autres seront mortifiés de ce qu’on les prive de l’occasion de grossir leurs revenus. La jalousie ne manquerait pas de s’emparer de leur cœur, & la vengeance tarderait-elle à faire sertir ses effets ? La science Hermétique ne s’apprend pas dans les écoles de Médecine, quoiqu’on ne puisse guère douter qu’Hippocrate ne l’ait sue, lorsqu’on pèse bien les expressions éparses dans ses ouvrages, & l’éloge qu’il fit de Démocrite aux Abdéritains, qui regardaient ce Philosophe comme devenu insensé, parce qu’au retour d’Égypte, il leur distribua presque tous les biens de patrimoine qui lui restaient, afin de vivre en Philosophe dans une petite maison de campagne éloignée du tumulte. Cette preuve serait cependant bien insuffisante pour l’antiquité de la science Hermétique, mais il y en a tant d’autres, qu’il faut n’avoir pas lu les Auteurs anciens pour la nier. Que veut dire (Olymp. 6.) Pindare, lorsqu’il débite que le plus grand des Dieux fit tomber dans la ville de Rhode une neige d’or, faite par l’art de Vulcain ? Zosime Panopolite, Eusebe, & Synesius nous apprennent que cette science fut longtemps cultivée à Memphis en Égypte. Les uns & les autres citent les ouvrages d’Hermès. Plutarque (Théolog. Phyfico Graecor.) dit que l’ancienne Théologie des Grecs & des Barbares n’était qu’un discours de Physique caché sous le voile des Fables. Il essaye même de l’expliquer, en disant que par Latone ils entendaient, la nuit ; par Junon, la terre ; par Apollon, le soleil ; & par Jupiter, la chaleur. Il ajoute peu après que les Égyptiens disaient qu’Osiris était le Soleil, Isis la Lune, Jupiter l’esprit universel répandu dans toute la Nature, & Vulcain le feu, &c. Manéthon s’étend beaucoup là-dessus.

Origène (L. I. Contre Celse) dit que les Égyptiens amusaient le peuple par des fables, & qu’ils cachaient leur Philosophie sous le voile des noms des Dieux du pays. Coringius, malgré tout ce qu’il a écrit contre la Philosophie Hermétique, s’est vu contraint par des preuves solides d’avouer que les Prêtres d’Égypte exerçaient l’art de faire de l’or, & que la Chymie y a pris naissance. Saint Clément d’Alexandrie fait dans ses Stromates un grand éloge de six ouvrages d’Hermès sur la Médecine. Diodore de Sicile parle allez au long (Antiq. 1. 4. c. 2.) d’un secret qu’avaient les Rois d’Égypte pour tirer de l’or d’un marbre blanc qui se trouvait sur les frontières de leur Empire. Strabon (Geogr. 1. 17.) fait aussi mention d’une pierre noire dont on faisait beaucoup de mortiers à Memphis. On verra dans la suite de cet ouvrage, que cette pierre noire, ce marbre blanc & cet or n’étaient qu’allégoriques, pour signifier la pierre des Philosophes parvenue à la couleur noire, que les mêmes Philosophes ont appelé mortier, parce que la matière se broie & se dissout. Le marbre blanc était cette même matière parvenue à la blancheur, appelée marbre, à cause de sa fixité. L’or était l’or Philosophique qui se tire & naît de cette blancheur, ou la pierre fixée au rouge : on trouvera ces explications plus détaillées dans le cours de cet ouvrage.

Philon Juif (Lib. I. de vitâ Mesis) rapporte que Moïse avait appris en Égypte l’Arithmétique, la Géométrie, la Musique, & la Philosophie symbolique, qui ne s’y écrivaient jamais que par des caractères sacrés, l’Astronomie & les Mathématiques. S. Clément d’Alexandrie s’exprime dans les mêmes termes que Philon, mais il ajoute la Médecine & la connaissance des Hiéroglyphes, que les Prêtres n’enseignaient qu’aux enfants des Rois du pays & aux leurs propres.

Hermès fut le premier qui enseigna toutes ces sciences aux Égyptiens, suivant Diodore de Sicile (Lib. 2. c. I.), & Strabon (Lib. 17.). Le P. Kircher, quoique fort déchaîné contre la Philosophie Hermétique, a prouvé lui-même (Oedyp. -Aegypt, T. 2.p.2.) qu’elle était exercée en Égypte. On peut voir aussi Diodore (Antiq. i. c. 11. ) & Julius Matern. Firmicus (lib. 3.0. i. de Petosiri & Nicepso.) S. Clément d’Alexandrie (Strom. 1. 6.) s’exprime ainsi à ce sujet : Nous avons encore quarante-deux ouvrages d’Hermès très utiles & très nécessaires. Trente-six de ces livres renferment toute la Philosophie des Égyptiens ; & les autres six regardent la Médecine en particulier : l’on traite de la construction du corps ou anatomie ; le second, des maladies ; le troisième, des instruments ; le quatrième, des médicaments ; le cinquième, des yeux ; & le sixième, des maladies des femmes.

Homère avait voyagé en Égypte (Diod. de Sic. 1. I. c. 2.), & y avait appris bien des choses dans la fréquentation qu’il eut avec les Prêtres de ce pays-là. On peut même dire que c’est là qu’il puisa ses Fables. Il en donne de grandes preuves dans plusieurs endroits de ses ouvrages, & en particulier dans son Hymne III. à Mercure, où il dit que ce Dieu fut le premier qui inventa l’art du feu. Homère parle même d’Hermès comme de l’auteur des richesses, & le nomme en conséquence. C’est pour cela qu’il dit (Ibid. v. 249. ) qu’Apollon ayant été trouver Hermès pour avoir des nouvelles des bœufs qu’on lui avait volés, il le vit couché dans son antre obscur, plein de nectar, d’ambroisie, d’or & d’argent, & d’habits de Nymphes rouges & blancs. Ce nectar, cette ambroisie & ces habits de Nymphes seront expliqués dans le cours de cet ouvrage. Esdras, dans ton Quatrième liv. chap. 8. s’exprime ainsi. Quomodo interrogabis terram, & dicet tibit quoniam dabit terram multam magis, unde fiat fictile, parvum autem pulverem unde aurum sit.

Étienne de Byzance était si persuadé qu’Hermès était l’auteur de la Chymie, & en avait une si grande idée, qu’il n’a pas fait difficulté de nommer l’Égypte même [mot manquant], & Vossius (de Idol. ) a cru devoir corriger ce mot par celui [mot manquant]. C’est sans doute ce qui avait aussi engagé Homère à feindre que ces plantes Moly & Nepenthes, qui avaient tant de vertus, venaient d’Égypte. Pline (Lib.13.c : 2.) en rend témoignage en ces termes ; Homerus quidem primus dodrinarum & antiquitatis parens, multus alias in admiratione Circes, gloriam herbarum AEgypto tribuit. Herbas certe a Egyptias à regis uxore traditas suae Helenae plurimas narrat, ac nobile illud nepenthes, oblivionem tristitiae veniamque afferens, ab Helena nuque omnibus mortalibus propinandum.

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