La revue Planète

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Article publié le 29 sept 2012

Par Melmothia

Mes remerciements à Grégory Gutierez qui m’a autorisée, pour la rédaction de cet article, à m’inspirer de son mémoire : Le discours du réalisme fantastique : la revue Planète. 

Introduction

En 1960, deux intellectuels français, Jacques Bergier et Louis Pauwels cosignent un ouvrage destiné à connaître un succès fulgurant. Brassant des sujets aussi divers que les dernières avancées de la science, les sociétés secrètes, la sociologie, l’alchimie ou l’occultisme, Le matin des magiciens a pour ambition d’ouvrir la voie à une nouvelle révolution culturelle, sociale et artistique, celle du « réalisme fantastique ». Un an plus tard, en guise d’extension au livre, sera créée la revue Planète avec pour slogan « Rien de ce qui est étrange ne nous est étranger ! ». Porte-parole d’un mouvement dont l’importance est difficilement imaginable aujourd’hui, Planète se donnait avant tout pour fonction d’être un « remue-méninges » dans lequel œuvres de science-fiction côtoyaient articles de vulgarisation scientifique, essais ésotériques, sociologiques ou historiques, les auteurs s’efforçant de réconcilier les domaines du savoir et rendre accessibles des connaissances habituellement reléguées dans les marges.

 Avec des ventes dépassant les 100 000 exemplaires dès les premiers numéros, le « phénomène Planète », selon l’expression d’Edgar Morin divisa l’opinion publique des années 60, provoquant des réactions passionnées d’adhésion ou de rejet. Bien que la revue soit tombée dans l’oubli une décennie plus tard, son influence demeure toujours sensible, de nombreuses théories développées dans Planète étant passées dans la culture populaire pour le meilleur comme pour le pire.

 Le Matin des Magiciens

 « Dans les coulisses de notre époque s’agitent des bricoleurs d’idées neuves qui ont peut-être un avenir. »

Aimé Michel, éditorial du dernier numéro de Planète, juillet 1968.

 Au milieu des années 50, l’écrivain Louis Pauwels se met à la recherche d’un scientifique susceptible de l’aider dans la rédaction d’articles. René Alleau lui présente alors Jacques Bergier, un touche à tout intellectuel, ingénieur chimiste de profession. La rencontre est décisive. À propos de son collaborateur, Pauwels écrira : « Bergier m’a fait gagner vingt ans de lecture active. Dans ce puissant cerveau, une formidable Bibliothèque est en service ».

Jacques Bergier

Les deux hommes décident de travailler ensemble. Après cinq années de besogne, Le matin des Magiciens, servi par la plume de Pauwels et l’érudition encyclopédique de Bergier, sort en 1960 aux éditions Gallimard. L’ouvrage repose sur l’idée que certaines connaissances essentielles pour l’humanité ont été oubliées ou tenues secrètes. De nouveau en leur possession, l’être humain pourra devenir un surhomme, un « mutant » suivant le terme des auteurs.

 Pour le démontrer, ceux-ci vont aller chercher du côté du paranormal et du bizarre. Avec pour sous-titre : « Introduction au réalisme fantastique », Le matin des Magiciens s’applique à la récusation du scientisme et à l’apologie des ésotérismes. Se positionnant « aux frontières de la science et de la tradition », il aborde pêle-mêle des thèmes aussi divers que l’ufologie, les sciences, les sociétés secrètes, les civilisations disparues, les phénomènes étranges et les sciences occultes. Ainsi que l’écrit Grégory Gutierez, Le matin des magiciens se présente comme « un manuel : le manuel du penser différemment ». Et il est vrai que cette démarche de réconciliation des savoirs, d’optimisme à l’égard du progrès et de bienveillance envers la tradition, est alors profondément innovante, tout autant que les thèmes développés dans l’ouvrage. Ainsi, dans le chapitre intitulé « L’alchimie comme exemple », est exposée pour la première fois de manière accessible au lecteur, la démarche opératoire de l’alchimiste.

Le succès est fulgurant et inattendu. Les journaux répercutent l’initiative pour la louer ou la condamner, les courriers de lecteurs s’accumulent et des éditions étrangères ne tardent pas à être imprimées. En 1965, on compte déjà 500.000 exemplaires du Matin des magiciens vendus en Europe.

Environ un an après la sortie du livre, Jacques Bergier et Louis Pauwels décident de créer une revue qui en serait l’extension. De même que pour Le Matin des Magiciens, le succès est aussi rapide qu’inattendu. Le premier numéro de Planète, sorti en octobre-novembre 1961, est tiré d’abord à 8 000 exemplaires. Mais, après de multiples réimpressions, il s’en vendra 80 000. Dès lors, tous les deux mois, un nouveau numéro paraît. Comme l’ouvrage qui l’a inspirée, la revue mélange allègrement les genres : ésotérisme, sciences, sociologie, politique, science-fiction, etc. Aux critiques qui s’indignent de ce salmigondis, le rédacteur en chef, Jacques Mousseau, rappelle : « nos lecteurs sont des adultes ».

Le Réalisme Fantastique

« Nous avons baptisé l’école à laquelle nous nous sommes mis, l’école du réalisme fantastique (…). On ne prospecte pas les lointains faubourgs de la réalité ; on tente au contraire de s’installer au centre ». – Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens, 1960.

Pour définir le nouveau courant dont ils sont les instigateurs, Jacques Bergier et Louis Pauwells s’offrent une définition toute neuve du fantastique : « On définit généralement le fantastique comme une violation des lois naturelles, comme l’apparition de l’impossible. Pour nous, ce n’est pas cela du tout. Le fantastique est une manifestation des lois naturelles, un effet du contact avec la réalité quand celle-ci est perçue directement et non pas filtrée par le voile du sommeil intellectuel, par les habitudes, les préjugés, les conformismes ». Autrement dit, il ne s’agit pas de délirer en imagination, mais de scruter ce qui se cache derrière le voile des apparences, une forme de surréalité liée à une conscience supérieure du réel.

Charles Hoy Fort, dit Charles Fort (1874-1932) & la seconde édition française du Livre des damnés, éditions Éric Losfeld, 1967.

Ce « réalisme fantastique » tel que défini dans le Matin des magiciens, se réclame d’un précurseur, l’autodidacte Charles Hoy Fort. Méconnu dans la francophonie, cet américain né en 1874 passa une grande partie de sa vie à recenser et collectionner les phénomènes insolites, notamment les fameuses pluies de sang ou d’animaux. En 1919 parut le très controversé Livre des Damnés qui s’ouvrait par ces mots : « Une procession de damnés. Par les damnés j’entends bien les exclus. Nous tiendrons une procession de toutes les données que la Science a jugé bon d’exclure ». Proposant des explications aussi farfelues que les faits qu’il collecte, Charles Fort fascina certains artistes comme Howard Phillips Lovecraft, mais s’attira le mépris des universitaires.

Institué « Rabelais cosmique » dans Le matin des magiciens, Charles Fort est donné comme un exemple à suivre pour le réalisme fantastique, Jacques Bergier assurera la préface de l’édition française de l’ouvrage en 1955 aux éditions des Deux Rives et une rubrique de type fortéen sera rédigée par George Langelaan sous l’intitulé « Les faits maudits » dans la revue Planète.

Galerie de portraits

Décloisonner les savoirs, embrasser tous les domaines de la connaissance, explorer des domaines méconnus ou volontairement ignorés, réconcilier sciences, littérature et spiritualité… Les ambitions du réalisme fantastique sont vastes. Dans Le matin des magiciens, les auteurs exprimaient le désir de « créer et animer une sorte d’institut où les études, à peine amorcées dans ce livre, seraient poursuivies ». Ce projet va s’incarner dans la revue Planète, puis dans les collections qui y seront associées.

Le format lui-même est original. Se présentant comme la première « revue de bibliothèque », Planète est imprimée en noir et blanc dans un format carré et propose environ 150 pages d’articles et d’illustrations. Chaque numéro est constitué de six grandes rubriques : Chronique de notre civilisation ;  Histoire invisible ; Ouverture de la science ; Grands contemporains ; Monde futur ; Civilisations disparues. En outre, la revue promeut des artistes considérés pour une raison ou une autre comme participant du réalisme fantastique, des écrivains tels qu’Howard Phillips Lovecraft, John Buchan, Arthur C. Clarke, Jorge Luis Borges, Ray Bradbury, etc. et des peintres comme Pierre Soulages, Jean Gourmelin, Yves Klein ou Pierre-Yves Trémois.

Enfin, l’écrasante majorité des 41 numéros propose en couverture un visage humain accompagné d’une légende. L’homme est en effet au centre des préoccupations du mouvement, au point que certains ont voulu voir dans le réalisme fantastique une nouvelle Renaissance.

Quatre ans après la sortie du Matin des magiciens, la revue Planète, qui connaît déjà une douzaine d’édition en langue étrangère, va à son tour faire des petits. En 1964 sont fondées les éditions Planète qui permettent la mise en place de plusieurs collections dont la fameuse « Anthologie Planète » dont chaque volume réunit un florilège de textes littéraires autour d’un genre ou d’un thème : Les Chefs-d’œuvre du fantastique, Les Chefs-d’œuvre de l’épouvante, Les Chefs-d’œuvre de la science-fiction, etc. Parallèlement est créée « L’Encyclopédie Planète » qui fait la part belle aux disciplines scientifiques, mais également à divers courants de pensées philosophiques, religieux ou spirituels.

L’année 1966 voit la création de la revue Plexus au sous-titre évocateur : « La revue qui décomplexe », axée sur l’érotisme, l’art, l’humour et la contre-culture. Bien qu’interdite aux mineurs à partir de l’année suivante, elle comptera 36 numéros et fera connaître au public des artistes tels que Roland Topor, Salvador Dali, Georges Wolinski, Paul Delvaux, le photographe Hubert Grooteclaes ou l’auteur de bandes dessinées René Pétillon. Un autre projet voit également le jour en 1967 : Pénéla, « la première et unique revue de bibliothèque féminine ».

Enfin, Bergier et Pauwels imaginèrent les « Conférences Planète », qui se déroulaient en France, mais également dans d’autres pays d’Europe, au Québec et au Mexique et jusqu’en Argentine, avec notamment la participation de l’écrivain Jorge Luis Borges. Des « Dîners-débats Planète », des séjours culturels et des spectacles furent également lancés sous l’égide de la revue.

Le Crépuscule des Magiciens

« Qu’il s’agisse de philosophie orientale, d’archéologie, de biologie, de chimie ou d’astrophysique, des spécialistes montrent que la faconde des rédacteurs de Planète masque un manque de sérieux, une ignorance, un mépris du lecteur impardonnables ». Yves Galifret et al., Le crépuscule des Magiciens, 1965.

Dès la sortie du Matin des magiciens, le réalisme fantastique s’est retrouvé au centre de débats animés. Les sujets abordés étant nouveaux pour le public, ils déclenchent curiosité et enthousiasme, mais rencontrent également de farouches contradicteurs.

Le premier reproche qui peut être fait à l’encontre de la démarche est le chaos né de la volonté affichée de réconcilier les savoirs. Le matin des magiciens, est une œuvre baroque, souvent confuse, mêlant informations et anecdotes, passant allégrement de théorèmes physiques à des spéculations sur l’Atlantide ou les soucoupes volantes. La revue cultivera le même joyeux désordre. Le risque d’amalgames qui en découle, ainsi que le danger de suivre de fausses pistes, est connu des auteurs qui ne prétendent pas apporter de grandes vérités, mais confessent simplement l’ambition d’ouvrir des voies : « Il y aura sans doute beaucoup de bêtises dans notre livre, répétons-le, mais il importe assez peu, si ce livre suscite quelques vocations et, dans une certaine mesure, prépare des voies plus larges à la recherche ».

Des bêtises assurément, des approximations, des appréciations hasardeuses, des compilations de sources non vérifiées, autant de défauts que les détracteurs ne se priveront pas de souligner. Et malgré l’appel au discernement, certaines de ces contrevérités sont passées dans la culture populaire, élevées par le succès de Planète au rang de vérités. C’est le cas par exemple des spéculations portant sur le mysticisme et l’occultisme nazi qui n’en finissent plus de ressurgir après chaque réfutation.

En 1965, un collectif d’auteur sortit aux éditions de l’Union Rationaliste, un recueil d’articles dénonçant le réalisme fantastique comme étant une imposture intellectuelle. Fondée en 1930, l’Union Rationaliste réunit des scientifiques qui revendiquent un positionnement strictement cartésien. Sous-titré « le réalisme fantastique contre la culture », Le crépuscule des magiciens dépasse largement la réserve sceptique et condamner la démarche dans son ensemble, ou pour le dire autrement, l’ouvrage a tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain.

La polémique s’éteindra en même temps que la revue. Le dernier numéro de Planète, le quarante et unième, sort en juillet-août 1968. Malgré des tentatives pour en relancer la dynamique avec Le Nouveau Planète qui sort en septembre de la même année, l’élan initial est brisé. Après 23 numéros, Le Nouveau Planète disparaît à son tour.

Bibliographie Sélective

 Le matin des magiciens, Louis Pauwels, Jacques Bergier (1960), Gallimard, 1972.

 Le discours du réalisme fantastique : la revue Planète, Grégory Gutierez, 1997-1998. Disponible en téléchargement sur le site de l’auteur : http://myblog.greguti.com/

 Le crépuscule des Magiciens. Le réalisme fantastique contre la culture, Yves Galifret et al., éditions de l’Union Rationaliste, 1965.

 La revue Planète. Une exploration insolite de l’expérience humaine dans les années 1960, Clotilde Cornut, éditions de l’Œil du Sphinx, 2006.

Melmothia, 2012. Article rédigé pour le site Syfy.

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Un commentaire to “La revue Planète”

  1. […] relayer son ancêtre mythique dont le dernier opus paraissait il y a quarante ans (voir l’article La Revue planète sur ce site), se présente comme : « une revue arts et sciences, un livre objet tri-annuel, de […]

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