Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 7 janvier 2016

Par Denis Andro

Présentation d’un texte de 1887 de Louis Dramard

Nous présentons le texte qui suit moins – précisons-le d’emblée – pour ce qu’il apporterait à la connaissance de la pensée de Saint-Yves d’Alveydre, et certainement pas dans la douteuse fascination du mythe synarchique, que comme éclairage d’une séquence précise d’une frange – réduite mais significative – du socialisme français de sensibilité communaliste et antiautoritaire qui passa à l’occultisme théosophique à la fin des années 1880.

En effet, quand ce texte paraît en décembre 1887 dans la Revue socialiste dont il est l’un des fondateurs en 1885 avec Benoît Malon – qui y publie sa Morale sociale bientôt éditée avec une préface de Jean Jaurès ; Dramard inaugure lui-même la revue avec un article sur le transformisme lamarckien et le socialisme -, il y a déjà plusieurs mois (depuis juin) que le local de la revue – rue de Faubourg St Denis à Paris -, a vu la première réunion de la loge Isis de la Société théosophique, seul groupe français reconnu par la fondatrice Helena Blavatsky.

Dramard avait déjà donné des articles sur l’ésotérisme théosophique en 1885 : « l’occultisme à Paris » en juin, où il expose l’intérêt qu’il y a à examiner ce nouveau courant pour le socialisme ; puis « la doctrine ésotérique » en août et en septembre, long article qui articule réflexions sur l’évolution, déduction d’une civilisation première unifiée – et même de l’Atlantide – et exposé des principes blavatskiens sur la loi du karma ou l’existence d’Initiés au Tibet. À elle seule, cette ouverture, relative mais cependant notable, à l’occultisme ou à l’ésotérisme, notamment théosophiques, d’une revue consacrée au socialisme, en considérant les tâches immenses que cela comporte quinze ans après la « Troisième défaite du prolétariat » pour reprendre le titre d’une étude de Malon sur la Commune dont il avait été un élu, cette ouverture donc intrigue : imaginons qu’aujourd’hui une revue de critique sociale ouvre ses colonnes à une nouvelle religion !

Mais Dramard n’est pas le seul socialiste antiautoritaire à s’engager dans la théosophie, il indique du reste qu’en ce qui concerne « les camps matérialiste et positiviste », la doctrine de la Société théosophique est discutée vers 1885 dans la Nouvelle Revue, la Revue du Mouvement social et la Revue moderne. À partir de mars 1890, après le Lotus et la Revue théosophique, le nouvel organe théosophique français, le Lotus bleu, a pour directeur l’ancien élu de la Commune et penseur d’orientation proudhonienne et anarchisante, qui fut l’un des exécuteurs testamentaires de Bakounine : Arthur Arnould, qui s’est rapproché de la théosophie depuis 1884. Ce noyau comprend aussi des auteurs engagés, journalistes anciens opposants à l’Empire, sympathisants de la Commune, comme Eugnène Nus. Et, dans la nouvelle génération née autour de 1865, de jeunes artistes et futurs voyageurs influencés par l’anarchisme sont théosophes dans les années 1890, comme Ivan Aguéli (1869-1917) ou Alexandra David-Néel (1868-1969) qui intègrent la loge Ananta d’Arnould.

Plus généralement, le milieu occultiste comprend aussi alors des hommes comme l’écrivain Paul Adam (1862-1920) qui collabore aux Temps nouveaux de Jean Grave et adhère durant un temps au martinisme, le poète anarchisant Rodolphe Darzens qui traduit Ibsen et collabore à l’Initiation, ou l’auteur de littérature populaire (comme Arnould) et lui aussi collaborateur de l’Initiation Jules Lermina (1839-1915), venu également de l’opposition à l’Empire, bientôt anarchiste. Jusqu’au futur chantre ésotériste de la tradition catholique Yvon Leloup-Sédir qui publie des « chroniques occultistes » dans la Revue blanche animée par l’anarchiste Félix Fénéon ! On voit que la scène de l’occultisme ne se réduit pas à Papus !

Mais revenons à la Revue socialiste. La question qui nous anime est celle-ci : pourquoi ? Quelles sont les logiques internes à la pensée politique, aux préoccupations sociales, morales, métaphysiques, qui vont conduire, entre un fondateur de la Revue socialiste et la théosophie, à cette cristallisation ? L’exemple de Louis Dramard est intéressant parce qu’il se situe à une intersection-clef du socialisme et de l’occultisme ; parce qu’il est un acteur authentique de ce courant (au-delà d’un effet de mode pour certains, comme pour l’anarchisme du reste) en tant que responsable d’Isis ; mais aussi parce qu’il cherche à formuler, à élaborer un discours argumenté de cette position en se confrontant tout à la fois à l’histoire, au socialisme, à la religion, à la science même – toutes dimensions que la lecture de St-Yves est une occasion de déployer.

On sait qu’à la même époque, la pensée de St-Yves d’Alveydre s’exerce dans différentes directions au sein de l’occultisme français ; on pourrait même avancer qu’elle est l’une des pièces structurantes d’un champ (avec les enjeux de pouvoir symbolique que cela comporte) que les uns et les autres (de Gérard d’Encausse à Guénon) vont investir et où ils vont se positionner suivant différentes lignes de force. Dramard, qui l’évoque déjà dans ses précédents articles, se livre donc à un exercice obligé en s’y confrontant ; il le fait en tant que socialiste, mais aussi comme ésotérisant déjà engagé dans la théosophie : une unité première du monde humain a été éclatée, qu’il s’agit de retrouver par les clefs de la voie ésotérique – ces clefs que les clergés ont confisquées ; cette voie, qui suscite des mouvements sociaux, à travers l’histoire des civilisations, ne s’oppose pas à l’évolution, aux idées nouvelles, à la science – autant de thèmes que l’on retrouve, au moins partiellement, dans la théosophie.

Mais l’ouvrage de St-Yves qu’il commente est d’abord un livre d’histoire – une histoire de France et tout particulièrement une réflexion sur le rôle du Tiers. Cet aspect intéresse vivement Dramard, qui produit ce que l’on pourrait appeler une lecture d’extrême-gauche du modèle d’interprétation synarchique de la Révolution, avec, il faut le noter, ce que cela peut comporter de patriotisme, dans une vision qui associe le peuple à la nation, les classes dirigeantes à la jouissance et à la lâcheté face à l’ennemi – argument qui traverse alors une partie du spectre politique, jusque chez certains blanquistes qui tournent mal. Peut-on noter une proximité idéologique chez Dramard ? Pour lui comme pour d’autres socialistes français de cette époque qui conçoivent le capitalisme moins comme rapport social que comme simple domination des nantis, la question peut se poser, même s’il convient d’être prudent. Mais il réussit en tout cas le tour de force de comparer les valeurs de propriété et d’ordre des bourgeois versaillais « égorgeurs de 35 000 prolétaires » au dieu Moloch de Carthage.

Une dernière raison pour présenter cet auteur : en dépit de nos réticences face à certains aspects, en dépit du caractère parfois décousu de son argumentaire – mais les digressions sont ici souvent plus intéressantes que l’objet même de l’étude -, sa phrase est, comme souvent chez les auteurs de son époque, emprunte de clarté et d’une grande sincérité, portée par une tension entre révolte sociale et exploration ésotérique et plus généralement intellectuelle à laquelle on n’est certes plus habitués du côté des tenants de la Tradition.

Le 15 mars 1888, trois mois après la parution de son article dans la Revue socialiste, Louis Dramard, socialiste et responsable de la loge Isis de la Société théosophique, qui voulait un « rapprochement entre les aspirations des masses européennes » et les « Initiés vivant à l’autre bout du monde », meurt de maladie à l’âge de trente-neuf ans. En avait-il la prémonition ? « L’esprit de l’homme, comme son corps, se renouvelle partiellement chaque jour, en attendant la transformation plus radicale de la Mort ».

Denis Andro