VII

Alchimistes et Alchimie

À Paris existent encore la rue Nicolas-Flamel et la rue Pernelle. (Il y a, aussi, la place Maubert, c’est-à-dire Maître Albert) près de la Tour Saint-Jacques, et le Conseil municipal ne songe nullement à les débaptiser, plus respectueux, probablement, de la charmante légende de Flamel et de sa femme que des services qu’ils rendirent à la science.

Nicolas Flamel, écrivain d’abord au Charnier des Innocents, puis à l’Église Saint-Jacques, acheta un jour pour deux florins un livre doré fort vieux et beaucoup large, fait de déliées écorces, avec une couverture toute gravée de figures étranges. Le livre contenait trois fois sept feuillets, le septième sans écriture, mais montrant peints une verge, des serpents se combattant, un autre serpent crucifié, des déserts, des fontaines. Et, au premier feuillet, il y avait écrit en grosses lettres : « Abraham le Juif, prince, prestre lévite, astrologue, et philosophe, à la gent des Juifs par l’ire de Dieu dispersée aux Gaules. Salut. D. I. »

L’auteur enseignait la transmutation métallique en paroles communes, avertissait die tout sauf du premier agent qu’il avait peint en figuré par très grand artifice.

Ayant chez lui ce beau livre, Flamel ne fit nuit et jour qu’y étudier, entendant très bien toutes les opérations qu’il démontrait, mais ne sachant avec quelle matière commencer. Et quand sa femme Pernelle vit le livre elle en fut autant amoureuse, prenant un extrême plaisir de contempler ces belles gravures d’images et portraits fit peindre toutes ces figures et les montra à, plusieurs grands clercs qui n’y entendirent jamais plus que lui. L’un cependant, maître Anseaulme, dit que véritablement le premier agent y était indiqué, le vif argent, qu’il, fallait fixer par longue décoction dans un sang très pur de jeunes enfants. Cela fut cause que, durant le long espace de vingt un ans, Flamel fit mille brouilleries, non toutefois avec le sang, ce qui est méchant et vilain. Enfin ayant perdu espérance de jamais comprendre ces figures, il fit un vœu à Dieu et à M. Saint-Jacques de Gallice pour demander leur intervention. Donc avec le consentement de Pernelle, portant sur lui l’extrait d’icelles, ayant pris l’habit et le bourdon, il se mit en chemin, et tant fit qu’il arriva à Montjoye, et puis à Saint-Jacques (Santiago en Espagne) où avec une grande dévotion il accomplit son vœu. Cela fait, dans Léons au retour, il rencontra un médecin juif de nation, et alors chrétien, lequel était fort savant en sciences sublimes, appelé Maître Cauches. Quand Flamel lui eut montré les figures de son extrait, il lui demanda incontinent, ravi de grand étonnement et joie, s’il savait nouvelle du livre duquel elles étaient tirées (livre que les cabalisles croyaient à jamais perdu). Et notre pèlerin lui ayant répondu qu’il avait espérance d’en avoir de bonnes nouvelles si quelqu’un déchiffrait ces énigmes, tout à instant. Maître Gauches commença de les déchiffrer.

Tant il y a que par la grâce de Dieu et intercession de la bienheureuse Sainte Vierge et benoîts Sainte Jacques et Jean, Flamel sut ce qu’il désirait, c’est-à-dire les premiers principes, non toutefois leur première préparation qui est une chose très difficile sur toutes celles du monde.

Mais il l’eut à la fin après les longues erreurs de trois ans ou environ durant lequel temps il ne fit qu’étudier et travailler.

Finalement, il trouva ce qu’il désirait. La première fois qu’il fit la projection, ce fut sur du mercure dont il converti demi-livre en pur argent, meilleur que celui de la minière. Ce fut le 17 de janvier un lundi environ midi, en sa maison présente Pernelle seule l’an de la restitution de l’humain mil trois cent quatre-vingt-deux.

Flamel et sa femme fondèrent et rentèrent plus de quatorze hôpitaux dans la ville de Paris, bâtirent tout de neuf trois chapelles, décorèrent de grands dons, et bonnes rentes sept églises avec plusieurs réparations en leurs cimetières, outre ce qu’ils firent à Boulogne qui n’est guère moins. Puis Flamel fit peindre sur la quatrième arche du cimetière des innocents, entrant par la grande porte de la rue Saint-Denis et prenant la main droite, les plus vraies et essentielles marques de l’art, sous néanmoins des voiles et couvertures hiéroglyphiques, peur représenter deux choses selon la capacité, premièrement les mystères de notre résurrection future au jour du jugement du bon Jésus, et encore toutes les principales et nécessaires opérations du magistère de la philosophie naturelle.

Voilà l’histoire véridique. Maintenant, que Flamel soit né à Pontoise ou à Boulogne, en 1330 ou 1331, peu importe ; retenons seulement ceci : Nicolas Flamel apprit d’un manuscrit le moyen de faire de l’or. À ceux qui souriraient je conseillerai de lire l’interprétation que lui-même à donné de ses symboles alchimiques. Paracelse n’est pas moins connu que Flamel encore qu’il n’eut pas même été comme lui « souffleur ». Paracelse, malgré ses affirmations, n’a jamais travaillé dans le laboratoire, il ne connaît que la théorie, plus philosophe, plus penseur que chimiste. Il tire plutôt sa renommée de sa parole que des quelques préparations pharmaceutiques auxquelles son nom demeure attaché.

Le premier, il comprit que chaque chose contient une âme, un principe actif, ce que nous appelons caloïde, il enseigna qu’il faut séparer le pur de l’impur, Obtenir la subtile quintessence des produits, leur stable concentration vitale, que l’Alchimie est la Science de la Vie dans les trois règnes, et que la Médecine n’existe pas sans 1’Alchimie et l’Astrologie laquelle montre que chaque astre signe chaque animal, chaque végétal, chaque minéral de son sceau spécial, et que tout s’enchaîne, se correspond. Philippe Bombast naît en 1491 ou 1493, au village de Maria Einsiedeln (Notre-Dame des Ermites – d’où surnom d’Ermite qu’Érasme appliquera à Paracelse – dans le canton de Schwitz). Son père, Guillaume de Hobenheim, homme curieux de science et possédant une belle bibliothèque, exerce la médecine dans ce village, et, comme tout le monde, s’occupe alchimie. Il surnomme l’enfant « Auréolus. » Âgé de deux ans, Auroélus s’amusait, devant la maison paternelle, à tirer la queue d’un gros porc : celui-ci, furieux, se retourna, et lui coupa les deux testicules. De là, peut-être, le mépris, que, plus tard, Paracelse affiche pour les femmes. Instruit en alchimie et magie par son père, par le fameux Trithemius, abbé de Spanheim, par Scheyt, évêque de Sergach, par Mathieu Schlacht, Philippe s’en va, à la façon des Bohémiens, par les villes et par les campagnes, tirant des horoscopes, lisant dans les lignes de la main, vendant le secret de la Pierre philosophale, évoquant les morts, chantant des psaumes interrogeant médecins, bateleurs, bourreaux, barbiers, vieilles femmes, sorciers. Il marche au hasard, prétend avoir visité toute l’Europe, avoir été, en Russie, pris par les Tartanes et conduit par eux à Constantinople, après avoir poussé jusqu’en Égypte, à seule fin de se mieux connaître à la science hermétique ! Mais, Théophraste Paracelse (ainsi se surnomme-t-il lui-même : à cette époque, déjà, un médecin pour réussir devait étonner la galerie) n’a point quitté l’Allemagne, cela se voit aux descriptions fantaisistes qu’il donne des autres pays ! Car, il ment, il ment atrocement (et pourtant, il accuse Ariatofe de mentir selon les habitudes des Grecs, lesquels ne considèrent pas le mensonge comme un mal !). Il invente les histoires les plus folles. Il demeure longtemps aux mines de Bohème, où Sigismond Fueger de Schwartz lui enseigne la minéralogie et la métallurgie. Il suit l’armée en qualité de chirurgien.

Les médecins redoutent le mercure et l’opium : lui les recommande – heureusement, d’ailleurs, puisque, grâce à ces substances, il guérit lèpre, maladies vénériennes, gale, hydropisies légères, douleurs aiguës ! Il vante Hippocrate, et maudit les Arabes et les docteurs scolastiques. « Parlez-moi plutôt, s’écrie-t-il, des médecins spagyriques. Ceux-là, do moins, ne sont pas paresseux comme les autres ; ils ne sont pas habillés de beau velours, soie ou taffetas ; ils ne portent pas de bagues d’or aux doigts, ni de gants blancs. Les médecins spagyriques attendent avec patience, jour et nuit, le résultat de leurs travaux. Ils ne fréquentent pas les lieux publics ; ils passent leur temps dans le laboratoire. Ils portent des culottes de peau, avec un tablier de peau pour s’essuyer les mains. Ils mettent leurs doigts dans les charbons et dans les ordures. Ils sont noirs et enfumés comme des forgerons et des charbonniers. Ils parlent peu et ne vantent pas leurs médicaments, sachant bien que c’est à l’œuvre que l’on reconnaît l’ouvrier, ils travaillent sans cesse dans le feu pour apprendre les différents degrés de l’art alchimique… ».

Paracelse jure de guérir toutes les maladies, assure avoir rendu la santé à dix-huit princes sur le point de périr entre les mains des médecins galénistes, il promet le possible et l’impossible. An demeurant, peut-être moins menteur que hâbleur : il se persuade que ce qu’il dit est vrai, s’emporte furieusement contre ceux qui osent sourire. Car, il n’a pas toujours expérimenté ce qu’il prône, il prend pour argent comptant les racontars, se les assimile instantanément ! II n’a pas même lu, il ne lit même pas : ignorant Geber, il se proclame l’inventeur du Sel philosophique ! Il raconte ce qui lui passe par la tête, mélangeant empirisme, superstition, routine, disant choses idiotes et choses sublimes. Et il faut qu’on l’écoute, qu’on l’approuve, qu’on l’admire pour ne pas recevoir de grosses injures.

Il guérit Érasme et Æcolampade. Ce dernier, en 1527, lui fait obtenir une chaire de professeur de médecine et de philosophie à l’Université de Bâle. A sa première leçon, il met en tas tous les livres de médecine qu’il trouve dans l’amphithéâtre et les brûle, s’écriant : « Oui, je vous le dis, le poil follet de ma nuque en sait plus long que vous et vos auteurs ; les cordons de mes souliers sont plus savants que votre Galien et votre Avienne, et ma barbe a plus d’expérience que vos universités. Suivez-moi donc, marchez derrière moi, suivez-moi tous, je suis votre roi ! »

Ses idées subversives lui amenèrent nombre d’admirateurs – et nombre d’ennemis.

En 1529, il guérit, grâce à son laudanum, le noble chanoine Liechtenfessins de violentes douleurs d’estomac, lui réclame cent louis d’or d’honoraires, prix convenu, ne peut les obtenir, le cite en justice ; il perd son procès, injurie les juges, doit (quitter précipitamment la ville.

Et le voici qui recommence ses pérégrinations, visitant Colmar, Nuremberg, Saint-Gall, Augsbourg, Salzbourg, où, le 24 septembre 1541, il meurt à l’hôpital Saint-Étienne, laissant pour toute bibliothèque la Bible, la Concordance de la Bible, le Nouveau-Testament et les Commentaires de Saint-Jérôme sur les Évangiles. Je ne puis m’empêcher en écrivant ces monographies de penser aux deux alchimistes que je connais (j’entends par « alchimiste » celui qui ne recule pas devant le titre, qui a le courage d’en assumer la traditionnelle bizarrerie), l’un, Tiffereau, dont j’ai parlé à l’Avant-propos, l’autre, le docteur Jobert.

Les voyages orageux de Paracelse ne rappellent-ils pas l’existence mouvementée de Tiffereau, de ce brave vieillard luttant toujours pour la défense sa découverte, pour cet or dont il a réussi à fabriquer au Mexique quelques parcelles et qu’il ne peut retrouver ?

Et l’existence légèrement mystérieuse de Flamel ne rappelle-t-elle pas celle du docteur Jobert qui, il y a quelques années, dans son petit laboratoire de la rue de Vaugirard, voulut bien, par deux fois, la première en présence de Victorin de Joncière, l’illustre et regretté compositeur, la seconde en présence de Léon Champrenaud, le directeur de La Voie, une des revues d’occultisme les plus sérieuses et les plus transcendantes, faire de l’argent ?

VIII

La Transmutation – ou l’Accroissement – fut indéniable

Nous avions apporté nous-mêmes le creuset et le plomb. Au plomb le docteur ajouta un certain poids d’une poudre de sa composition, et le lingot obtenu donna à l’analyse d’un essayeur officiel un poids d’argent supérieur au poids de la poudre.

Et pourtant, à quelque temps de là, une polémique – fort courtoise, d’ailleurs – s’éleva entre le docteur Jobert et M. Jules Delassus, le très savant collaborateur de la revue L’Hyperchimie, au sujet d’une expérience effectuée en présence de ce dernier.

À la vérité, l’expérience avait eu lieu sur des quantités minimes de métal, trop minimes pour que l’analyse décelât un appréciable résultat. Et nous sommes persuadés que le jour où le docteur Jobert emploiera de plus importantes quantités M. Jules Delassus pourra reconnaître la véracité de la transmutation ou de l’accroissement.

En attendant, voici une recette du Dr Jobert, que nous avons essayée et dont nous garantissons le résultat.

Transformation du cuivre en argent.

Prendre 100 grammes de sulfate de cuivre pur, 60 grammes de phosphate de soude, 60 grammes de chlorure de sodium.

Faire dissoudre à chaud le sulfate de cuivre dans un litre d’eau. Ajouter le chlorure de sodium. Puis, ajouter goutte à goutte, en agitant le tout, le phosphate de soude dissous au préalable dans deux fois son poids d’eau. Filtrer. Prendre cette liqueur, y ajouter 150 grammes de sulfure de potassium au préalable dissous et filtré. Faire bouillir et évaporer jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la moitié de la liqueur. Filtrer à nouveau. Prendre la liqueur et la mettre dans un vase de verre assez haut. Prendre deux lames de cuivre rouge bien décapé, les relier à un générateur d’électricité quelconque d’une puissance de 8 volts. Mettre les deux lames ainsi reliées dans la liqueur en les maintenant éloignées l’une de l’autre de 5 centimètres environ.

Faire passer le courant jusqu’à ce que la liqueur soit décolorée. De rouge, elle doit devenir blanche. Retirer les lames de cuivre. La négative sera chargée d’un enduit blanc. La mettre dans un bon creuset et la faire fondre. Retirer le culot du creuset, le mettre à dissoudre sur un feu doux dans de l’acide azotique dédoublé de la moitié de son poids d’eau. Au fond de la capsule, il s’est formé un résidu. Filtrer. Ajouter peu à peu dans cette liqueur une dissolution de chlorure de sodium. L’eau devient laiteuse. La laisser reposer, réajouter dans la liqueur claire, un peu de dissolution de chlorure de sodium jusqu’à’ ce qu’il ne se forme plus de précipité. Laisser reposer au moins 4 ou 5 jours, car la précipitation est très longue à se faire. Décanter, filtrer. Mettre à sécher le résidu, et y ajouter trois fois son poids de plomb pauvre.

Mettre dans un creuset, faire fondre en ajoutant borax, salpêtre et charbon jusqu’à ce que la scorie soit bien liquide. Laisser refroidir le creuset, et passer à la coupelle le bouton.

Ce n’est évidemment qu’une expérience de laboratoire qui n’enrichira pas. Mais elle pose le problème, et nous voudrions qu’elle encourageât les curieux, curieux de science et curieux de littérature.

Lire le début de cet article : L’Alchimie Simplifiée [1].

Plus sur le sujet :

L’Alchimie Simplifiée 2 par René Schwaeble.

Image par arturo_ngeek de Pixabay

Notes :

(24) Le radium est analogue au Mercure des Philosophes auquel Basile Valentin attribue des propriétés détruisant les matières organiques qui l’avoisinant ; dissolvent les métaux ouverts et les amenant à maturité. Le radium fait fonction de feu froid.

(25) Certains alchimistes (Artéfius, Basile Valentin, Paracelse, le Cosmopolite, etc.) ont assimilé les métaux aux planètes, expliquant les propriétés de ceux-là par les propriétés de celles-ci, employant la phraséologie astrologique. Voir le Dictionnaire mytho-hermétique de Pernety au mot « Zodiaque ». Voir, aussi, le quatrième livre des Archidoxes magiques de Paracelse.

(26) On trouvera ce verre à Paris, chez Poulencq.

(27) Tout corps qui se putréfie absorbe de l’O. Un métal auquel on fournit de l’O s’oxyde, se ronge, disparaît peu à a : peu par combustion, par chaleur sèche, se résout sur lui-même ; c’est une véritable putréfaction, c’est la dissociation des éléments atomiques.

(28) Là, un lion rouge, hardi prétendant, était marié, dans un bain tiède, avec la fleur de lis. (Faust. – Goethe V2.2)

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