Avant Propos dâAu Seuil du MystĂšre – Essais de Sciences Maudites par Stanislas de Guaita.
Aux seuls mots dâHermĂ©tisme ou de Kabbale, la mode est de se rĂ©crier. Les regards Ă©changĂ©s se teintent de bienveillante ironie, et dâaigus sourires accentuent la moue dĂ©daigneuse des profils. En vĂ©ritĂ©, ces railleries coutumiĂšres ne se sont propagĂ©es de tout temps chez les meilleurs esprits quâĂ la faveur dâun malentendu. La Haute Magie nâest point un compendium de divagations plus ou moins spirites, arbitrairement Ă©rigĂ©es en dogme absolu ; câest une synthĂšse gĂ©nĂ©rale â hypothĂ©tique, mais rationnelle â doublement fondĂ©e sur lâobservation positive et lâinduction par analogie. Ă travers lâinfinie diversitĂ© des modes transitoires et des formes Ă©phĂ©mĂšres, la Kabbale distingue et proclame lâUnitĂ© de lâĂtre, remonte Ă sa cause essentielle, et trouve la loi de ses harmonies dans lâantagonisme relativement Ă©quilibrĂ© des forces contraires. SollicitĂ©es Ă lâĂ©quilibre, jamais les puissances naturelles ne le rĂ©alisent intĂ©gral : lâĂ©quilibre absolu serait le repos stĂ©rile et la mort vĂ©ritable. Or, en fait, on ne peut nier la Vie, nier le Mouvement. PrĂ©ÂpondĂ©rance alternĂ©e de deux forces, en apparence hostiles, et qui, tendant Ă lâĂ©quilibre, ne cessent dâosciller en deçà comme au-delĂ : telle est la cause efficiente du Mouvement et de la Vie. Action et rĂ©action ! La lutte des contraires a la fĂ©conditĂ© dâune sexuelle Ă©treinte ; lâamour est un combat aussi.
La Magie admet trois mondes ou sphĂšres dâactivitĂ© : le monde divin des causes ; le monde intellectuel des pensĂ©es ; le monde sensible des phĂ©nomĂšnes. Un dans son essence, triple dans ses manifestations, lâĂtre est logique et les choses dâen haut sont analogues et proportionnelles aux choses dâen bas : si bien quâune mĂȘme cause engendre, dans chacun des trois mondes, des sĂ©ries dâeffets correspondants et rigoureusement dĂ©terminables par des calculs analogiques. VoilĂ donc le point de dĂ©part de la Haute Magie â cette algĂšbre des idĂ©es. Tout axiome, marquĂ© de son nombre gĂ©nĂ©rique, se figure kabbalistiquement par une lettre de lâalphabet hĂ©breu, conforme Ă ce nombre : ainsi les concepts se classent Ă mesure quâils sâengendrent ; ils se dĂ©veloppent en chaĂźnes interminables, dans lâordre de leur filiation. Des causes premiĂšres aux plus lointains effets, des principes les plus simples et clairs aux innombrables rĂ©sultats qui en dĂ©rivent, quel superbe processus, dĂ©ployĂ© dans tout le domaine du contingent, et remontant jusquâĂ cet Ineffable quâHerbert Spencer nomme lâincognoscible !
« De omni re scibili et quibusdam aliis… » Sciences connues et sciences occultes, la synthĂšse hiĂ©ratique embrasse dâune mĂȘme Ă©treinte toutes ces branches du savoir universel, ces branches dont la racine est commune. Câest en vertu dâun principe identique que le mollusque secrĂšte la nacre et le cĆur humain lâamour ; et la mĂȘme loi rĂ©git la communion des sexes et la gravitation des soleils. Mais ressusciter la Science intĂ©grale est une tĂąche au-dessus de nos forces : glissant sur les rĂ©sultats trop indiscutables et les thĂ©ories trop universellement divulguĂ©es, nous devrons borner ces Essais Ă lâexamen de phĂ©nomĂšnes mystĂ©rieux encore, comme Ă lâĂ©tude de problĂšmes spĂ©ciaux que la science officielle ignore, dĂ©daigne ou dĂ©figure. Nous tĂącherons surtout, en cette sĂ©rie dâopuscules Ă©sotĂ©riques, de rattacher telles troublantes questions, dont sâeffarouche le scepticisme moderne, aux grands principes quâont invariablement professĂ©s les adeptes de tous les Ăąges. Un jour peut-ĂȘtre nous sera-t-il donnĂ© de sublimer, en un corps de doctrine cohĂ©sif, cette haute philosophie des maĂźtres. Ce qui nâest, aux yeux du lecteur, quâune hypothĂšse â extravagante sans doute â est pour nous un dogme certain : on nous excusera donc de parler avec la ferme assurance de celui qui croit. Nous relevons plus spĂ©cialement de lâInitiation hermĂ©tique et kabbaliste ; mais dans les sanctuaires de lâInde, nous le savons, dans les temples de la Perse, de lâHellade et de lâĂtrurie, aussi bien que chez les Ăgyptiens et les HĂ©breux, la mĂȘme synthĂšse a revĂȘtu diverses formes et les symbolismes en apparence les plus contradictoires traduisent pour lâĂlu la VĂ©ritĂ© toujours Une, dans la langue, invariable au fond, des Mythes et des EmblĂšmes.
Depuis le schisme des gnostiques jusquâau XVIIIe siĂšcle, la vie des adeptes nous apparaĂźt un constant martyre : VĂ©nĂ©rables excommuniĂ©s, patriarches de lâexil, fiancĂ©s de la potence et du fagot, ils ont gardĂ© dans lâĂ©preuve lâhĂ©roĂŻque sĂ©rĂ©nitĂ© dont lâIdĂ©al arme et dĂ©core ses fervents ; ils ont vĂ©cu leur agonie, car le Devoir Ă©tait, pour eux, de transmettre aux hĂ©ritiers de leur foi proscrite le trĂ©sor de la science sacrĂ©e ; ils ont Ă©crit leurs symboles, quâaujourdâhui nous dĂ©chiffrons… LâĂšre est rĂ©volue du fanatisme officiel et des superstitions populaires, non point celle du juge ment tĂ©mĂ©raire et de la sottise : si lâon ne brĂ»le plus les InitiĂ©s, on les raille et les calomnie. Ils sont rĂ©signĂ©s Ă lâoutrage,, comme leurs pĂšres â les martyrs.
Peut-ĂȘtre soupçonnera-t-on, quelque jour, que les anciens hiĂ©rophantes nâĂ©taient ni des charlatans, ni des imbĂ©ciles… â Alors, ĂŽ Christ, tes serviteurs se souviendront que des Mages se sont prosternĂ©s devant ton berceau royal, et partout rĂ©pandue, la CharitĂ© tĂ©moignera hautement que ton rĂšgne est advenu : Adveniat regnum tuum !… En attendant que sonne cette heure de la Justice et de la Gnose, nous livrons Ă la risĂ©e bruyante du plus grand nombre, nous soumettons Ă lâimpartial jugement de quelques-uns ces Essais de Sciences maudites.
Plus sur le sujet :
Stanislas de Guaita. Extrait des pages 7 â 12 de lâouvrage Au Seuil du MystĂšre, PARIS, GEORGES CARRĂ, ĂDITEUR – 58, RUE ST-ANDRĂ-DES-ARTS, 1890.