Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 23 janvier 2016


 Les Fables Égyptiennes et Grecques par Dom Antoine-Joseph Pernety

Discours Préliminaire

 Le grand nombre d’Auteurs qui ont écrit sur les Hiéroglyphes des Égyptiens, & sur les Fables auxquelles ils ont donné lieu, sont si contraires les uns aux autres, qu’on peut avec raison regarder leurs ouvrages comme de nouvelles Fables. Quelque bien imaginés, quelque bien concertés que soient, au moins en apparence, les systèmes qu’ils ont formés, on en voit le peu de solidité a chaque pas qu’on y fait, quand on ne se laisse pas aveugler par le préjugé. Les uns y croient trouver histoire réelle de ces temps éloignés, qu’ils appel­lent malgré cela les temps fabuleux. Les autres n’y aperçoivent que des principes de morale, & il ne faut qu’ouvrir les yeux pour y voir partout des exemples capables de corrompre les mœurs. D’autres enfin, peu satisfaits de ces explications, ont puisé les leurs dans la Physique. Je demande aux Physiciens Naturalistes de nos jours, s’ils ont lieu d’en être plus contents.

 Les uns & les autres n’ayant pas réussi, il est naturel de penser que le principe général sur lequel ils ont établi leurs systèmes, ne fut jamais le vrai principe de ces fictions. Il en fallait un, au moyen duquel on pût expliquer tout, & jusqu’aux moindres circonstances des faits rapportés, quelque bizarres, quelque incroyables, & quelque contradictoires qu’ils paraissent. Ce système n’est pas nouveau, & je fuis très éloigné de vouloir m’en faire honneur, je l’ai trouvé par lambeaux épars dans divers Auteurs, tant anciens que modernes, leurs ouvrages sont peu connus ou peu lus, parce que la science qu’ils y traitent est la victime de l’ignorance & du préjuge. La plus grande grâce qu’on croie devoir accorder à ceux qui la cultivent, ou qui en prennent la défense, est de les regarder comme des fous, au moins dignes des Petites maisons. Autrefois ils passaient pour les plus sages des hommes, mais la raison, quoique de tous les temps, n’est pas toujours la maîtresse ; elle est obligée de succomber sous la tyrannie du préjugé & de la mode.

 Ce système est donc l’ouvrage de ces prétendus fous, aux yeux du plus grand nombre des modernes, c’est celui que je leur présente ; mais ne dois-je pas craindre que mes preuves établies sur les paroles de ces fous, ne fassent regarder mes raisonnements comme ceux donc parle Horace ?

[(. . . . . Ifti tabula fore librum

 Perfimilem, cujus velut agri fomnia , vana

 Fingentur fpecies : ut nec pes, nec caput uni

 Reddatur forma.

 Art. Poet ; )]

 Je m’attends bien à ne pas avoir l’approbation de ces génies vastes, sublimes & pénétrants qui embrassent tout, qui savent tout sans avoir rien appris, qui disputent de tout, & qui décident de tout sans connaissance de cause. Ce n’est pas à de tels gens qu’on donne des leçons ; à eux appartient proprement le nom de Sage, bien mieux qu’aux Démocrite, aux Platon, aux Pythagore & aux autres Grecs qui furent en Égypte respirer l’air Hermétique, & y puisèrent la folie donc il est ici question. Ce n’est pas pour des Sages de cette trempe qu’est fait cet ouvrage : cet air contagieux d’Egypte y est répandu partout ; ils y courraient les risques d’en être infectés, comme les Geber, les Synesius, les Moriens, les Arnaud de Villeneuve, les Raymond Lulle & tant d’autres, assez bons pour vouloir donner dans cette Philosophie. À l’exemple de Diodore de Sicile, de Pline, de Suidas, & de nombre d’autres anciens ils deviendraient peut-être assez crédules pour regarder cette science comme réelle, & pour en parler comme réelle. Ils pourraient tomber dans le ridicule des Borrichius, des Kunckel, des Beccher, des Scalh, assez fous pour faire des traités qui la prouvent, & en prennent la défense.

 Mais si l’exemple de ces hommes célèbres fait quelque impression sur les esprits exempts de prévention, & vides de préjugés à cet égard, il s’en trouvera sans doute d’assez sensés pour vouloir, comme eux, s’instruire d’une science, peu connue à la vérité, mais cultivée de tous les temps. L’ignorance orgueilleuse & la fatuité sont les seules capables de mépriser & de condamner sans connaissance de cause. Il n’y a pas cent ans que le nom seul d’Algèbre éloignait de l’étude de cette science, & révoltait, celui de Géométrie eût été capable de donner des vapeurs à nos petits Maîtres scientifiques d’aujourd’hui. On s’est peu à peu familiarité avec elles. Les termes barbares dont elles sont hérissées ne font plus peur ; on les étudie, on les cultive, l’honneur a succédé à la répugnance, & je pourrais dire au mépris qu’on avait pour elles.

La Philosophie Hermétique est encore en disgrâce, & par là même en discrédit. Elle est pleine d’énigmes, & probablement ne sera pas de long­temps débarrassée de ces termes allégoriques & barbares dont si peu de personnes prennent le vrai sens. L’étude en est d’autant plus difficile, que les métaphores perpétuelles donnent le change à ceux qui s’imaginent entendre les Auteurs qui en traitent, à la première lecture qu’ils en font.

Ces Auteurs avertissent néanmoins qu’une science telle que celle-là ne veut pas être traitée aussi clairement que les autres, à cause des conséquences funestes qui pourraient en résulter pour la vie civile. Ils en font un mystère, & un mystère qu’ils s’étudient plus à obscurcir qu’à développer. Aussi recommandent-ils sans cesse de ne pas les prendre à la lettre, d’étudier les lois & les procédés de la nature, de comparer les opérations donc ils parlent, avec les siennes, de n’admettre que celles que le Lecteur y trouvera conformes.

Aux métaphores, les Philosophes Hermétiques ont ajouté les Emblèmes, les Hiéroglyphes, les Fables, & les Allégories, & se sont rendus par ce moyen presque inintelligibles à ceux qu’une longue étude & un travail opiniâtre n’ont pas initiés dans leurs mystères. Ceux qui n’ont pas voulu se donner la peine de faire les efforts nécessaires pour les développer, ou qui en ont fait d’inutiles, ont cru n’avoir rien de mieux à faire que de cacher leur ignorance à l’abri de la négative de la réalité de cette science, ils ont affecté de n’avoir pour elle que du mépris ; ils l’ont traitée de chimère & d’être de raison.

 L’ambition & l’amour des richesses est le seul ressort qui met en mouvement presque tous ceux qui travaillent à s’instruire des procédés de cette science ; elle leur présente des monts d’or en perspective, & une santé longue & solide pour en Jouir. Quels appas pour des cœurs attachés aux biens de ce monde ! on s’empresse, on court pour parvenir à ce but, & comme on craint de n’y pas arriver assez lot, ou prend la première voie qui paraît y conduire plus promptement, sans vouloir se donner la peine de s’instruire suffisamment du vrai chemin par lequel on y arrive. On marche donc, on avance, on se croit au bout ; mais comme on a marché en aveugle, on y trouve un précipice, on y tombe. On croit alors cacher la honte de sa chute, en disant que ce prétendu but n’est qu’une ombre qu’on ne peut embrasser ; on traite ses guides de perfides ; on vient enfin à nier jusqu’à la possibilité même d’un effet, parce qu’on en ignore les causes. Quoi ! parce que les plus grands Naturalistes ont perdu leurs veilles & leurs travaux à vouloir découvrit quels procédés la Nature emploie pour former & organiser le fœtus dans le sein de sa mère, pour faire germer & croître une plante, pour former les métaux dans la terre, aurait-on bonne grâce à nier le fait ? regarderait-on comme sensé un homme dont l’ignorance serait le fondement de sa négative ? On ne daignerait même pas faire les frais de la moindre preuve pour l’en convaincre.

 Mais des gens savants, des Artistes éclairés & habiles ont étudié toute leur vie, & ont travaillé sans cesse pour y parvenir, ils sont morts à la peine : qu’en conclure ? Que la chose n’est pas réelle ? non. Depuis environ l’an 550 delà fondation de Rome, jusqu’à nos jours, les plus ha biles gens avaient travaillé à imiter le fameux miroir ardent d’Archimède, avec lequel il brûla les vaisseaux des Romains dans le port de Syracuse, on n’avait pu réunir, on traitait le fait d’histoire inventée à plaisir, c’était une fable, & la fabrique même du miroir était impossible. M. de Buffon s’avise de prendre un chemin plus simple que ceux qui l’avaient précédé ; il en vient à bout, on est surpris, on avoue enfin que la chose est possible.

 Concluons donc avec plus de raison, que ces savants, ces habiles Artistes faisaient trop de fond sur leurs prétendues connaissances. Au lieu de suivre les voies droites, simples & unies de la Nature, ils lui supposaient des subtilités qu’elle n’eut jamais. L’Art Hermétique est, disent les Philosophes, un mystère caché à ceux qui se fient trop en leur propre savoir : c’est un don de Dieu, qui jette un œil favorable & propice sur ceux qui sont humbles, qui le craignent, qui mettent toute leur confiance en lui, & qui, comme Salomon, lui demandent avec instance & persévérance cette sagesse, qui tient à sa droite la santé (Proverb. 5. v. l6.), & les richesses à sa gauche, cette sagesse que les Philosophes préfèrent à tous les honneurs, à tous les royaumes du monde, parce qu’elle est l’arbre de vie à ceux qui la possèdent (Ibid.v.18. ).

 Tous les Philosophes Hermétiques disent que quoique le grand Œuvre soit une chose naturelle, & dans sa matière, & dans ses opérations, il s’y passe cependant des choses si surprenantes, qu’elles élèvent infiniment l’esprit de l’homme vers l’Auteur de son être, qu’elles manifestent sa sagesse & sa gloire, qu’elles sont beaucoup au-dessus de l’intelligence humaine, & que ceux-là seuls les comprennent, à qui Dieu daigne ouvrir les yeux. La preuve en est assez évidente par les bévues & le peu de réussite de tous ces Artistes fameux dans la Chymie vulgaire, qui, malgré route leur adresse dans la main-d’œuvre, malgré toutes leur prétendue science de la Nature, ont perdu leurs peines, leur argent, & souvent leur santé dans la recherche de ce trésor inestimable.

Combien de Beccher, de Homberg, de Boherrave, de Geofroy & tant d’autres savants Chimistes ont par leurs travaux infatigables forcé la Nature à leur découvrir quelques-uns de ses secrets ! Malgré toute leur attention à épier ses procédés, à analyser ses productions, pour la prendre sur le fait, ils ont presque toujours échoué, parce qu’ils étaient les tyrans de cette Nature, & non ses véritables imitateurs. Assez éclairés dans la Chymie vulgaire, & assez instruits de ses procédés, mais aveugles dans la Chymie Hermé tique, & entraînés par l’usage, ils ont élevé des fourneaux sublimatoires (Novum lumen Chemicum. Tract. l.), calcinatoires, distillatoires ; ils ont employé une infinité de vases & de creusets inconnus à la simple Nature ; ils ont appelé à leur secours le fratricide du feu naturel, comment avec des procédés si violents auraient-ils réuni ? Ils sont absolument éloignés de ceux que suivent les Philosophes Hermétiques. Si nous en croyons le Président d’Espagnet (Arcan. Herm, Philosophia ; opus. Canone 6. ), « les Chimistes vulgaires se sont accourûmes insensiblement à s’éloigner de la voie simple de la Nature, par leurs sublimations, leurs distillations, leurs solutions, leurs congélations, leurs coagulations, par leurs différentes extractions d’esprits & de teintures, & par quantité d’autres opérations plus subtiles qu’utiles. Ils sont tombés dans des erreurs, qui ont été une suite les unes des autres, ils sont devenus les bourreaux de cette Nature. Leur subtilité trop laborieuse, loin d’ouvrir leurs yeux à la lumière de la vérité, pour voir les voies de la Nature, y a été un obstacle, qui l’a empêchée de venir jusqu’à eux. Ils s’en sont éloignés de plus en plus. La seule espérance qui leur reste, est dans un guide fidèle, qui dissipe les ténèbres de leur esprit, & leur fasse voir le soleil dans toute sa pureté. »

« Avec un génie pénétrant, un esprit ferme & patient, un ardent désir de la Philosophie, une grande connaissance de la véritable Physique, un cœur pur, des mœurs intègres, un sincère amour de Dieu & du prochain, tout homme, quelque ignorant qu’il soit dans la pratique de la Chymie vulgaire, peut avec confiance entreprendre de devenir Philosophe imitateur de la Nature. »

« Si Hermès, le vrai père des Philosophes, dit le Cosmopolite (Nov. lum, Chem. Tract. I.), si le subtil Geber, le profond Raymond Lulle, & tant d’autres vrais & célèbres Chimistes revenaient sur la terre, nos Chimistes vulgaires non seulement ne voudraient pas les regarder comme leurs maîtres, mais ils croiraient leur faire beaucoup de grâces & d’honneur de les avouer pour leurs disciples. Il est vrai qu’ils ne sauraient pas faire toutes ces distillations, ces circulations, ces calcinations, ces sublimations, enfin toutes ces opérations innombrables que les Chimistes ont imaginées pour avoir mal entendu les livres des Philosophes. »

Tous les vrais Adeptes parlent sur le même ton, & s’ils disent vrai, sans prendre tant de peines, sans employer tant de vases, sans consumer tant de charbons, sans ruiner sa bourse & sa santé, on peur travailler de concert avec la Nature, qui, aidée, se prêtera aux désirs de l’Artiste, & lui ouvrira libéralement ses trésors. Il apprendra d’elle, non pas à détruire les corps qu’elle produit, mais comment, avec quoi elle les compose, & en quoi ils se résolvent. Elle leur montrera cette matière, ce chaos que l’Être suprême a développé, pour en former l’Univers, ils verront la Nature comme dans un miroir, dont la réflexion leur manifestera la sagesse infinie du Créateur qui la dirige & la conduis dans toutes ses opérations par une voie simple & unique, qui fait tout le mystère du grand œuvre.

Mais cette chose appelée pierre Philosophale, Médecine universelle, Médecine dorée, existe-t-elle autant en réalité qu’en spéculation ? Comment, depuis tant de siècles, un si grand nombre de personnes, que le Ciel semblait avoir favorisés d’une science & d’une sagesse supérieure à celles du reste des hommes, l’ont-ils cherchée en vain ? Mais d’un autre côté tant d’Historiens dignes de foi, tant de savants hommes en ont attesté l’existence, & ont laissé par des écrits énigmatiques & allégoriques la manière de la faire, qu’il n’est guère possible d’en douter, quand on sait adapter ces écrits aux principes de la Nature.

Les Philosophes Hermétiques diffèrent absolument des Philosophes ou Physiciens ordinaires. Ces derniers n’ont point de système assuré. Ils en inventent tous les jours, & le dernier semble n’être imaginé que pour contredire & détruire ceux qui l’ont précédé. Enfin, si l’un s’élève & s’établit, ce n’est que sur les ruines de son prédécesseur, & il ne subsiste que jusqu’à ce qu’un nouveau vienne le culbuter, & se mettre à sa place.

Les Philosophes Hermétiques au contraire sont tous d’accord entre eux : pas un ne contredit les principes de l’autre. Celui qui écrivait il y a trente ans, parle comme celui qui vivait il y a deux mille ans. Ce qu’il y a même de singulier, c’est qu’ils ne se lassent point de répéter cet axiome que l’Église (Vincent de Lerin. Commonit.) adopte comme la marque la plus infaillible de la vérité dans ce qu’elle nous propose à croire : Quod unique, quod ab omnibus, & quod femper creditum eft, id firmiffimè credendum puta. Voyez, dirent-ils, lisez, médirez les choses qui ont été enseignées dans tous les temps, & par tous les Philosophes, la vérité est renfermée dans les endroits où ils sont tous d’accords.

 Quelle apparence, en effet, que des gens qui ont vécu dans des siècles si éloignés, & dans des pays si différents pour la langue, & j’ose le dire, pour la façon de penser, s’accordent cependant tous dans un même point ? Quoi ! des Égyptiens, des Arabes, des Chinois, des Grecs, des Juifs, des Italiens, des Allemands, des Américains, des Français, des Anglais, &c. seraient-ils donc convenus sans se connaître, sans s’entendre, sans s’être communiqué particulièrement leurs idées, de parler & d’écrire tous conformé ment d’une chimère, d’un être de raison ? Sans faire entrer en ligne de compte tous les ouvrages composés sur cette matière, que l’histoire nous apprend avoir été brûlés par les ordres de Dioclétien, qui croyait ôter par-là aux Égyptiens les moyens de faire de l’or, & les priver de ce secours pour soutenir la guerre contre lui, il nous en reste encore un assez grand nombre dans toutes les langues du monde, pour justifier auprès des incrédules ce que je viens d’avancer. La seule Bibliothèque du Roi conserve un nombre prodigieux de manuscrits anciens & modernes, composés fur cette science dans différences langues. Michel Maïer disait à ce sujet, dans une Épigramme que l’on trouve au commencement de son Traité, qui a pour titre Symbola auree, mensae :

Unum opus en prifcis haec ufque ad tempora feclis

Confina diffusis gentibus ora dedit.

Qu’on lise Hermès Égyptien, Abraham, Isaac de Moiros Juifs, cités par Avicenne ; Démocrite, Orphée, Aristote (De Secretis Secretorum), Olympiodore, Héliodore (De rébus Chemicis ad Theodofium Imperatorem), Etienne (De magna & sacrâ scientîâ, ad Heraclium Caesarem), & tant d’autres Grecs ; Synesius, Théophile, Abugazal, &c. Africains ; Avicenne (De re rectâ. Tractatus ad Assem Philosophum anima artîs), Rhasis, Geber, Artéphius, Alphidius, Hamuel surnommé Senior, Rosinus, Arabes ; Albert le Grand (De Alchymiâ. Concordantia Philofophorum. De compositione compositi, &c.) Bernard Trévisan, Basile Valentin, Allemands ; Alain (Liber Chemiae) Isaac père & fils, Pontanus, Flamands ou Hollandais ; Arnaud de Villeneuve, Nicolas Flamel, Denis Zachaire, Christophe Parisien, Gui de Montanor, d’Espagnet François ; Morien, Pierre Bon de Ferrare, l’Auteur anonyme du mariage du Soleil & de la Lune, Italiens. Raymond Lulle Majorquain ; Roger Bacon (Speculum Achemiae) Hortulain, Jean Dastin, Richard, George Riplée, Thomas Nor ton, Philalèthe & le Cosmopolite Anglais ou Écossais, enfin beaucoup d’Auteurs anonymes (Turba Philofophorum, feu Codex veritdtis. Clangor Buccinae. Scala Philofophorum. Aurora confurgens. Ludus puerorum. Thefaurus Philosophiae, &c.) de tous les pays & de divers siècles : on n’en trouvera pas un seul qui ait des principes différents des autres. Cette conformité d’idées & de principes ne forme-t-elle pas au moins une présomption, que ce qu’ils enseignent à quelque chose de réel & de vrai ? Si toutes les Fables anciennes d’Homère, d’Orphée & des Égyptiens ne sont que des allégories de cet Art, comme je prétends le prouver dans cet ouvrage, par le fond des Fables mêmes, par leur origine, & par la conformité qu’elles ont avec les allégories de presque tous les Philosophes, pourra-t-on se persuader que l’objet de cette science n’est qu’un vain fantôme, qui n’eut jamais d’existence parmi les productions réelles de la Nature ?

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Mais si cette science a un objet réel, si cet Art a existé, & qu’il faille en croire les Philosophes sur les choses admirables qu’ils en rapportent, pourquoi est-elle si méprisée, pourquoi si décriée, pourquoi si discréditée ? Le voici : la pratique de cet Art n’a jamais été enseignée clairement. Tous les Auteurs tant anciens que modernes qui en traitent, ne l’ont fait que sous le voile des Hiéroglyphes, des Énigmes, des Allégories & des Fables, de manière que ceux qui ont voulu les étudier, ont communément pris le change. De la s’est formée une espèce de Secte, qui pour avoir mal entendu & mal expliqué les écrits des Philosophes, ont introduit une nouvelle Chymie, & se sont imaginé qu’il n’y en avait point de réelle que la leur. Nombre de gens se sont rendus célèbres dans cette dernière. Les uns, très habiles suivant leurs principes ; les autres, extrêmement adroits dans la pratique, & particulièrement pour le tour de main requis pour la réussite de certaines opérations, se sont réunis contre la Chymie Hermétique, ils ont écrit d’une manière plus intelligible, & plus à la portée de tout le monde. Ils ont prouvé leurs sentiments par des arguments spécieux, à force de faire souvent au hasard des mélanges de différentes matières, & de les travailler à l’aveugle, sans savoir ce qu’il en résulterait, ils ont vu naître des monstres, & le même hasard qui les avait produits, a servi de base & de fondement aux principes établis en conséquence. Les mêmes mélanges réitérés, le même travail répété, ont donné précisément le même résultat ; mais ils n’ont pas fait attention que ce résultat était monstrueux, & qu’il n’était analogue qu’aux productions monstrueuses de la Nature, & non à celles qui résultent de ces procédés, quand elle se renferme dans les espèces particulières à chaque règne. Toutes les fois qu’un âne couvre une jument, il en vient un animal monstrueux appelé mulet ; parce que la nature agit toujours de la même manière quand on lui fournit les mêmes matières, & qu’on la met dans le même cas d’agir, soit pour produire des monstres, soit pour former des êtres conformes à leur espèce particulière. Si les mulets nous venaient de quelque île fort éloignée, où l’on garderait un secret inviolable sur leur naissance, nous serions certainement tentés de croire que ces animaux forment une espèce particulière, qui se multiplie à la manière des autres. Nous ne soupçonnerions pas que ce fussent des monstres. Nous sommes affectés de la même façon par les résultats de presque toutes les opérations Chimiques, & nous prenons des productions monstrueuses pour des productions faites dans l’ordre commun de la Nature. De forte qu’on pourrait dire de cette espèce de Chymie, que c’est la science de détruire méthodiquement les mixtes produits par la Nature, pour en former des monstres, qui ont à peu près la même apparence & les mêmes propriétés que les mixtes naturels. En fallait-il davantage pour se concilier les suffrages du Public ? Prévenu & frappé par ces apparences trompeuses ; inondé par des écrits subtilement raisonnés, fatigué par les invectives multipliées contre la Chymie Hermétique, inconnue même à ses agresseurs, est-il surprenant qu’il la méprise ?

Basile Valentin (Azot des Philosophes) compare les Chimistes aux Pharisiens, qui étaient en honneur & en autorité parmi le Public, à cause de leur extérieur affecté de religion & de piété. C’étaient, dit-il, des hypocrites attachés uniquement à la terre & à leurs intérêts ; mais qui abusaient de la confiance & de la crédulité du peuple, qui se laisse ordinairement prendre aux apparences, parce qu’il n’a pas la vue assez perçante pour pénétrée jusqu’au-dessous de l’écorce. Qu’on ne s’imagine cependant pas que par un tel discours je prétende nuire à la Chymie de nos jours. On a trouvé le moyen de la rendre utile, & l’on ne peut trop louer ceux qui en font une étude assidue. Les expériences curieuses que la plupart des Chimistes ont faites, ne peuvent que satisfaire le Public. La Médecine en retire tant d’avantages, que ce serait être ennemi du bien des Peuples, que de la décrier. Elle n’a pas peu contribué aussi aux commodités de la vie, par les méthodes qu’elle a donné pour perfectionner la Métallurgie, & quelques autres Arts. La porcelaine, la faïence, sont des fruits de la Chymie. Elle fournit des matières pour les teintures, pour les verreries, &c. Mais parce que son utilité est reconnue, doit-on en conclure qu’elle est la seule & vraie Chymie ? & faut-il pour cela rejeter & mépriser la Chymie Hermétique ? Il est vrai qu’une infinité de gens se donnent pour Philosophes, & abusent de la crédulité des sots. Mais est-ce la faute de la science Hermétique ? Les Philosophes ne crient-ils pas assez haut pour se faire entendre à tout le monde, & pour le prévenir contre les pièges que lui tendent ces sortes de gens ? Il n’en est pas un qui ne dise que la matière de cet Art est de vil prix, & même qu’elle ne court rien, que le feu, pour la travailler, ne coûte pas davantage, qu’il ne faut qu’un vase, ou tout au plus deux pour tout le cours de l’œuvre. Écoutons d’Espagnet (Can. 35.) : « L’œuvre Philosophique demande plus de temps & de travail que de dépenses, car il en reste très peu à faire à celui qui a la matière requise. Ceux qui demandent de grandes sommes pour le menée à sa fin ont plus de confiance dans les richesses d’autrui, que dans la science de cet Art. Que celui qui en est amateur se tienne donc sur ses gardes, & qu’il ne donne pas dans les pièges que lui tendent des fripons, qui en veulent à sa bourse dans le temps même qu’ils leur promettent des monts d’or. Ils demandent le Soleil pour se conduire dans les opérations de cet Art, parce qu’ils n’y voient goutte. » Il ne faut donc pas s’en prendre à la Chymie Hermétique, qui n’en est pas plus responsable que la probité l’est de la friponnerie. Un ruisseau peut être sale, puant par les immondices qu’il ramasse dans son cours, sans que sa source en soit moins pure, moins belle & moins limpide.

Ce qui décrie encore la science Hermétique, sont ces bâtards de la Chymie vulgaire, connus ordinairement sous les noms de souffleurs, & de chercheurs de pierre Philosophale. Ce sont des idolâtres de la Philosophie Hermétique. Toutes les recettes qu’on leur propose, sont pour eux autant de Dieu, devant lequel ils fléchissent le genou. Il se trouve un bon nombre de cette sorte de gens très bien instruits des opérations ce la Chymie vulgaire ; ils ont même beaucoup d’adresse dans le tour de main, mais ils ne sont pas instruits des principes de la Philosophie Hermétique, & ne réussiront jamais. D’autres ignorent jusqu’aux principes mêmes de la Chymie vulgaire, & ce sont proprement les souffleurs. C’est à eux qu’il faut appliquer le proverbe : Alchemia est ars, cujus initium laborare, médium mentiri, finis mendicare.

La plupart des habiles Artistes dans la Chymie vulgaire ne nient pas la possibilité de la pierre Philosophale ; le résultat d’un grand nombre de leurs opérations la leur prouve assez clairement. Mais ils sont esclaves du respect humain ; ils n’oseraient avouer publiquement qu’ils la reconnaissent possible, parce qu’ils craignent de s’exposer à la risée des ignorants, & des prétendus savants que le préjugé aveugle. En public ils en badinent comme bien d’autres, ou en parlent au moins avec tant d’indifférence, qu’on ne les soupçonne même pas de la regarder comme réelle, pendant que les essais qu’ils font dans le particulier tendent presque tous à sa recherche. Après avoir passé bien des années au milieu de leurs fourneaux sans avoir réussi, leur vanité s’en trou ve offensée, ils ont honte d’avoir échoué, & cherchent ensuite à s’en dédommager, ou à s’en venger en disant du mal de la chose donc ils n’ont pu obtenir la possession. C’étaient des gens qui n’avaient pas leurs semblables pour la théorie & la pratique de la Chymie, ils s’étaient don­nés pour tels ; ils l’avaient prouvé tant bien que mal ; mais à force de le dire ou de le faire dire par d’autres, on le croyait comme eux. Que sur la fin de leurs jours ils s’avisent de décrier la Philosophie Hermétique, on n’examinera pas s’ils le font à tort ; la réputation qu’ils s’étaient acquise répond qu’ils ont droit de le faire, & l’on n’oserait ne pas leur applaudir. Oui, dit-on, si la chose avait été faisable, elle n’eût pu échapper à la science, à la pénétration & à l’adresse d’un aussi habile homme. Ces impressions se fortifient insensiblement ; un second, ne s’y étant pas mieux pris que le premier, a été frustré de son espérance & de ses peines ; il joint sa voix à celle des autres, il crie même plus fort s’il le peut ; il se fait entendre, la prévention se nourrit, on vient enfin au point de dire avec eux que c’est une chimère, & qui plus est, on se le persuade sans connaissance de cause. Ceux à qui l’expérience a prouvé le contraire, contents de leur sort, n’envient point les applaudissements du peuple ignorant. Sapientiam & doctrinam ftulti (Prov. c. I.) defcipiunt. Quelques-uns ont écrit pour le désabuser (Beccher, Stalh, M. Potth, M. de Justi dans ses Mémoires, en prennent ouvertement la défense.) , il n’a pas voulu secouer le joug du préjugé, ils en sont restés là.

Mais enfin en quoi consiste donc la différence qui se trouve entre la Chymie vulgaire & la Chymie Hermétique ? La voici. La première est proprement l’art de détruire les composés que la Nature a faits ; & la seconde est l’art de travailler avec la Nature pour les perfectionner. La première met en usage le tyran furieux & destructeur de la Nature : la seconde emploie son agent doux & bénin. La Philosophie Hermétique prend pour matière de son travail les principes secondaires ou principiés des choses, pour les conduire à la perfection donc ils font susceptibles, par des voies & des procédés conformes à ceux de la Nature. La Chymie vulgaire prend les mixtes parvenus déjà au point de leur perfection, les décompose, & les détruit. Ceux qui seront curieux de voir un parallèle plus étendu de ces deux Arts, peuvent avoir recours à l’ouvrage qu’un des grands antagonistes de la Philosophie Hermétique, le P. Kircker Jésuite, a composé, & que Mangée a inféré dans le premier volume de sa Bibliothèque de la Chymie curieuse. Les Philosophes Hermétiques ne manquent guère de marquer dans leurs ouvrages la différence de ces deux Arts. Mais la marque la plus infaillible à laquelle on puisse distinguer un Adepte d’avec un Chymiste, est que l’Adepte, suivant ce qu’en disent tous les Philosophes, ne prend qu’une seule chose, ou tout au plus deux de même natures, un seul vase ou deux au plus, & un seul fourneau pour conduire l’œuvre à sa perfection ; le Chymiste au contraire travaille sur toutes sortes de matières indifféremment. C’est aussi la pierre de touche à laquelle il faut éprouver ces fripons de souffleurs, qui en veulent à votre bourse, qui demandent de l’or pour en faire, & qui, au lieu d’une transmutation qu’ils vous promettent, ne font en effet qu’une translation de l’or de votre bourse dans la leur. Cette remarque ne regarde pas moins les tourneurs de bonne foi & de probité, qui croient être dans la bonne voie, & qui trompent les autres en se trompant eux-mêmes. Si cet ouvrage fait assez d’impression sur les esprits pour persuader la possibilité & la réalité de la Philosophie Hermétique, Dieu veuille qu’il serve aussi à désabuser ceux qui ont la manie de dépenser leurs biens à souffler du charbon, à élever des fourneaux, à calciner, à sublimer, à distiller, enfin à réduire tout à rien, c’est-à-dire, en cendre & en fumée. Les Adeptes ne courent point après l’or & l’argent. Morien en donna une grande preuve au Roi Calid. Celui-ci ayant trouvé beaucoup de livres qui traitaient de la science Hermétique, & ne pouvant y rien comprendre, fit publier qu’il donnerait une grande récompense à celui qui les lui expliquerait (Entretien du Roi Calid). L’appas de cette récompense y conduisit un grand nombre de souffleurs. Morien, l’Hermite Morien sortit alors de son désert, attiré non par la récompense promise, mais par le désir de manifester la puissance de Dieu, & combien il est admirable dans ses œuvres. Il fut trouver Calid, & demanda, comme les autres, un lieu propre à travailler, afin de prouver par ses œuvres la vérité de ses paroles. Morien ayant fini ses opérations, laissa la pierre parfaite dans un vase, autour duquel il écrivit : « Ceux qui ont eux-mêmes tous ce qu’il leur faut, n’ont besoin ni de récompense, ni du secours d’autrui ». Il délogea ensuite sans dire mot, & retourna dans sa solitude. Calid ayant trouvé ce vase, & lu l’écriture, sentit bien ce qu’elle signifiait ; & après avoir fait l’épreuve de la poudre, il chassa ou fit mourir tous ceux qui avaient voulu le tromper.

Les Philosophes disent donc avec raison que cette pierre est comme le centre & la source des vertus, puisque ceux qui la possèdent, méprisent toutes les vanités du monde, la sotte gloire, l’ambition, qu’ils ne font pas plus de cas de l’or, que du sable & de la vile poussière (Sapient. cap. 7.), & l’argent n’est pour eux que de la boue. La sagesse seule fait impression sur eux, l’envie, la jalousie & les autres passions tumultueuses n’excitent point de tempêtes dans leur cœur ; ils n’ont d’autres désirs que de vivre selon Dieu, d’autre satisfaction que de se rendre en secret utile au prochain, & de pénétrer de plus en plus dans intérieur des secrets de la Nature. La Philosophie Hermétique est donc l’école de la piété & de la Religion. Ceux à qui Dieu en accorde la connaissance étaient déjà pieux, ou ils le deviennent (Flamel Hiéroglyp.). Tous les Philosophes commencent leurs ouvrages par exiger de ceux qui les lisent, avec dessein de pénétrer dans le sanctuaire de la Nature, un cœur droit & un esprit craignant Dieu : Initium fapientiae, timor Dominii ; un caractère compatissant, pour secourir les pauvres, une humilité profonde, & un dessein formel de tout faire pour la gloire du Créateur, qui cache ses secrets aux superbes & aux faux sages du monde, pour les manifester aux humbles (Matth. c. II.).

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Lorsque notre premier Père entendit prononcer l’arrêt de mort pour punition de sa désobéissance, il entendit en même temps la promesse d’un Libérateur qui devait sauver tout le genre humain. Dieu tout miséricordieux ne voulut pas permettre que le plus bel ouvrage de ses mains pérît absolument. La même sagesse qui avait disposé avec tant de bonté le remède pour l’âme, n’oublia pas sans doute d’en indiquer un contre les maux qui devaient affliger le corps. Mais comme tous les hommes ne mettent pas à profit les moyens de salut que Jésus-Christ nous a mérités, & que Dieu offre à tous, de même tous les hommes ne savent pas user du remède propre à guérir les maux du corps, quoique la matière dont ce re mède se fait soit vile, commune, & présente à leurs yeux, qu’ils la voient sans la connaître, & qu’ils l’emploient à d’autres usages qu’à, celui qui lui est véritablement propre (Basile Valentin, Azot des Phil. & le Cosmopol.). C’est ce qui prouve bien que c’est un don de Dieu, qui en favorise celui qu’il lui plaît. Vir insipiens non cognoscet, & sulltus non intelliget haec. Quoique Salomon, le plus sage des hommes, nous dise : Altissimus de terra, creavit medicinam : & posuit Deus super terram medicamentum quod sapiens non despiciet (Eccl.c. 38.).

C’est cette matière que Dieu employa pour manifester sa sagesse dans la composition de tous les êtres. Il l’anima du souffle de cet esprit, qui était porté sur les eaux, avant que sa toute-puissance eût débrouillé le chaos de l’Univers. C’est elle qui est susceptible de toutes les formes, & qui n’en a proprement aucune qui lui soit propre (Bas. Val.). Aussi la plupart des Philosophes comparent-ils la confection de leur pierre à la création de l’Univers. Il y avait, dit l’Écriture (Genes. c. I.) , un chaos confus, duquel aucun individu n’était distingué. Le globe terrestre était submergé dans les eaux : elles semblaient contenir le Ciel, & renfermer dans leur sein les semences de toutes choses. Il n’y avait point de lumière, tout était dans les ténèbres. La lumière parut, elle les dissipa, & les astres furent placés au firmament. L’œuvre Philosophique est précisément la même chose. D’abord c’est un chaos ténébreux, tout y paraît tellement confus, qu’on ne peut rien distinguer séparément des principes qui composent la matière de la pierre. Le Ciel des Philosophes est plongé dans les eaux, les ténèbres en couvrent toute la surface ; la lumière enfin s’en sépare ; la Lune & le Soleil se manifestent, & viennent répandre la joie dans le cœur de l’Artiste, & la vie dans la matière.

Ce chaos consiste dans le sec & l’humide. Le sec constitue la terre, l’humide est l’eau. Les ténèbres sont la couleur noire, que les Philosophes appellent le noir plus noir que le noir même, nigrum nigro nigrius. C’est la nuit Philosophique, & les ténèbres palpables. La lumière dans la création du monde parut avant le Soleil, c’est cette blancheur tant désirée de la matière qui succède à la couleur noire. Le Soleil paraît enfin de couleur orangée, dont le rouge se fortifie peu à peu jusqu’à la couleur rouge de pourpre : ce qui fait le complément du premier œuvre.

Le Créateur voulut ensuite mettre le sceau à son ouvrage : il forma l’homme en le pétrissant de terre, & d’une terre qui paraissait inanimée : il lui inspira un souffle de vie. Ce que Dieu fit alors à l’égard de l’homme, l’agent de la Nature, que quelques-uns nomment son Archée (Paracelse, Van Helmont.), le fait sur la terre ou limon Philosophique. Il la travaille par son action intérieure, & l’anime de manière qu’elle commence à vivre, & à se fortifier de jour en jour jusqu’à sa perfection. Morien (Loc. cit.) ayant remarqué cette analogie, a expliqué la confection du Magistère par une comparaison prise de la création & de la génération de l’homme. Quelques-uns même prétendent qu’Hermès parle de la résurrection des corps, dans son Pymandre, parce qu’il la conclut de ce qu’il voyait se passer dans le progrès du Magistère. La même matière qui avait été poussée à un certain degré de perfection dans le premier œuvre, se dissout & se putréfie ; ce qu’on peut très bien appeler une mort, puisque notre Sauveur l’a dit du grain que l’on sème (Loc. cit. (c) Flamel.) nisi granum frumenti cadens in terram mortuum suerit, ipsum solum manet. Dans cette putréfaction, la matière Philosophique devient une terre noire volatile, plus subtile qu’aucune autre poudre. Les Adeptes l’appellent même cadavre lorsqu’elle est dans cet état, & disent qu’elle en a l’odeur : non, dit Flamel (Flamel.), que l’Artiste sente une odeur puante, puisqu’elle se fait dans un vase scellé ; mais il juge qu’elle est telle par l’analogie de sa corruption avec celle des corps morts. Cette poudre ou cendre, que Morien dit qu’il ne faut pas mépriser, parce qu’elle doit revivre, & qu’elle renferme le diadème du Roi Philosophe, reprend en effet vigueur peu à peu, à mesure qu’elle sort des bras de la mort, c’est-à-dire, de la noirceur : elle se revivifie & prend un éclat plus brillant, un état d’incorruptibilité bien plus noble que celui qu’elle avait avant sa putréfaction.

Lorsque les Égyptiens observèrent cette métamorphose, ils en prirent occasion de feindre l’existence du Phénix, qu’ils disaient être un oiseau de couleur de pourpre, qui renaissait de ses propres cendres. Mais cet oiseau absolument fabuleux n’est autre que la pierre des Philosophes parvenue à la couleur de pourpre après sa putréfaction.

Plusieurs anciens Philosophes éclairés par ces effets admirables de la Nature en ont conclu avec Hermès, dont ils avaient puisé les principes en Égypte, qu’il y avait une nouvelle vie après que la mort nous avait ravi celle-ci. C’est ce qu’ils ont voulu prouver i quand ils ont parlé de la résurrection des plantes de leurs propres cendres en d’autres plantes de même espèce. On n’en trouve point qui ait parlé de Dieu & de l’homme avec tant d’élévation & de noblesse. Il explique même comment on peut dire des hommes qu’ils sont des Dieux, Ego dixi Dii estis, & filii excelsi omnes, dit David, & Hermès (Pymand. c. II.) : « L’âme, o Tat, est de la propre essence de Dieu. Car Dieu a une essence, & telle qu’elle puisse être, lui seul se connaît. L’âme n’est pas une partie séparée de cette essence divine, comme on sépare une partie d’un tout matériel, mais elle en est comme une effusion ; à peu près comme la clarté du Soleil n’est pas le Soleil même. Cette âme est un Dieu dans les hommes, c’est pourquoi l’on dit des hommes qu’ils sont des Dieux, parce que ce qui constitue proprement l’humanité confine avec la Divinité. »

Quelles doivent donc être les connaissances de l’homme ? est-il surprenant qu’éclairé par le Père des lumières, il pénètre jusque dans les replis les plus sombres & les plus cachés de la Nature ? qu’il en connaisse les propriétés, & qu’il sache les mettre en usage ? Mais Dieu est maître de distribuer ses dons comme il lui plaît. S’il a été assez bon pour établir un remède contre les maladies qui affligent l’humanité, il n’a pas jugé à propos de le faire connaître à tout le monde. Morien dit en conséquence (Entret, de Calid. & de Morien.), « que le Magistère n’est autre que le secret des secrets du Dieu très-haut, grand, sage & créateur de tout ce qui existe, & que lui-même a révélé ce secret à ses saints Prophètes, dont il a placé les âmes dans son saint Paradis. »

Si ce secret est un don de Dieu, dira quelqu’un, il doit sans doute être mis dans la classe des talents que Dieu confie, & que l’on ne doit pas enfouir. Si les Philosophes sont des gens si pieux, si charitables, pourquoi voit-on si peu de bonnes œuvres de leur part ? Un seul Nicolas Flamel en France a bâti & doté des Églises & des Hôpitaux. Ces monuments subsistent encore aujourd’hui au milieu & à la vue de tout Paris. S’il y a d’autres Philosophes, pourquoi ne suivent-ils pas un si bon exemple ? Pourquoi ne guérissent-ils pas les malades ? Pourquoi ne relèvent-ils pas des familles d’honnêtes gens que la misère accable ? Je réponds à cela, qu’on ne sait pas tout le bien qui se fait en secret. On ne doit pas le faire en le publiant à son de trompe, la main gauche, selon le précepte de Jésus-Christ notre Sauveur, ne doit pas savoir le bien que la droite fait. On a même ignoré jusqu’après la mort de Flamel qu’il était l’auteur unique de ces bonnes œuvres. Les figures hiéroglyphes qu’il fit placer dans les Charniers des Saints Innocents, ne présentaient rien que de pieux & de conforme à la Religion. Il vivait lui-même dans l’humilité, sans faste, & sans donner le moindre soupçon du secret dont il était possesseur. D’ail leurs il pouvait avoir dans ce temps là des facilités que l’on n’a pas eues depuis longtemps pour faire ces bonnes œuvres. Les Philosophes ne sont pas si communs que les Médecins. Ils sont en très petit nombre. Ils possèdent le secret pour guérir toutes les maladies, ils ne manquent pas de bonne volonté pour faire du bien à tout le monde ; mais ce monde est si pervers, qu’il est dangereux pour eux de le faire. Ils ne le peuvent sans courir risque de leur vie. Guériront-ils quelqu’un comme par mira cle ? On entendra s’élever un murmure parmi les Médecins & le Peuple, & ceux mêmes qui doutaient le plus de l’existence du remède Philosophique le soupçonneront alors existant. On suivra cet homme, on observera ses démarches, le bruit s’en répandra ; des avares, des ambitieux le poursuivront pour avoir son secret. Que pourra-t-il donc espérer, que des persécutions, ou l’exil volontaire de sa patrie ?

Les exemples du Cosmopolite & de Philalèthe en sont une preuve bien convaincante. « Nous sommes, dit ce dernier (Introit. Apert, c. 13.) comme enveloppés dans la malédiction & les opprobres : nous ne pouvons jouir tranquillement de la société de nos amis ; quiconque nous découvrira pour ce que nous sommes, voudra ou extorquer notre secret, ou machiner notre perte, si nous le lui refusons. Le monde est si méchant & si pervers aujourd’hui, l’intérêt & l’ambition dominent tellement les hommes, que toutes leurs actions n’ont d’autre but. Voulons-nous, comme les Apôtres, opérer des œuvres de miséricorde ? On nous rend le mal pour le bien. J’en ai fait l’épreuve depuis peu dans quelques lieux éloignés. J’ai guéri comme par miracle quelques moribonds abandonnés des Médecins, & pour éviter la persécution, je me suis vu obligé plus d’une fois en pareil cas de changer de nom, d’habit, de me faire raser les cheveux & la barbe, & de m’enfuir à la faveur de la nuit ». À quels dangers encore plus pressants ne s’exposerait pas un Philosophe qui ferait la transmutation ? Quoique son dessein ne fût que d’en faire usage pour une vie fort simple, & pour en faire-part à ceux qui sont dans le besoin. Cet or plus fin, & plus beau que l’or vulgaire, suivant ce qu’ils en disent, sera bientôt reconnu. Sur cet indice seul on soupçonnera le porteur, & peut-être de faire la fausse monnaie. Quelles affreuses conséquences n’aurait pas à craindre pour lui un Philosophe chargé d’un tel soupçon ?

Je fais qu’un bon nombre de Médecins n’exercent pas leur profession, tant par des vues d’intérêt, que par envie de rendre service au Public, mais tous ne sont pas dans ce cas là. Les uns se réjouiront de voir faire du bien à leur prochain, d’autres seront mortifiés de ce qu’on les prive de l’occasion de grossir leurs revenus. La jalousie ne manquerait pas de s’emparer de leur cœur, & la vengeance tarderait-elle à faire sertir ses effets ? La science Hermétique ne s’apprend pas dans les écoles de Médecine, quoiqu’on ne puisse guère douter qu’Hippocrate ne l’ait sue, lorsqu’on pèse bien les expressions éparses dans ses ouvrages, & l’éloge qu’il fit de Démocrite aux Abdéritains, qui regardaient ce Philosophe comme devenu insensé, parce qu’au retour d’Égypte, il leur distribua presque tous les biens de patrimoine qui lui restaient, afin de vivre en Philosophe dans une petite maison de campagne éloignée du tumulte. Cette preuve serait cependant bien insuffisante pour l’antiquité de la science Hermétique, mais il y en a tant d’autres, qu’il faut n’avoir pas lu les Auteurs anciens pour la nier. Que veut dire (Olymp. 6.) Pindare, lorsqu’il débite que le plus grand des Dieux fit tomber dans la ville de Rhode une neige d’or, faite par l’art de Vulcain ? Zosime Panopolite, Eusebe, & Synesius nous apprennent que cette science fut longtemps cultivée à Memphis en Égypte. Les uns & les autres citent les ouvrages d’Hermès. Plutarque (Théolog. Phyfico Graecor.) dit que l’ancienne Théologie des Grecs & des Barbares n’était qu’un discours de Physique caché sous le voile des Fables. Il essaye même de l’expliquer, en disant que par Latone ils entendaient, la nuit ; par Junon, la terre ; par Apollon, le soleil ; & par Jupiter, la chaleur. Il ajoute peu après que les Égyptiens disaient qu’Osiris était le Soleil, Isis la Lune, Jupiter l’esprit universel répandu dans toute la Nature, & Vulcain le feu, &c. Manéthon s’étend beaucoup là-dessus.

Origène (L. I. Contre Celse) dit que les Égyptiens amusaient le peuple par des fables, & qu’ils cachaient leur Philosophie sous le voile des noms des Dieux du pays. Coringius, malgré tout ce qu’il a écrit contre la Philosophie Hermétique, s’est vu contraint par des preuves solides d’avouer que les Prêtres d’Égypte exerçaient l’art de faire de l’or, & que la Chymie y a pris naissance. Saint Clément d’Alexandrie fait dans ses Stromates un grand éloge de six ouvrages d’Hermès sur la Médecine. Diodore de Sicile parle allez au long (Antiq. 1. 4. c. 2.) d’un secret qu’avaient les Rois d’Égypte pour tirer de l’or d’un marbre blanc qui se trouvait sur les frontières de leur Empire. Strabon (Geogr. 1. 17.) fait aussi mention d’une pierre noire dont on faisait beaucoup de mortiers à Memphis. On verra dans la suite de cet ouvrage, que cette pierre noire, ce marbre blanc & cet or n’étaient qu’allégoriques, pour signifier la pierre des Philosophes parvenue à la couleur noire, que les mêmes Philosophes ont appelé mortier, parce que la matière se broie & se dissout. Le marbre blanc était cette même matière parvenue à la blancheur, appelée marbre, à cause de sa fixité. L’or était l’or Philosophique qui se tire & naît de cette blancheur, ou la pierre fixée au rouge : on trouvera ces explications plus détaillées dans le cours de cet ouvrage.

 Philon Juif (Lib. I. de vitâ Mesis) rapporte que Moïse avait appris en Égypte l’Arithmétique, la Géométrie, la Musique, & la Philosophie symbolique, qui ne s’y écrivaient jamais que par des caractères sacrés, l’Astronomie & les Mathématiques. S. Clément d’Alexandrie s’exprime dans les mêmes termes que Philon, mais il ajoute la Médecine & la connaissance des Hiéroglyphes, que les Prêtres n’enseignaient qu’aux enfants des Rois du pays & aux leurs propres.

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 Hermès fut le premier qui enseigna toutes ces sciences aux Égyptiens, suivant Diodore de Sicile (Lib. 2. c. I.), & Strabon (Lib. 17.). Le P. Kircker, quoique fort déchaîné contre la Philosophie Hermétique, a prouvé lui-même (Oedyp. -Aegypt, T. 2.p.2.) qu’elle était exercée en Égypte. On peut voir aussi Diodore (Antiq. i. c. 11. ) & Julius Matern. Firmicus (lib. 3.0. i. de Petosiri & Nicepso.) S. Clément d’Alexandrie (Strom. 1. 6.) s’exprime ainsi à ce sujet : Nous avons encore quarante-deux ouvrages d’Hermès très utiles & très nécessaires. Trente-six de ces livres renferment toute la Philosophie des Égyptiens ; & les autres six regardent la Médecine en particulier : l’on traite de la construction du corps ou anatomie ; le second, des maladies ; le troisième, des instruments ; le quatrième, des médicaments ; le cinquième, des yeux ; & le sixième, des maladies des femmes.

 Homère avait voyagé en Égypte (Diod. de Sic. 1. I. c. 2.), & y avait appris bien des choses dans la fréquentation qu’il eut avec les Prêtres de ce pays-là. On peut même dire que c’est là qu’il puisa ses Fables. Il en donne de grandes preuves dans plusieurs endroits de ses ouvrages, & en particulier dans son Hymne III. à Mercure, où il dit que ce Dieu fut le premier qui inventa l’art du feu. Homère parle même d’Hermès comme de l’auteur des richesses, & le nomme en conséquence. C’est pour cela qu’il dit (Ibid. v. 249. ) qu’Apollon ayant été trouver Hermès pour avoir des nouvelles des bœufs qu’on lui avait volés, il le vit couché dans son antre obscur, plein de nectar, d’ambroisie, d’or & d’argent, & d’habits de Nymphes rouges & blancs. Ce nectar, cette ambroisie & ces habits de Nymphes seront expliqués dans le cours de cet ouvrage. Esdras, dans ton Quatrième liv. chap. 8. s’exprime ainsi. Quomodo interrogabis terram, & dicet tibit quoniam dabit terram multam magis, unde fiat fictile, parvum autem pulverem unde aurum sit.

 Étienne de Byzance était si persuadé qu’Hermès était l’auteur de la Chymie, & en avait une si grande idée, qu’il n’a pas fait difficulté de nommer l’Égypte même [mot manquant], & Vossius (de Idol. ) a cru devoir corriger ce mot par celui [mot manquant]. C’est sans doute ce qui avait aussi engagé Homère à feindre que ces plantes Moly & Nepenthes, qui avaient tant de vertus, venaient d’Égypte. Pline (Lib.13.c : 2.) en rend témoignage en ces termes ; Homerus quidem primus dodrinarum & antiquitatis parens, multus alias in admiratione Circes, gloriam herbarum AEgypto tribuit. Herbas certe a Egyptias à regis uxore traditas suae Helenae plurimas narrat, ac nobile illud nepenthes, oblivionem tristitiae veniamque afferens, ab Helena nuque omnibus mortalibus propinandum.

 Il est donc hors de doute que l’Art Chymique d’Hermès était connu chez les Égyptiens. Il n’est guère moins constant que les Grecs qui voyagèrent en Égypte, l’y apprirent, au moins quelques-uns, & que l’ayant appris sous des hiéroglyphes, ils l’enseignèrent ensuite sous le voile des fables. Eustathius nous le donne assez à en tendre dans son commentaire sur l’Iliade.

 L’idée de faire de l’or par le secours de l’Art n’est donc pas nouvelle ; outre les preuves que nous en avons données, Pline (Lib. 33. c. 4) le confirme par ce qu’il rapporte de Caligula : « L’amour & l’avidité que Caïus Caligula avait pour l’or, engagèrent ce Prince à travailler pour s’en procurer. il fit donc cuire, dit cet Auteur, une grande quantité d’orpiment, & réussit en effet à faire de l’or excellent, mais en petite quantité, qu’il y avait beaucoup plus de perte que de profit ». Caligula savait donc qu’on pouvait faire de l’or artificiellement, la Philosophie Hermétique était donc connue.

 Quant aux Arabes, personne ne doute que la Chymie Hermétique & la vulgaire n’aient été toujours en vigueur parmi eux. Outre qu’Albusaraius nous apprend (Dynastiâ nonâ.) que les Arabes nous ont conservé un grand nombre d’ouvrages des Chaldéens, des Egyptiens & des Grecs par les tra ductions qu’ils en avaient faites en leur langue, nous avons encore les écrits de Geber, d’Avicenne, d’Abudali, d’Alphidius, d’Alchindis & de beaucoup d’autres sur ces matières. On peut même dire que la Chymie s’est répandue dans toute l’Europe par leur moyen. Albert le Grand, Archevêque de Ratisbonne, est un des premiers connus depuis les Arabes. Entre les autres ouvrages pleins de science & d’érudition sur la Dialectique, les Mathématiques, la Physique, la Métaphysique, la Théologie & la Médecine, on en trouve plusieurs sur la Chymie, dont l’un porte pour titre de Alchymia : on l’a farci dans la suite d’une infinité d’additions & de sophistications. Le second est intitulé De concordantia. Philosophorum, le troisième, De compositione compositi. Il a fait aussi un traité des minéraux, à la fin duquel il met un article particulier de la matière des Philosophes sous le nom de Electrum minerale.

 Dans le premier de ces Traités il dit : « L’envie de m’instruire dans la Chymie Hermétique, m’a fait parcourir bien des Villes & des Provinces, visiter les gens savants pour me mettre au fait de cette science. J’ai transcrit, & étudié avec beaucoup de soins & d’attention les livres qui en traitent, mais pendant longtemps je n’ai point reconnu pour vrai ce qu’ils avancent. J’étudiai de nouveau les livres pour & contre, & je n’en pus tirer ni bien ni profit. J’ai rencontré beaucoup de Chanoines tant savants qu’ignorants dans la Physique, qui se mêlaient de cet Art, & qui y avaient fait des dépenses énormes ; malgré leurs peines, leurs travaux et leur argent, ils n’avaient point réussi. Mais tout cela ne me rebuta point ; je me mis moi-même à travailler ; je fis de la dépense, je lisais, je veillais ; j’allais d’un lieu à un autre, & je méditais sans cesse sur ces paroles d’Avicenne ; Si la chose est, comment est-elle ? si elle n’est pas, comment n’est-elle pas ? Je travaillais donc, j’étudiai avec persévérance, jusqu’à ce que je trouvais ce que je cherchais. J’en ai l’obligation à la grâce du Saint-Esprit qui m’éclaira, & non à ma science ». Il dit aussi dans son Traité des minéraux (Lib. 3. c. I.) : « Il n’appartient pas aux Physiciens de déterminer & de juger de la transmutation des corps métalliques, & du changement de l’un dans l’autre : c’est là le fait de l’Art, appelé Alchimie. Ce genre de science est très bon & très certain, parce qu’elle apprend à connaître chaque chose par sa propre cause ; & il ne lui est pas difficile de distinguer des choses mêmes les parties accidentelles qui ne sont pas de sa nature ». Il ajoure ensuite dans le chapitre second du même livre : « La première matière des métaux est un humide onctueux, subtil, incorporé, &mêlé fortement avec une matière terrestre. » C’est parler en Philosophe, & conformément à ce qu’ils en disent tous, comme on le verra dans la suite.

 Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle son difficile, & Flamel parurent peu de temps après ; le nombre augmenta peu à peu, & cette science se répandit dans tous les Royaumes de l’Europe. Dans le siècle dernier, on vit le Cosmopolite, d’Espagnet, & le Philalèthe, sans doute qu’il y en avait bien d’autres, & qu’il en existe encore aujourd’hui ; mais le nombre en est si petit ou ils se trouvent tellement cachés, qu’on ne saurait les découvrir. C’est une grande preuve qu’ils ne cherchent pas la gloire du monde, ou du moins qu’ils craignent les effets de sa perversité. Ils se tiennent même dans le silence, tant du côté de la parole, que du côté des écrits. Ce n’est pas qu’il ne paraisse de temps en temps quelques ouvrages sur cette matière ; mais il suffit d’avoir lu & médité ceux des vrais Philosophes, pour s’apercevoir bientôt qu’ils ne leur ressemblent que par les termes barbares, & le style énigmatique, mais nullement pour le fond. Leurs Auteurs avaient lu de bons livres ; ils les citent assez souvent, mais ils le font si mal à propos, qu’ils prouvent clairement, ou qu’ils ne les ont point médités, ou qu’ils l’ont fait de manière à adapter les expressions des Philosophes aux idées fausses que la prévention leur avait mises dans l’esprit à l’égard des opérations & de la matière, & non point en cherchant à rectifier leurs idées sur celle des Auteurs qu’ils lisaient. Ces ouvrages des faux Philosophes sont en grand nombre ; tout le monde a voulu se mêler d’écrire, & la plupart sans doute pour trouver dans la bourse du Libraire une ressource qui leur manquait d’ailleurs, ou du moins pour se faire un nom qu’ils ne méritent certainement pas. Un Auteur souhaitait autrefois que quelque vrai Philosophe eût assez de charité envers le Public pour publier une liste de bons Auteurs dans ce genre de sciences, afin d’ôter à un grand nombre de personnes la confiance avec laquelle ils lisent les mauvais qui les induisent en erreur. Olaus Borrichius, Danois, fit imprimer en conséquence, sur la fin du siècle dernier, un ouvrage qui a pour titre : Conspectus Chymicorum celebriorum. Il fait des articles séparés de chacun, & dit assez prudemment ce qu’il en pense. Il exclut un grand nombre d’Auteurs de la classe des vrais Philosophes : mais tous ceux qu’ils donnent pour vrais le sont-ils en effet ? D’ailleurs, le nombre en est si grand, qu’on ne sait lesquels choisir préférablement à d’autres. On doit être par conséquent fort embarrassé quand on veut s’adonner à cette étude. J’aimerais donc mieux m’en tenir au sage conseil de d’Espagnet, qu’il donne en ces ter mes dans son Arcanum Hermeticae Philofophiae opus, can. 9. « Celui qui aime la vérité de cette science doit lire peu d’Auteurs ; mais marqués au bon coin ». Et can. 10. « Entre les bons Auteurs qui traitent de cette Philosophie abstraite, & de ce secret Physique, ceux qui en ont parlé avec le plus d’esprit, de solidité & de vérité sont, entre les anciens, Hermès (Table d’Émeraude & les sept chapitres.) & Morien Romain (Entretien du Roi Calid & de Morien.), entre les modernes, Raymond Lulle, que j’estime & que je considère plus que tout les autres, & Bernard, Comte de la Marche-Trévisanne, connu sous le nom du bon Trévisan (La Philosophie des Métaux, & sa Lettre à Thomas de Boulogne.). Ce que le subtil Raymond Lulle a omis, les autres n’en ont point fait mention. Il est donc bon de lire, relire & méditer sérieusement son testament ancien & son codicille, comme un legs d’un prix inestimable, dont il nous a fait présent ; à ces deux ouvrages on joindra la lecture de ses deux pratiques (la plupart des autres livres de Raymond Lulle qui ne sont pas cités ici sont plus qu’inutiles.). On y trouve tout ce qu’on peut désirer, particulièrement la vérité de la matière, les degrés du feu, le régime au moyen duquel on parfait l’œuvre ; toutes choses que les Anciens se sont étudiés de cacher avec plus de soins. Aucun autre n’a parlé si clairement & si fidèlement des causes cachées des choses, & des mouvements secrets de la Nature. Il n’a presque rien dit de l’eau première & mystérieuse des Philosophes ; mais ce qu’il en dit est très significatif ».

 « Quant à cette eau limpide recherchée de tant de personnes, & trouvée de si peu, quoiqu’elle soit présente à tout le monde & qu’il en fait usage. Un noble Polonais, homme d’esprit & savant, a fait mention de cette eau qui est la base de l’œuvre, assez au long dans ses Traités qui ont pour titre : Novum lumen, Chemicum ; Parabola ; Enigma ; de Sulfure. Il en a parlé avec tant de clarté, que celui qui en demanderait davantage ne serait pas capable d’être contenté par d’autres. »

 « Les Philosophes, continue le même Auteur, s’expliquent plus volontiers & avec plus d’énergie par un discours muet, c’est-à-dire, par des figures allégoriques & énigmatiques, que par des écrits ; tels sont, par exemple, la table de Senior ; les peintures allégoriques du Rosaire ; celles d’Abraham Juif, rapportées par Flamel, & celles de Flamel même. De ce nombre sont aussi les emblèmes de Michel Maïer, qui y a renfermé, & comme expliqué si clairement les mystères des Anciens, qu’il n’est guère possible de mettre la vérité devant les yeux avec plus de clarté. »

 Tels sont les seuls Auteurs loués par d’Espagnet, comme suffisants sans doute pour mettre au fait delà Philosophie Hermétique, un homme qui veut s’y appliquer. Il dit qu’il ne faut pas se contenter de les lire une ou deux fois, mais six fois & davantage sans se rebuter ; qu’il faut le faire avec un cœur pur & détaché des embarras fatigants du siècle, avec un véritable & ferme propos de n’user de la connaissance de cette science, que pour la gloire de Dieu & l’utilité du prochain, afin que Dieu puisse répandre ses lumières & sa sagesse dans l’esprit & le cœur ; parce que la sagesse, suivant que dit le Sage, n’habitera jamais dans un cœur impur & souillé de péchés. D’Espagnet exige encore une grande connaissance de la Physique ; & c’est pour cet effet que j’en mettrai à la suite de ce discours un traité abrégé qui en renfermera les principes généraux tirés des Philosophes Hermétiques, que d’Espagnet a recueillis dans son Enchyridion. Le traité Hermétique qui est à la suite est absolument nécessaire pour disposer le Lecteur à l’intelligence de cet ouvrage. J’y joindrai les citations des Philosophes, pour faire voir qu’ils sont tous d’accord sur les mêmes points.

On ne saurait trop recommander l’étude de la Physique, parce qu’on y apprend à connaître les principes que la Nature emploie dans la composition & la formation des individus des trois règnes animal, végétal & minéral. Sans cette connaissance on travaillerait à l’aveugle, & l’on prendrait pour former un corps, ce qui ne serait propre qu’à en former un d’un genre ou d’une espèce tout à fait différente de celui qu’on se propose. Car l’homme vient de l’homme, le bœuf du bœuf, la plante de sa propre semence, & le métal de la sienne. Celui qui chercherait donc, hors de la nature métallique, l’art & le moyen de multiplier ou de perfectionner les métaux, serait certainement dans l’erreur. Il faut cependant avouer que la Nature ne saurait par elle seule multiplier les métaux, comme le fait l’art Hermétique. Il est vrai que les métaux renferment dans leur centre cette propriété multiplicative, mais ce sont des pommes cueillies avant leur maturité, suivant ce qu’en dit Flamel. Les corps ou métaux parfaits (Philosophiques ) contiennent cette semence plus parfaite & plus abondance ; mais elle y est si opiniâtrement attachée, qu’il n’y a que la solution Hermétique qui puisse l’en tirer. Celui qui en a le secret, a celui du grand œuvre, si l’on en croit tous les Philosophes. Il faut, pour y parvenir, connaître les agents que la Nature emploie pour réduire les mixtes à leurs principes ; parce que chaque corps est composé de ce en quoi il se résout naturellement. Les principes de Physique détaillés ci-après sont très propres à servir de flambeau pour éclairer les pas de celui qui voudra pénétrer dans le puits de Démocrite, & y découvrir la vérité cachée dans les ténèbres les plus épaisses. Car ce puits n’est autre que les énigmes, les allégories, & les obscurités répandues dans les ouvrages des Philosophes, qui ont appris des Égyptiens, comme Démocrite, à ne point dévoiler les secrets de la sagesse, dont il avait été instruit par les successeurs du père de la vraie Philosophie.

Les Fables Égyptiennes et Grecques, Dom Antoine-Joseph Pernety, Dictionnaire Mytho-Hermétique, 1787.

Les Fables Égyptiennes et Grecques

 Pyramides de Gizeh, David Roberts, 1838.

Peintre orientaliste écossais, David Robert (1796 – 1864) est connu pour ses nombreuses peintures à l’huile de l’Egypte et du Proche-Orient réalisées pendant les années 1840 à partir de croquis pris au cours de ses périples dans la région.