Organisations et non-soi par Jean Delpech.

Ce qu’un bouddhiste pressent dans le phénomène black-block

Je vous envoie un petit quelque chose, rapidement écrit, mais qui je l’espère permettra de mieux expliciter deux ou trois idées qui me paraissent fondamentales dans l’approche de l’esprit black-block. Je ne suis pas certain que ce que je vais dire soit franchement original, et je dois avouer aussi, je n’ai jamais participé à un black-block (j’ai jamais eu les moyens de me payer le trajet pour un G8). Mais je me permets d’en parler, car j’ai été troublé en parcourant quelques pages sur le net combien la distance pouvait être grande entre la représentation qu’avaient du black-block ceux qui n’en avait « qu’entendu parlé » et ceux qui y participaient, ou au moins avaient compris ce que c’était.

Organisations et non-soi, Jean Delpech

Je suis bouddhiste, et si je me permets de l’affirmer, c’est parce que je suis né dedans et que j’ai fait plus que lire quelques bouquins sur le sujet. Attention, je suis loin de me présenter comme une autorité (beurk) dans le domaine, je veux simplement dire que je parle en connaissance de cause et que les lignes qui suivent ne sont pas (j’espère !) de fantaisistes élucubrations. Bouddhiste, je suis donc résolument non-violent (je m’efforce en tout cas), et pourtant je veux proposer une analyse qui soit un argument en faveur des black-blocks, s’ils avaient seulement besoin qu’on les défende… N’en déplaise à certains, la prétendue « violence » des black-blocks n’est pas ce qui m’a sauté aux yeux en premier, d’autant que si l’on doit parler de cette violence, il faudrait au moins avoir l’honnêteté de reconnaître que ce n’est pas une question simple, et donc en débattre, et non la rejeter en bloc. Je ne tiens pas à faire un prosélytisme douteux ou proclamer qu’il est nécessaire d’être bouddhiste pour comprendre le black-block, mais je pense sincèrement que des éléments de philosophie bouddhiste, de philosophie de l’esprit et de théorie des systèmes dynamiques (le fameux chaos) peuvent sérieusement aider à mettre à jour l’aspect profondément original et exceptionnel de la chose. Mon avis est même qu’en tant que bouddhiste, je vois dans le « block » (il n’est pas que noir, c’est un point important à développer par la suite) quelque chose de puissant pour nourrir ma pratique. Ce texte a une double finalité, d’une part apporter une modeste contribution à une réflexion sur les black-blocks, si tant est que ça puisse être utile : bien sûr les blocks existent sans que quelque douteux théoricien bouddhiste y ait mis le nez ! Mais j’ai le pressentiment que ça peut être bien d’expliciter certaines choses. D’autre part, ces lignes s’adressent aussi aux bouddhistes, aux sympathisants ou encore à tous ceux qui cherchent à allier recherche spirituelle et engagement social. Car il existe un mouvement naissant de bouddhisme « engagé », prétendant faire du bouddhisme autre chose « qu’une sorte d’échappatoire aux problèmes de ce monde, à l’usage des classes moyennes » comme dit Sulak Sivaraksa, sachant que d’après lui participer à la société de consommation c’est violer d’emblée tous les préceptes éthiques (du bouddhisme), ce qui, soit dit en passant, est un peu évident. (Je dois signaler que le bouddhiste engagé a un peu tendance dans ses déclarations à oublier qu’on peut être engagé sans être bouddhiste…) Enfin, le bouddhiste s’engage, devient altermondialiste, proclame, encore tout rouge d’émotion : « qu’un autre monde est possible », retranche de ses impôts (parce qu’il en paye) le pourcentage revenant au ministère de la Défense, certains deviennent végétariens, d’autres font une retraite trois jours par an dans la rue parmi les SDF… ignorants que tout ceci est, comme le bouddhisme, déjà devenu un hobby branché pour classe moyenne, à pratiquer en dehors des heures de bureau. Attention, je ne dénigre pas ces personnes (peut être bien que j’en fais parti), disons qu’il faut avoir en tête qu’une pratique authentique doit savoir en permanence se remettre en question, et que l’ironie est un moyen « non-violent » de le faire, maintes fois approuvée dans l’histoire du bouddhisme… Enfin tout ça pour dire que si vous en avez rien à foutre du bouddhisme, même engagé, sautez le paragraphe suivant.

Je n’étonnerai personne en affirmant que le discours bouddhiste est d’une pauvreté extrême en termes de critique sociale et historique. Même s’il fut moins néfaste que d’autres religions, il est difficile de ne pas considérer son silence à ce sujet comme criminel (2500 ans tout de même…). Mais je pense qu’il ne faut pas être naïf non plus, le bouddhisme en tant que tel ne peut être que ce qu’il prétend être : un moyen individuel de réalisation/libération. Il peut nourrir l’engagement social, mais il serait arrogant de dire qu’il ne se nourrit pas non plus de cet engagement. Beaucoup teintent leur pratique bouddhiste d’un engagement essentiellement caritatif, et ils appellent ça du « bouddhisme engagé ». Je les saluts, et je me défends de jeter la pierre à ceux qui ne font « que » du caritatif, cependant on est en droit de se demander s’il est possible d’être un peu plus ambitieux. En fait, je pense que la plupart restent encore prisonniers de leurs schémas mentaux (un comble !) et restent attachés à une certaine vision du bouddhisme. Il faut bien entendu garder une certaine authenticité, mais ne jamais oublier que le bouddhisme ne prétend changer que la personne qui le pratique, tandis que c’est toujours lui qui s’est adapté à la société où il s’est intégré. Son influence sur l’ordre social a toujours été proche de zéro, car cela n’a jamais été une donnée qu’il a prise en compte. Le bouddhisme n’est « total » qu’en ce qu’il touche et transforme complètement le mode d’être et de connaissance du pratiquant, mais pas la totalité du « réel », réalité sociale, politique, économique, etc., c’est-à-dire toute la « souffrance » structurelle de la société. Refuser d’agir sur ce réel, c’est refuser la politique, et donc l’engagement. Donc même (et surtout) si l’on ne cherche pas à dépasser le bouddhisme et l’engagement « politique » en une pratique « totale et supérieure » et que l’on cherche à construire un « bouddhisme engagé », ou un « bouddhisme moderne », il faut savoir écouter humblement ceux qui depuis de longues années pratiquent et expérimentent une recherche « sociale ». Ironiquement, je ne peux que souligner qu’écouter ceux qui ont déjà fait un bout de chemin, pour ensuite critiquer et/ou mettre en pratique de façon à voir si ça aussi marche pour soi, est la base du processus de transmission bouddhiste. Il est temps pour les bouddhistes engagés d’arrêter de réinventer la roue et d’être véritablement attentif à ce qui se passe ailleurs en terme de lutte radicale. Mais la communauté bouddhiste, se complaisant dans son narcissisme et son exotisme, a un peu trop tendance à ne reconnaître des maîtres que là où on lui dit qu’il y en a, et à faire là où on lui dit de faire. Où sont passées l’énergie et la soif de libération ? Ce que je vais raconter n’est que mon point de vue, une façon nécessairement parcellaire, d’entamer une réflexion. Il ne faut pas prendre ce que je dis pour argent comptant, mais bien l’analyser de manière critique. Je ne prétends pas avoir tout compris des black-blocks (et du bouddhisme), mais pourquoi ne pas partager ma pensée et la soumettre à la critique ?

On présente généralement le black-block comme un évènement ou un phénomène, et je privilégierai le second terme, car en phénoménologie bouddhiste, on considère tout phénomène comme impermanent, car composé (d’agrégats), selon une loi de cause à effet. Or, je cite : « Un black-block, c’est un ensemble d’individus ou de groupes affinitaires, qui se regroupent de manière spontanée ou organisée à un moment donné, à l’occasion de manifestations ou actions politiques. » Pour ma part, j’espère que vous comprendrez que je ne peux m’empêcher de faire le parallèle ! Le gros problème, c’est qu’à un niveau très grossier, les médias et l’ensemble de la population perçoivent le black-block comme une organisation, une entité propre, avec ses « membres » plutôt que de simples participants : le black-block devient quelque chose de solide, de constitué, de permanent plutôt que transitoire. Chaque participant devient un « black-block », que l’on peut sommer avec ses petits camarades, comme on ajoute le citoyen au citoyen, l’électeur à l’électeur pour obtenir des ensembles tels que l’État, l’Électorat… Pourquoi une telle confusion ? Le philosophe de l’esprit Daniel Denett, a introduit la notion de posture intentionnelle (« intentional stance »), qui est somme toute une notion assez intuitive. Pour faire simple, l’idée, c’est que l’on ne peut s’empêcher d’attribuer à autrui des attentes, des croyances ou désirs, certaines représentations des choses, etc., bref, une subjectivité. Or, cet « autre » peut aussi bien être une personne, qu’un animal, qu’un groupe de personne, qu’une institution, ou même une chose (un peu comme quand on frappe, par réflexe, le coin de table sur lequel on s’est cogné pour le « punir »). Un exemple courant concerne les élections : plutôt que de considérer celles-ci comme une méthode de prise de décision pour la collectivité, on parle de « l’Électorat qui a exprimé son mécontentement… » ou encore quand un État « décide » « d’attaquer » un autre État. La grosse escroquerie, c’est quand un individu confisque cette subjectivité ( « L’État, c’est moi ! »), ce qui est encore aujourd’hui à peine camouflé à travers ce que l’on appelle « la démocratie représentative ». Remarquez que le mot même de démocratie trahit cet état d’esprit : « le pouvoir au peuple », mais qui est ce peuple ?

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Afin de résoudre le problème, une approche possible est de s’efforcer à ne pas analyser des groupes, des institutions de la même manière que des individus. C’est ce qu’on a fait pendant longtemps dans ce que l’on a appelé les « sciences sociales ». Une autre façon de faire cependant, c’est d’assumer le fait que les individus ne sont pas les seuls détenteurs de subjectivité, et de chercher alors des méthodes d’analyse qui supportent d’être étendues à différents niveaux (individuels et collectifs). Or cette dernière approche est extrêmement féconde à l’heure actuelle, et encouragée car elle permet aux sciences sociales de rejoindre le champ des sciences cognitives (qui rassemblent déjà psychologie, philosophie, informatique, linguistique… tout ce qui touche à l’esprit, au comportement, au savoir, à l’intelligence…). De surcroît, venant de la physique, il existe une méthode proposant un cadre d’analyse qui permet de lier tout ça ensemble : c’est la théorie des systèmes dynamiques (non-linéaires), popularisée sous le nom de « théorie du chaos » ! Cette théorie permet de rendre compte de phénomènes tant au niveau intra-cérébral (réseaux de neurones), qu’individuel ou collectif. Pour vous faire plaisir, sachez qu’on parle aussi de système « auto-organisés » ou de systèmes « autonomes ». Cela en allusion au fait qu’il n’y a pas de régisseur, de processus de commande centralisé ou représenté par un élément particulier du système. Pourtant, vu de l’extérieur, on mettrait à sa main à couper qu’il y a un « fantôme dans la machine » qui pilote le tout. Eh non ! C’est la magie de la dynamique interne du système (qui peut être « ouvert », c’est-à-dire qu’il y a des éléments qui peuvent rentrer et d’autres qui peuvent sortir, un échange permanent avec l’extérieur). Là où ça devient intéressant, c’est que le black-block est relativement lié au concept de TAZ (zone autonome temporaire) d’Hakim Bey, qui fonde une bonne partie de sa réflexion sur la théorie du chaos justement. Comme le sieur Hakim parle de cette théorie en termes plus ou moins poétiques (comme c’est hélas souvent le cas) je vais essayer d’expliciter ce que ça peut à avoir avec le black-block, sans faire un cours de physique non plus.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un système dynamique ? Un système dynamique simple peut être par exemple un bête pendule (une masse au bout d’un fil). Si vous écartez légèrement ce pendule de sa position d’équilibre, il va osciller gentiment autour de la verticale avant de s’y immobiliser à nouveau au bout d’un petit moment : on dira que cette position est un attracteur. Un attracteur est un état vers lequel se dirige un système, en général pour y rester : en effet, si le système s’en écarte, par définition, il va y être attiré de nouveau (comme notre pendule). Par contre, il peut exister pour un même système, différents attracteurs, de « forces » différentes, et le système va passer de l’un à l’autre si on lui fournit assez d’énergie. Statistiquement, le système fini par atteindre l’attracteur final, le plus « puissant », après être passé par les autres. Certains se plaisent à dire que pour les vivants, la mort est l’exemple d’un tel attracteur. En neuroscience et en psychologie (et psychiatrie), on élabore de plus en plus des modèles dans lesquels des comportements donnés sont associés à des attracteurs. L’être humain et sa cognition associés à son environnement sont alors considérés comme un système dynamique. Passer d’un comportement à un autre, c’est passer d’un attracteur à un autre. Il faut noter que ce sont des phénomènes très difficiles à mettre en évidence, il s’agit donc pour l’instant plus d’outils conceptuels que d’autres choses. Mais on dispose de quelques résultats rigoureux quand même. Un type de système dynamique qui est pas mal étudié : les systèmes composés de nombreux éléments dits « microscopiques », comparables entre eux, avec chacun son comportement. Du point de vue de l’ensemble, « macroscopique », pendant un temps on n’observe rien : chaque élément microscopique à l’air de mener sa vie indépendamment des autres, et vu d’en haut, franchement, ça a bien l’air d’être le bordel. Sauf que, dans certaines conditions, peuvent apparaître des comportements d’ensemble : les éléments microscopiques se sont-ils concertés pour changer et régler chacun leur comportement sur celui de tous les autres, pour former une unité à un niveau macroscopique ? Que Nenni. Chaque élément se comporte individuellement toujours de la même façon (selon les mêmes lois), mais dans des conditions différentes, ce qui fait que l’on a l’impression que quelque chose, une organisation apparaît, alors qu’intrinsèquement rien n’a changé. S’il est vrai qu’une organisation peut « émerger » à certains moments, il n’y a pas vraiment de différence de nature entre le bordel et l’organisation. Et surtout personne n’est intervenu de l’extérieur (ou de l’intérieur) pour dire à chaque élément ce qu’il avait à faire. Je pense que c’est à cela que Hakim Bey fait allusion quand il dit : « En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends, prédit l’impossibilité de tout Système de Contrôle universel. » En disant les choses simplement, les états organisés sont associés à des attracteurs pour le système, ils ne viennent pas d’en dehors ou d’un point précis. Il n’y a « personne » qui décide, sinon le système pris dans son entier et associé aux conditions qui ont précédé l’apparition du phénomène. Pour être complet, il faudrait parler aussi de la sensibilité aux conditions initiales, mais je pense que tout le monde aura entendu parler du coup d’aile de papillon en Nouvelle-Zélande qui provoque une tempête à New York, et ce n’est pas vital pour comprendre ce que je raconte.

Il existe des arguments, assez techniques, pour justifier en quoi certains systèmes dynamiques peuvent êtres des modèles de systèmes autonomes qui supportent assez bien la subjectivité dont nous avons parlé. Mais ce que nous avons dit suffi pour retenir que l’on peut rendre compte d’un comportement collectif à l’aide des comportements individuels, tout en conservant la rupture entre individu et collectif, et même en pensant « l’inexistence » dans l’absolu du collectif…

Arrivés là, des chercheurs comme F. Varela (neuroscientifique qui a fondé une école de biologie, percevant la vie comme l’acquisition d’autonomie) se sont mis à parler de « sois sans soi ». En effet, si l’on pense à nous-mêmes comme des ensembles cellulaires, et que nos comportements coïncident avec les attracteurs des systèmes que constituent ces ensembles, on peut considérer que ce que nous prenons pour un soi permanent n’est qu’un soi « émergeant » dans des conditions particulières. Il est vrai que Varela a été très influencé par la philosophie bouddhiste (il l’a même revendiqué) : on trouve une résonance certaine avec le concept de non-soi. Le non-soi (anatman) n’est pas un nihilisme : dire que le « je » n’existe pas, c’est dire en fait que le « je » n’existe pas de manière indépendante et permanente. Il s’agit d’une succession d’instants de conscience qui sont produits par une cause dans des conditions données. Que ces phénomènes de conscience s’inscrivent dans une continuité, et nous croyons en la permanence d’un phénomène unique qui serait le « soi ». Une métaphore qu’on présente couramment est celle de la succession des images sur la pellicule d’un film qui nous donne l’illusion d’une unité et d’une permanence. Mais si le « moi » n’existe pas, il est indéniable que le « moi » n’est pas le « toi » : quand je dis « je » je ne désigne personne d’autre que « moi ». Mais justement, on considère que le « je » n’a d’autre valeur que cette force de désignation. Vous pouvez vous adressez à « moi » : j’existe au niveau relatif, mais dans l’absolu, si je cherche bien, il n’y a rien de solide à quoi je puisse identifier le « je ». Dans l’absolu, le « je » comme tous les phénomènes sont vides en essence. Le bouddhisme dit qu’un obstacle au bonheur est la non-reconnaissance de cette sorte d’instantanéité du soi, la non-reconnaissance de sa nature vide. Cela n’est pas incompatible avec une affirmation subtile de l’individu, qui possède toute l’originalité et la richesse de l’apparence (on parle plutôt de manifestation), unique en chaque instant, mais également indifférentiable au niveau fondamental : il n’existe pas de nature propre, sinon le vide. Et c’est parce qu’ils sont fondamentalement vides (sans essence permanente et solide) que les phénomènes peuvent se manifester avec une variété infinie et se transformer sans fin. Une image courante à ce niveau est l’eau (un liquide) : elle n’a pas de forme propre, c’est pour ça qu’elle peut prendre une infinité de formes selon le récipient. Essayez de la figer, de la cristalliser (en glace), et tout va de travers, on perd la souplesse, la fluidité… Or, c’est un peu ce qu’on fait quand on croit à un moi permanent : on le fige, on cristallise autant notre esprit que sa perception de la situation, et on fait tout en force, de manière rigide. Et c’est le début de l’agressivité et de la frustration. Donc que l’on voie les choses en terme de système dynamique ou de phénoménologie bouddhiste, les phénomènes composés n’ont pas d’existence propre. Pourtant, leurs comportements d’ensemble donnent cette illusion. Ce qu’ajoute le bouddhisme, c’est l’idée que cette erreur coûte fort cher en termes d’agressivité et de frustration, et en fin de compte, de liberté. Ce qu’ajoutent les systèmes dynamiques, c’est que cette analyse peut être étendue aux phénomènes sociaux, collectifs.

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On peut donc tenter d’étendre cette critique aux institutions. Qu’est-ce que le césarisme de l’État que dénonçait Bakounine par exemple ? Une croyance en un État absolu, souverain, permanent, qui pour conforter son existence ne peut que s’étendre et agresser ses voisins, opprimer ses citoyens qui le composent pourtant. L’État prend une existence propre, indépendante, impression que l’on entretient en ignorant sa nature vide, en tant que manifestation composée (par nous) et dépendante. Et il se trouve toujours quelques âmes bien intentionnées pour confisquer au nom du « devoir » ou du « droit » cette existence vide. Il en est de même des partis, des syndicats, de l’armée, de l’école… etc. Et ce que je trouve absolument génial avec le black-block (ou silver, pink…) est qu’il s’agit justement d’un phénomène collectif qui a conscience de son propre « vide », ce qui ne l’empêche pas d’être efficace à un niveau relatif. Je pense sincèrement que c’est une première dans l’histoire de l’humanité ! Mais vraisemblablement, la reconnaissance de cette nature « vide » n’est pas partagée par tout le monde. Comme pour les autres phénomènes collectifs, les gens peu avertis y calquent une existence solide, permanente, une entité à laquelle doivent se soumettre ses composantes, alors qu’en réalité, c’est l’inverse qui se produit : c’est le black-block qui procède de ses participants. En théorie (je n’ai pas expérimenté la pratique, mais j’ai l’impression que ça marche), le black-block est la preuve que structurellement, on peut arriver à bâtir une entité collective qui ne dévore pas ses composants. Je considère donc le black-block comme le développement naturel de l’inspiration anarchiste, et une véritable réalisation. Ce que l’on voit avec les pink-blocks, les silver-blocks, etc. c’est que différents phénomènes structurés de manière identique peuvent avoir des « tempéraments » différents. On perçoit souvent le bouddhisme comme quelque chose qui nivelle et cadre l’expression de chacun à l’aune de la « non-violence », perçue finalement comme quelque chose de très rigide. Rien n’est moins vrai. L’expérience méditative consiste à faire face aux choses de la manière la plus brute possible, en bâillonnant tout discours sur les « phénomènes mentaux » (émotions, images, etc.) qui remontent du fond de nous ou que l’on provoque par des techniques spécifiques. Dans ce que l’on appelle le tantra spécialement (mais je me refuse à parler d’exclusivité), le but du jeu c’est de couper net et de reconnaître la nature fondamentale des choses, en y faisant face, même si ça n’est pas très agréable. Ca ne signifie donc pas qu’on se fait un film genre Disneyland ou jardin d’Éden où tout le monde revêt le même costume de compassion mielleuse. En fait, plus ou moins à cause de son histoire personnelle, on peut dire que chacun porte en lui un style particulier, plus ou moins subtil, plus ou moins leste, ou élégant encore, mais ces différences ne sont pas importantes, tout ça, c’est l’histoire et le travail de chacun. Aucun tempérament ne peut être dénigré, du moment qu’il est dénué d’agressivité. Arrivé à ce point on peut comprendre que nécessairement les blocks ne se limiteraient pas aux black-block. Chaque block, s’il est « vide », peut avoir un style de travail spécifique. Mais on commence à toucher à des choses très subtiles, et peut être vaudrait-il mieux attendre un peu pour développer plus la réflexion. La dernière idée que je voudrai exprimer à ce sujet, est que dans les pratiques bouddhistes, il existe des figures archétypales auxquelles le pratiquant s’identifie, en fonction justement du tempérament ou du style qu’il faut développer : par exemple un être très compatissant ou au contraire irrité, qui a forme humaine ou pas, de sexe masculin ou féminin, etc. On peut dire qu’un black-block adopte une forme courroucée, un pink-block une forme festive, un silver-block une forme « mobile » (autant dire que ces archétypes n’existent pas vraiment dans le bouddhisme ! (sauf ironiquement, la forme courroucée, si si…)). Mais on rentre là dans un terrain « limite », et je ne voudrais pas sans précaution faire passer des vessies pour des lanternes ! Prenons cela comme des pistes de réflexion que je lance… reste à les valider.

Un dernier mot sur la violence quand même. J’ai l’impression que règne une grande confusion autour de la non-violence (ahimsa). Ahimsa fut « inventé » par les Jaïn, un peu avant le bouddhisme, ceux qui furent en outre les pionniers de l’anti-spécisme, et même d’un anti-spécisme plus qu’extrême. Ils allaient nus, pour ne pas meurtrir la nature des quelques plans de chanvres qui auraient servi à la confection d’habits, ils filtraient l’eau qu’ils buvaient afin de ne pas tuer les organismes qui y flotteraient, etc. Cela à cause d’une conception panthéiste du monde : schématiquement meurtrir quoi que ce soit, c’était meurtrir le Tout. Dans le bouddhisme on considère plutôt que la violence vient de ce que le moi tient absolument à se convaincre de sa solidité, et de celle du monde qu’il se construit. Naturellement, vu que l’esprit est « vide » (inexistant en ce sens qu’il n’est pas autogène) tout tend par son impermanence à prouver au « moi » qu’il n’est qu’une illusion. Donc le « moi » prend toute cette impermanence ou contradiction pour une agression vu qu’à son sens à lui, il existe. D’où l’agressivité. La violence de l’État s’explique facilement de la même manière : tout ce qui menace sa prétendue existence doit être exterminé. La violence supposée du black-block s’explique par contre difficilement par ce biais, ou alors c’est que c’est une violence très subtile… Parce que le black-block n’a pas peur de « mourir », et vu qu’il reconnaît sa propre impermanence, il ne peut en aucune manière avoir peur de disparaître (du moins en théorie). Il y a peu de chance aussi qu’à leur tour ses participants aient peur qu’il meure. Aucun participant ne peut raisonnablement se battre pour que le black-block survive… Cette « violence » est donc purement un choix de libération. L’engagement à ne causer que des dégâts matériels, et le choix des cibles, est une preuve en ce sens. Honnêtement qui peut sans honte prétendre qu’une vitrine d’un immeuble de Nike a mal quand on la brise ? Bien sûr il y a la violence contre le propriétaire, mais quand il est question de multinationales, qui peut être affecté réellement par un bris de glace quand il ne s’agit pas d’un bien personnel ? Le renoncement à la « violence » pour des actions plus pacifistes (comme à Washington) est une autre preuve : être attaché à une méthode est la marque de l’attachement à une forme qui maintient le confort du « moi ». Or un black-blocks mène des actions ciblées et réfléchies dont le but n’est pas de maintenir son « moi » en tant que collectif. Dans le bouddhisme on fait néanmoins la distinction entre la sagesse (prajna) et la compassion (karuna). Prajna, c’est la reconnaissance de la nature vide du soi. On peut dire qu’un black-block ayant conscience de son « inexistence » dans l’absolu, a la sagesse. Mais la compassion ? La compassion c’est lié à l’action. Et je n’ai pas de réponse toute faite. On dit cependant que la sagesse et la compassion sont comme les deux ailes d’un oiseau : si on à l’une sans l’autre on ne peut rien faire (en gros si on est sage, mais pas ‘compassionné’ on est aussi froid qu’une pierre et ça profite à personne, et à l’inverse, sans sagesse, la compassion n’est que gaspillage et action inconsidérée). On dit aussi que ça signifie que chacune a besoin de l’autre pour se développer. Il ne reste que deux problèmes de violence pour moi : le niveau individuel. Je ne pense pas que tous les participants soient des « boddhisattvas » sachant manier la violence avec discernement, quoique… tant qu’il n’y a pas mort d’homme ou de blessés, qui oserait se plaindre ! Mais il est vrai que si théoriquement on peut prétendre que la violence du collectif en tant qu’unité est limitée, il reste celle des individus. Mais ce que je trouve fascinant, c’est que le collectif est pour ainsi dire libéré, donc il n’exerce pas de pression sur ses éléments. L’enjeu n’est plus que pour chaque individu de se libérer par lui-même et par la pratique qu’il s’est choisie : le salut ne vient plus d’en haut, et n’est plus entravé par le haut !

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Le plus important à mon avis est cette autre critique bouddhiste de la violence : le plus gros problème, ce n’est pas tant que la violence est « mal », c’est que nul n’est capable de strictement en prévoir les conséquences. C’est une action de choc, qui accélère beaucoup les choses, mais en cela elle est très peu maîtrisable. On dit que le discernement suffisant pour déterminer les suites d’une action violente est presque impossible à atteindre. C’est cela le véritable obstacle. Mais c’est un risque que l’on peut parfaitement assumer. Le principal, c’est de n’engager que soi. Mais il faut rester conscient que même cela dans certains cas peut être difficile. Quoi qu’il en soit, il me semble bien que c’est la logique des black-blocks. L’idée de compassion (karuna), c’est « l’action juste » et c’est en cela qu’elle est dénuée d’agressivité, son propos est de libérer de la souffrance, pas de plaire. Elle peut être ferme. Mais c’est sûr qu’il faut manier ce concept avec prudence : on a vite fait de justifier n’importe quoi comme ça ! La seule façon d’évaluer une action pour un bouddhiste c’est de voir la souffrance qui en résulte. Mettre le feu à une boucherie, c’est peut-être mettre une famille sur la paille. Casser une vitrine de Nike, c’est moins évident… La seule chose que je vois, c’est la répression policière, et ça, les black-blocks l’assument. Dont acte.

Enfin, je dirais à tous ceux qui sont scandalisés par la « violence » du black-block que bizarrement les gens vertueux ne le sont jamais moins que face à ceux qu’ils considèrent comme non-vertueux… J’ai une anecdote à raconter, qui m’a beaucoup fait réfléchir sur le sujet. Le 10 mars a lieu traditionnellement une marche pacifiste pour commémorer le soulèvement de Lhassa (Tibet) du 10 mars 1959 contre l’occupant chinois dont la répression fut d’une violence extrême. En général, cette marche finie devant le consulat chinois, avec moult représentations au micro, accompagnées de préférence d’un petit tibétain adopté, et voilà le défilé des personnalités du PC, PS, UDF, les Verts, etc. : « Et alors bla-bla…bla mon dieu c’est horrible ce que vit ce peuple, je suis révolté… bla-bla … je fais tout ce que je peux depuis que je suis élu… bla-bla… » Il y a quelques années, ils ont eu la mauvaise (bonne ?) idée d’invité un gars qui avait fait une mission au Tibet dans une ONG (me rappelle plus laquelle…), il s’était « fiancé » là bas avec une Tibétaine qui a bossé avec lui dans les camps, et donc forcément elle s’était faite arrêtée. Alors, lui de raconter comment il avait cherché partout son amie (c’est grand et vide le Tibet…) pour se faire raconter finalement comment elle s’était fait torturée et violée à la matraque électrique, et bien sûr qu’elle était toujours au secret. Ce type, il en pouvait plus, j’ai vraiment vu ce jour ce que c’était la souffrance d’un quelqu’un d’amoureux dont la bien-aimée été séquestrée et livrée aux pires traitements. Et donc par surprise (il nous a dit après qu’il a fait ça sous une impulsion), il a voulu passer à travers le cordon de CRS pour accrocher le drapeau tibétain quelque part, n’importe où sur le consulat. Je peux vous dire que suite à la réaction de la plupart des bouddhistes (non-violents) rassemblés, j’ai presque trouvé que les CRS qui l’avaient empêché de passer étaient doux et pleins d’empathie ! Il faut voir comment les organisateurs (qui devaient passer plus de temps à courir les permanences des partis politiques que sur un coussin de méditation) lui ont HURLE au visage en le refoulant : « Tu ne te rends pas compte ! ON AVAIT DIT NON-VIOLENCE, NON-VIOLENCE, tu comprends, c’est ignoble ce que t’as fait… ». Les seuls, sur le millier (?) de personnes rassemblées, qui ont été prompts à rejoindre celui qui fut frappé d’ostracisme pour le réconforter furent mes parents et moi, et quelques moines (timides et de loin… parce qu’ils parlaient pas français ? À cause des Chinois ?). De quel côté est la violence finalement ? LeA bouddhiste sensément fait toujours attention à ce qu’il vit lui, et ne devrait pas aller emmerder son voisin, même sur un point de détail… Il ne devrait que lui montrer un visage d’amour et attentif… Pour moi, la morale, c’est que c’est pas facile d’être réellement non-violent et ‘compassionné’ : on ne le devient pas par décret. À la première occasion, on reconnaît ceux qui hurlent avec les loups, et on reconnaît alors vraiment la réalisation de quelqu’un. Et ça, il n’y a que par la pratique quotidienne (pas nécessairement bouddhiste d’ailleurs !) qu’on peut l’obtenir…

Que les êtres suivent leurs voies, et que tous soient ainsi libérés de la souffrance et trouvent le bonheur ! Que ce texte vous apporte une aide quelconque, sinon oubliez-le, et pardon d’avoir pris de votre temps… Paix et bien(s) à vous.

Organisations et non-soi, Jean Delpech.

Illustration extraite du site Nutritional Plastic Inc.

Image by Clker-Free-Vector-Images from Pixabay

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