Les figures bafométiques

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Les figures bafométiques : une mise au point de François Raynouard.

Depuis sa proscription des chevaliers du Temple et l’abolition de l’ordre, il s’étoit écoulé cinq cents ans, lorsque les accusations, les témoignages, les jugemens, ont été soumis à la révision de l’histoire. La publication des procédures, leur discussion, le rapprochement des diverses circonstances qui précédèrent ou préparèrent cette grande et célèbre injustice, ont suffi. La renommée de l’ordre et la mémoire des chevaliers ont été réhabilitées dans l’opinion des personnes impartiales.

Aujourd’hui un nouvel accusateur se présente, et, laissant à l’écart les imputations que les persécuteurs contemporains avoient imaginées, il dénonce d’autres crimes: malgré l’intervalle de cinq siècles, il se vante d’offrir des preuves matérielles. « II n’est pas besoin de paroles, dit M. Hammer, quand les pierres déposent ; les monumens tiennent lieu de témoins. »

Quels sont donc ces monumens ignorés ou négligés par les premiers accusateurs de l’ordre du Temple ? Comment avoient-ils échappé aux perquisitions delà haine et de l’envie, à la sagacité des inquisiteurs ? Pourquoi les divers apostats, qui, par ambition ou par crainte, déposèrent contre l’ordre, n’indiquèrent-ils pas les monumens qui alors dévoient être et plus frappans et plus nombreux, et dont l’existence auroit justifié leur honteuse désertion ? Et, quand les églises et les maisons des Templiers furent occupées par des successeurs qui avoient tant d’intérêt à faire pardonner la sévérité de la spoliation, comment aucun de ces successeurs ne s’aperçut-il de ces monumens, qui, selon M. Hammer, proclament encore aujourd’hui l’apostasie des Templiers ?

Le titre de sa dissertation, qui occupe entièrement le premier cahier du tome VI des Mines de l’Orient, peut être considéré comme un précis de l’acte d’accusation, qui est ensuite développé en cent vingt pages in-folio, auxquelles sont jointes cinq planches gravées, représentant les monumens que la dissertation indique. Ce titre est : « Le Mystère du Baphomet Révélé, ou les Frères de la milice du Temple convaincus, par leurs propres monumens, de partager l’apostasie, l’idolâtrie, l’impureté des Gnostiques et même des Ophianites » (reproduit à la fin de cet article).

Voici l’exposition, l’analyse et le résumé du système de M. Hammer :

« On trouve, dans la procédure prise contre l’ordre du Temple, que les chevaliers adoroient une idole en forme de BAFOMET, in figuram Baphometi. En décomposant ce mot, on a Bafo et Meti. Βαφὴ, en grec, signifie teinture, et par extension baptême ; μήτεος, signifie de l’esprit : le BAFOMET des Templiers étoit donc le baptême de l’esprit, le baptême gnostique, qui ne se faisoit point par l’eau de la rédemption, mais qui étoit une lustration spirituelle par le feu : BAFOMET signifie donc l’illumination de l’esprit. »

« Comme les Gnostiques avoient fourni aux Templiers les idées et les images bafométiques, le nom de Mete, METIS, a dû être vénéré chez les Templiers : aussi, dit M. Hammer, je fournirai des preuves de cette circonstance décisive. »

« Les Gnostiques étoient accusés de vices infâmes : le METIS étoit représenté sous des formes symboliques, principalement sous celle des serpens, et d’une croix tronquée en forme de Tau, T. »

M. Hammer entre, sur ces symboles, dans des détails que la langue française n’a pas le privilège de pouvoir reproduire comme d’autres langues :

Le latin dans ses mots brave l’honnêteté.

« Les Gnostiques, ajoute-t-il, n’employoient pas toujours le mot METE dans leurs monumens ; ils se servoient aussi du mot GNOSIS, qui est synonyme, et on le retrouve chez les Templiers. »

Développant ces diverses accusations, M. Hammer soutient qu’il est prouvé par la procédure, que les Templiers adoroient des figures bafométiques, et il produit des médailles qui offrent ces figures prétendues, et surtout quelques médailles où l’on trouve le METE avec la croix tronquée, et d’autres qui représentent un temple avec la légende Sanctissima Quinosis, c’est-à-dire, GNOSIS. Il indique aussi des vases gnostiques, des calices; et, en les attribuant aux Templiers, il avance que le roman du Saint Graal, ou sainte Coupe, est un roman symbolique qui cache et prouve à la fois l’apostasie, la doctrine gnostique des Templiers. Enfin il croit reconnoitre dans les églises qui ont jadis appartenu ou qu’il prétend avoir appartenu aux Templiers, des figures bafométiques, des symboles gnostiques et ophitiques.

A ces points principaux il ajoute quelques circonstances particulières qu’il rattache à son système, et dont j’aurai occasion de parler.

Dès son entrée en matière, M. Hammer rassemble des inscriptions grecques, arabes et latines, par lesquelles il croit prouver qu’une secte dans l’Orient employoit le mot de Mete dans le sens d’esprit; il fait à ce sujet une grande dépense d’érudition : mais, comme rien ne désigne de près ni de loin les Templiers, et qu’au contraire on ne peut pas trouver un rapport quelconque dans le nombre SEPT, qu’on lit sur quelques inscriptions relatives à cette secte, avec celui des premiers fondateurs de l’ordre du Temple, qui étoient Neuf, je ne m’arrêterai pas sur ce point. Les vingt-quatre inscriptions qu’il rapproche ont été publiées en différens temps, en différens lieux et par divers savans, et aucun d’eux n’a jamais pensé qu’elles eussent quelque rapport direct ni indirect aux Templiers.

J’abandonne donc ces préliminaires, et je m’attache d’abord au mot de BAFOMET.

Il est vrai que, dans la procédure prise contre l’ordre du Temple, les chevaliers étoient accusés d’adorer une idole in figuram Bafometi : cette accusation vague et ridicule parut si absurde, que les inquisiteurs n’exigèrent point à cet égard les aveux des chevaliers qu’ils faisoient torturer. C’est cependant ce mot de Baphometi qui donne lieu au système d’accusation produit à présent par M. Hammer des Savants :

Dans l’appendice joint à mon ouvrage intitulé, Monumens historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple et à l’abolition de leur ordre, j’avois parlé des figures bafométiques, et dit, au sujet de ce mot Bafometi, qu’il falloit l’entendre de Mahometi ; que l’un des témoins qui en parle prétendoit qu’on avoit exigé de lui qu’il prononçât Y Alla, mot des Sarrasins, disoit-il, qui signifie Dieu. J’avois ajouté que l’un des témoins entendus a Florence avoit avancé qu’en lui montrant l’idole, on lui avoit dit : Ecce Deus vester et vester Mahumet.

Je n’avois pas cru nécessaire de prouver cette identité de noms par les autorités des écrivains de l’époque; mais l’assertion de M. Hammer m’en fait à présent une obligation. Voici quelques-unes des nombreuses preuves que je pourrais accumuler.

Raimundus de Agiles (Dans la collection de Bongars, intitulée Cesta Dei ver Francos), parlant des Mahométans, dit : In ecclesiis autem magnis Bafumarias faciebant ; habebant et monticulum… ubi duœ erant Bafumariae.

On voit que Bafumaria signifie église du culte de Mahomet, mosquée; aussi Du Cange, au mot Bafumaria, s’explique ainsi : Templum Mahumeto dicatum.

Dans une pièce d’un Templier troubadour, on lit le mot de Bafomaria dans le même sens :

Enans fara Bafomaria – Auparavant fera temple à Mahomet

Del mostier de sancta Maria. – Du monastère de sainte Marie.

Le Chevalier Du Temple: Ira et dolor. Mahomet est, dans la même pièce, appelé Bafomet.

E Bafomet obra de son poder. | Et Mahomet opère de son pouvoir. (Id. ibid.)

Et dans Raimundus de Agiles il est nommé Bahumet… qui est de genere Bahumet… anathematizantes Bahumet. Au reste rien de plus ordinaire que le changement de I’M en B, et de I’H en F (Silvestre de Sacy, Magasin encyclopédique, 1810, t. 6).

Les figures bafométiques

Cette explication incontestable du mot de Bafomet détruit la base du système de M. Hammer : cependant il ne sera pas inutile de démontrer qu’il n’a pas été plus heureux dans le choix de ses preuves que dans la combinaison de son système.

J’examinerai d’abord les monumens où se trouvent les mots Mete, GNOSIS. On lit ces mots, dit M. Hammer, sur des médailles qui servoient aux Templiers: il en a fait graver cent. Qui ne croiroit rencontrer dans le nombre quelques indices en faveur de son système! Bien loin de là, M. Hammer est forcé d’avouer qu’il n’a pas une entière confiance dans ces sortes de témoignages.

Je m’attache aux principales médailles; car je ne puis me résoudre à réfuter sérieusement M. Hammer, lorsque les formes des dents de certaines clefs qui sont figurées sur des monnoies, lui paroissent indiquer I’M ou I’E de METE ou d’autres lettres qu’il emploie à soutenir ses conjectures. J’attaque d’abord son explication de la médaille 89, dans laquelle il prétend avoir la preuve de sa double assertion, c’est-à-dire, le mot METE et la croix tronquée.

On lit autour de cette médaille ou monnoie ME TE ES IS. M. Hammer n’explique pas ce METEESIS; mais il prétend que ce mot n’a pas besoin d’explication : il ne dit rien du revers, où l’on voit une tête qui porte une couronne et un reste de légende IES.

Cette monnoie a été publiée par Seelander, qui n’y a rien vu de mystique, de symbolique. Et comment, dans des médailles où l’on voit une croix tronquée ou du moins paroissant telle, à cause de la superposition de la main qui couvre le haut de la croix, M. Hammer a t-il pu reconnoître un emblème gnostique, le prétendu Eau mystique, un signe impudique des Ophianites! M. Hammer n’ignore pas que, dans la collection de Seelander, cette médaille se trouve auprès de celles-ci: 1° médaille avec la même croix tronquée, à l’autre côté de laquelle on lit: Egelbertus Archieps; 2° une où on lit LIVNIBURHG, et du côté qui offre la croix tronquée, Bernhardus; 3° une qui, d’un côté, a cette même croix, et, de l’autre, un simple N ; 4° enfin trois anciens sceaux qui présentent la même croix paraissant tronquée parla superposition de la main, avec des légendes qui indiquent les églises, les couvens, les princes auxquels ces sceaux appartenoient.

Est-ce en détachant ainsi un monument des autres qui l’expliquent, qu’on doit le produire comme la preuve d’une accusation aussi grave!

Je dois parler ici de deux monumens qui, selon M. Hammer, présentoient dans les églises des Templiers le Tau mystique.

Dans l’église de Petesdorf, qu’il prétend avoir appartenu aux Templiers, et qui n’a aucune sculpture, on voit dans le chœur deux grandes pierres placées en forme de T, celle du dessous perpendiculaire, et celle du dessus couchée transversalement. M. Hammer ne dit pas si ces deux pierres sont saillantes: il est très-vraisemblable qu’elles le sont, et que, la pierre transversale portant quelque buste, celle du dessous n’avoit été placée perpendiculairement que pour la soutenir et la renforcer, à cause du poids.

L’église de Wultendorf, que M. Hammer conjecture aussi avoir appartenu aux Templiers, offre, dit il, sur un mur extérieur, la figure d’un Templier qui, d’une main, tient ou un rameau ou une épée flamboyante, et de l’autre le Tau, T; c’est-à-dire , un bâton en forme de Bafomet.

Cette figure est gravée planche 111, n.° 15 : rien n’indique que ce soit un Templier, ni l’habit, ni la croix; c’est un homme qui tient dans une main un petit arbre ou un rameau, et qui appuie l’autre sur un bâton, dont le haut est en forme du haut d’une béquille.

Que M. Hammer renonce donc à voir, sur des médailles et sur des monumens qu’il attribue aux Templiers, le Mete ni le Tau des Gnostiques. Les médailles et les monumens qu’il cite ne prouvent rien à cet égard; et, quand même il s’y trouveroit quelque indice gnostique, pourquoi les imputer aux Templiers, auxquels ces médailles et ces monumens sont entièrement étrangers!

J’en viens aux monnoies que M. Hammer prétend porter ce mot de quinosis ou gnosis.

Dans la monnoie 80, selon M. Hammer, se trouve le temple de Jérusalem avec quatre tours; et l’inscription offre + S. S. SIMOONlUDA; mais, en lisant à rebours, et en commençant, non par l’A final, mais par le D couché, que M. Hammer n’a pas hésité à prendre pour un Q, tandis que les savans qui ont cité ces sortes de médailles y ont vu un D, il lit, SSTA Quinoomis, quoiqu’il n’y ait aucun T dans l’inscription; et, en considérant l’M comme un sigma renversé, on a QUINOOSIS, et changeant QUI en G et ne faisant qu’un O des deux, on a gnosis ; ce qui signifie et révèle le secret des Templiers gnostiques.

Qu’on ne m’accuse point de ne pas bien énoncer l’explication de M. Hammer; car je lui fais grâce d’autres changemens.

Qu’est-ce que cette monnoie ! Pour la lire à rebours, M. Hammer commence à la pénultième lettre, et il laisse l’A, après lequel est une + qui sépare le commencement de l’inscription de sa fin; il ajoute un T, et suppose une lettre grecque mêlée dans l’inscription latine , ce qu’il est permis de croire sans exemple, puisque M. Hammer n’en rapporte pas, lui qui ne manque pas d’appeler les exemples de très-loin, toutes les fois que la matière le permet; et enfin, après ces changemens, il n’a pas son mot de GNOSIS, il faut encore en faire d’autres.

Et pourquoi a-t-il vu dans cette inscription ce qui n’y est pas, et n’a-t-il pas voulu voir ce qui y est! On lit SS. Simon Juda; dans la médaille 99, on lit de même S. SIMO VEL JUDA; dans la 93 S. Simon Juda, &c. &c.

Rien de plus commun, dans le moyen âge, que les monnoies qui portent d’un côté les noms de saints. Nous avons en France S. Martinus, sur les monnoies de Tours; S. Maiolus, sur les monnoies de Souvigni, &c. ; tandis que, de l’autre côté, on lit le nom de la ville ou du prince, &c. &c. Deux des monnoies où, au lieu des noms de S. Simon et de S. Jude, M. Hammer veut lire Sainte Gnostique, offrent aussi le nom d’OTTO, d’OTTO Marchio. Cette circonstance auroit embarrassé toute autre personne que M. Hammer; mais il décide que cet Otton, ce marquis Otton, étoit un Gnostique protecteur des Templiers, initié à leur doctrine secrète.

Seelander n’a vu, dans toutes ces monnoies, que S. Simon et S. Jude; il a cru que cet Otton pouvoit être Otton II, marquis de Brandebourg, qui a vécu vers l’art 1200 ; et si l’opinion de Seelander ne suffisoit pas à Al. Hammer pour adopter cette explication simple, naturelle, évidente, il auroit trouvé dans Otto Sperlingius l’indication d’une pareille monnoie avec l’inscription de S. SlMON ET S. Judas. Les têtes des deux saints sont rapprochées sous une même couronne. A. Mellen jugeoit que cette monnoie avoit été frappée à Goslar, et Sperlingius adoptoit cette opinion.

Je passe aux coupes mystiques, &c.: j’ai démontré qu’il n’est pas raisonnable de présenter les précédens monumens comme des preuves de la doctrine gnostique des Templiers ; il ne me sera pas difficile de faire rejeter les preuves que M. Hammer prétend tirer des coupes qu’il suppose avoir servi aux mystères gnostiques!

D’abord il recherche dans la plus haute antiquité l’existence de ces coupes mystiques. Si des sectes païennes ou même chrétiennes se sont livrées à des orgies religieuses, si des coupes ont servi à ces orgies, que peut-on en conclure contre les Templiers ! Ces coupes ne les concernent pas plus que le Mete, le Gnosis , le Tau.

Après des recherches sur les coupes des anciens, M. Hammer en vient plus directement aux Templiers, il prétend que, dans l’église des Templiers à Schoengrabern, six coupes, rapprochées les unes des autres, paroissent indiquer six communautés de Templiers. Comme ces coupes n’ont pas été gravées, il n’est pas possible de former un jugement, d’autant que M. Hammer n’énonce pas qu’elles présentent des emblèmes gnostiques ou prétendus tels.

Passant des coupes mystiques et gnostiques aux calices du culte chrétien, M. Hammer a fait graver six calices que, dans File de Malie, on a trouvés sculptés sur des tombeaux ; mais ces calices n’ont aucun rapport direct ni indirect avec les Templiers, ni avec aucune secte antireligieuse.

Quand même des calices auroient été sculptés sur les tombeaux des Templiers prêtres, quand l’identité seroit attestée et bien reconnue, faudroit-il en conclure, comme le fait M. Hammer, que ces calices, signes, emblèmes chrétiens, désignoient les coupes mystiques, bachiques, gnostiques des païens ou des sectaires ! Non sans doute : M. Hammer avoit besoin de détourner l’attention par un grand appareil d’érudition sur les coupes et les calices, pour en venir au SAINT Graal, et pouvoir dire que les romans qui en parlent sont l’histoire emblématique, le symbole de l’ordre du Temple.

Plusieurs romans de chevalerie parlent du S. Graal, ou de la sainte Coupe qui avoit servi à Jésus-Christ lors de la cérémonie de la cène avec ses disciples.

Le principal est intitulé : « L’histoire DU SAINT GREAAL, qui est le premier livre de la Table ronde, lequel traicte de plusieurs matières récréatives ; ensemble la queste dudict sainct greaal faicte par Lancelot, Galaad, Hoors et Perceval, qui est le dernier livre de la Table ronde. » Ce roman a été imprimé en 1516.

Dans les romans de Lancelot Du Lac et de Perceval Le Gallois, il est des aventures où figure le S. Graal. Il en est aussi parlé dans des romans écrits en vieux allemand que M. Hammer ne cite pas, et notamment dans le roman de Titurel, où se trouve, selon M. Hammer, et d’après les corrections ou changemens qu’il propose, le mot Mette. Le S. Graal est désigné par le mot Vessel dans le roman de la Mort D’Arthur &c. &c.

Il seroit bien extraordinaire que des romans entrepris par différens auteurs et en divers temps, et faisant partie ou suite d’autres romans, eussent été conçus et exécutés dans un esprit allégorique pour désigner une doctrine secrète et irréligieuse, qu’il n’est pas permis de soupçonner d’après l’ensemble de la composition, et moins encore d’après les détails particuliers.

Les chevaliers promettoient fidélité à Dieu et aux belles ; ils s’armoient, combattoient pour la religion et pour les dames. S’étonnera-t-on que l’on ait regardé la recherche du S. Graal ou de la sainte Coupe comme un exploit digne de la chevalerie !

Les règles de la critique exigeoient que M. Hammer indiquât quand et par qui ont été composés les romans qui parlent du S. Graal. En connoissant l’époque et les auteurs, il eût été plus aisé d’établir une opinion sur la doctrine secrète, sur les allégories dont parle M. Hammer.

Les passages qu’il rapporte sont bien loin de prouver un système contraire aux dogmes des chrétiens, soit qu’on les examine séparément, soit qu’on les rapproche de l’ensemble de chaque roman. Comment M. Hammer a-t-il pu taxer d’impiété, d’irréligion, l’esprit dans lequel ont été composés des ouvrages où l’on trouve partout des détails tels que ceux-ci !

Dans le roman du SAINCT GREAAL, Notre Seigneur visite Joseph d’Arimathie, emprisonné pour l’avoir descendu de la croix, et lui donne le Hanap (fol. V) ; lui ordonne de se faire baptiser et de prêcher la loi de Dieu (fol. viii). Le baptême, la messe, la communion, les prières pour les morts, le signe de la croix, les cérémonies du culte chrétien, les miracles, l’intervention des anges, ne laissent aucun doute sur l’esprit qui a présidé à cet ouvrage. On voit que, pour approcher du S. Graal, c’est-à-dire, pour participera l’eucharistie, il faut en être digne. Un personnage ayant voulu voir de près le S. Graal, en devient aveugle (fol. xxxv), mais est ensuite guéri miraculeusement. Joseph d’Arimathie ayant établi la table du S. Graal, une place restoit vide et représentoit celle où s’étoit assis Jésus-Christ. Un jour un personnage désira s’y asseoir; on lui dit qu’il devoit être très-pur. « Ne te siez mye ici, si tu n’es tel que tu dois estre ; car tu t’en repentiras, et saiches que ce lieu n’est mye pour les pescheurs, ains est la signifiance du lieu où Jhesu Crist se assist le jour de la Cène. » Il insista ; mais à peine assis, il fut attaqué par des mains enflammées qui l’emportèrent (fol. ciii).

Galaad, Perceval et Boors et dix autres chevaliers arrivent au château de Corbenic… « Ung escler qui se bouta parmy le palays en telle sorte que les gens de seans cuiderent estre bruslés et ars. . . . Puis soubdainement vint une voix qui leur dist: ceulx qui ne sont dignes d’estre assys à la table de Jhesucrist, se s’en voysent, car tantost seront repeuz les vrays chevaliers de viande celestielle… Celluy qui n’a esté compaignon de la queste du sainct Greaal s’en voyse d’ici. »

Après arrive le S. Graal; l’évêque Joseph dit la messe, montre l’hostie en laquelle les assistans croient voir que le pain avoit pris forme d’homme… Ensuite le Sauveur lui-même donne la communion à Galaad et à ses compagnons.

Dans les romans de Lancelot Du Lac et de Perceval Le Gallois, c’est toujours avec vénération que les auteurs et ses personnages parlent du S. Graal. Lancelot, arrivé à Corbenic, attaqué de folie, recouvre sa raison par la vertu du S. Graal. « Et devant le sainct vaisseau seoit d’ung vieil homme revestu comme prestre, et sembloit qu’il fust au sacrement de l’autel, et quant il deust monstrer CORPUS DOMINI, &c. » (Lancelot, tom. III, fol. cxij. )

Lors commença ses prières, et dist : Or voy je bien les grans mer veilles du sainct Graal ; si te prie, mon Dieu, que je trespasse de ce siècle et que mon aine voise en paradis…. Le preudhomma qui estoit revestu en semblance d’évesque, print le CORPUS DOMINI et le bailla à Galaad, et il le receut en moult grant dévotion (ibid. tom, III, fol. cxv). »

On me pardonnera ces citations; elles étoient nécessaires pour détruire de fond en comble le système de M. Hammer. Que les divers chevaliers qui cherchoient le S. Graal fussent des Templiers ou des guerriers, qu’importe! Si c’étoient des Templiers, ces romans déposeroient en faveur de leur doctrine religieuse.

M. Hammer a cru tirer un grand parti du passage suivant: « Comme le S. Graal vint à Tramelot le jour de la Pentecôte. » II fait remarquer que la fête du S. Graal n’étoit pas célébrée au jour de la Fête-Dieu, mais à celui de la Pentecôte. Si par cette coupe, dit-il, on avoit dû entendre, ainsi que quelques-uns l’ont supposé, le calice du Seigneur, la fête eût été célébrée, ou au jour de la Fête-Dieu, ou au Jeudi-Saint, et non au jour de la Pentecôte, que les Gnostiques regardoient comme très-saint, comme le jour du Saint-Esprit, lequel étoit pour les Gnostiques Sophia, et pour les Templiers METE.

Je répondrai à M. Hammer, 1° que le roi Artus tenoit sa cour plénière aux grandes fêtes de l’année, et qu’ainsi il n’est pas surprenant que le S. Graal soit arrivé à la Pentecôte; 2° que l’auteur du roman ne pouvoit choisir le jour de la fête de Dieu, qui n’étoit pas instituée du temps du roi Artus; 3° que, n’ayant été instituée qu’en 1264 par Urbain IV, l’auteur, qui a très-vraisemblablement écrit avant cette époque, n’a pas pu en parler.

M. Hammer corrige, dans le roman de TITUREL, le mot KEFFE TAVELN que porte l’imprimé, en METTE TAVELN.

Je ne vois pas ce que son système gagneroit à cette correction : il ne pourroit plus être question ici du METE, METIS grec ; mais il s’agiroit sans doute du Mete anglo-saxon, qui signifie CIBUS, ESCA. La traduction anglo-saxonne du Nouveau Testament rend Cibus par Mete. On y lit : Min klœrcys METE. Mea caro est cibus.

II me reste à discuter l’article de l’accusation de M. Hammer relatif aux sculptures trouvées dans les églises des Templiers ou qu’il dit avoir appartenu aux Templiers, et à examiner quelques points particuliers; ce que je ferai dans un prochain numéro.

Lire la suite.

Plus sur le sujet :

Les figures bafométiques, François Raynouard. Journal des Savants, mars 1819, pages 152 et suivantes. 

FUNDGRUBEN DES ORIENTS, bearbeitet durch eine Gesellschaft von Liebhabern. — Mines de l’Orient, exploitées par une société d’amateurs, sous les auspices de M. le comte Wenceslas  Riewufky; tome VI, 1er cahier, Vienne, 1818, in-fol. contenant : Mysterium Baphometi revelatum, &c. Dissertation de M. Hammer.

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