Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 6 août 2019

Notes sur la Franc Maçonnerie considérée en tant qu’école morale par Robert Ambelain. 

« L’âme véritable de la Franc-maçonnerie se doit dépeindre non pas d’après les hommes enrôlés sous sa bannière, niais bien d’après la Tradition dont elle prétend se prévaloir » (1)

Cette Tradition s’est malheureusement altérée, au cours des âges, ainsi que toute oeuvre d’origine humaine. Et ceci était à peu près inévitable, par suite des réactions normales de ses constituants matériels rien d’autre que de pauvres hommes.

a) Les principes de liberté, d’égalité, de fraternité, charte inamovible des individus et des nations, à laquelle la Maçonnerie est attachée jusqu’à la mort, ont été trop méconnus, piétinés même, par tous les gouvernements et les partis politiques. Les intérêts particuliers et ceux des castes ou des oligarchies, champignons vénéneux engendrés par l’indéracinable égoïsme, ont été trop longtemps favorisés par les Pouvoirs publics (et cela partout, quels que soient les régimes), au détriment de l’intérêt général. Mais la vraie Maçonnerie s’est toujours élevée contre l’Injustice et l’Intolérance. Elle a voulu, partout et toujours, rétablir l’équilibre rompu. »

Notes sur la Franc Maçonnerie

Mais parce qu’ils étaient humains, les moyens employés par elle ont été, parfois, amenés à dépasser les limites de cette Sagesse qu’elle prenait pour flambeau. Pour lutter contre la détresse matérielle des gouvernés, contre la misère des humbles, elle est descendue nécessairement sur le plan matériel, sortant ainsi des ambiances toutes spiritualistes de ses hauts aréopages. Elle a ainsi perdu de vue son rôle essentiellement spirituel et son office de médiateur et de conducteur. Dulcificatrice des impatiences du Progrès, elle a parfois été dépassée par les peuples qu’elle s’était engagée à mener vers un mieux-être légitime. Et dans certains cas, elle s’est aussi prêtée aux réalisations partisanes.

Sans doute. Mais cette action était légitime en son essence, sinon en ses modalités. Les hommes qui, dans son sein, ont dirigé la lutte, étaient, pour la plupart, pleins de foi et de bonne volonté. Ils n’avaient qu’un seul objectif, rendons-leur cette justice : le Bien, et le Mieux. Pour cette bonne volonté, pour cette foi en un avenir meilleur, pour cette espérance en une charité plus grande entre les hommes, il faut les absoudre. Même si leur oeuvre, en sa finalité, était condamnable (et cela n’est pas…), la Maçonnerie serait encore innocente, car elle n’a jamais préconisé l’Erreur, mais la Vérité. L’erreur ou les défauts de certains éléments de son clergé, enlèvent-ils à l’Église, révérée par tant de catholiques, une part de son autorité morale et déforment-ils le précieux dépôt qui lui a jadis été confié ? Évidemment non. Nous revendiquons hautement, pour la Franc-maçonnerie, cette même équité.

Contrairement aux affirmations de ses détracteurs, la Maçonnerie n’est pas, en effet, une entreprise de démolition sociale, un organisme gangrené, dont l’activité néfaste propage la maladie dont il est atteint. Nombre de maçons, et non des moindres même (car le cordon ou le sautoir ne font pas l’initié ni l’adepte ; mais bien son propre travail intérieur), peuvent errer. Et le contraire serait étonnant. Beaucoup peuvent agir en vue d’intérêts personnels plus ou moins légitimes. Il est inadmissible de jeter l’interdit sur l’Ordre tout entier, par le fait de brebis galeuses, fussent-elles la majorité, qui s’abritent en ses Temples.

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Avant toute autre prérogative morale, le rituel maçonnique assure que le Profane qui frappe à la porte du Temple, est « libre, et de bonnes mœurs ».

De cet affranchissement préalable dont on répond pour lui, en quoi le néophyte est-il redevable ? Que lui doit-il de nouveau au point de vue moral ? Qu’est-ce que cette liberté ?

La liberté négative consiste en la maîtrise de soi-même, en la résorption des entraves matérielles et passionnelles, propres aux esclaves. Aussi en une période d’ascèse active, elle-même génératrice de l’aspect positif de ladite liberté… C’est là la liberté de réalisation. Cette dernière liberté est la véritable au point de vue maçonnique. Liberté de réaliser.

Par le thème que développent ses trois réceptions successives, la Maçonnerie symbolique prétend faire du profane un « nouvel homme ». Elle lui donne une seconde vie, elle le fait renaître. Cette naissance à la lumière spirituelle, consiste à rompre la fringue de ses passions, à briser la chrysalide intellectuelle des préjugés et des erreurs, dont l’âme de la foule ordinaire est trop souvent prisonnière, entravée en son élan vers la Vérité par tant de choses obscures et louches.

L’entrée dans le Temple, telle que le veut sa rituélie, provoque un choc psychologique, le choc de la lumière, brusquement révélée par la chute du bandeau noir. C’est l’éveil sur un plan nouveau. Une nouvelle vision des êtres et des choses.

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La Maçonnerie, neutre au point de vue religieux, ne veut pas de la Morale commune, reposant sur une crainte métaphysique, sur une récompense ou un châtiment post-mortem. La Maçonnerie veut le Vrai essentiel, le Beau en soi, le Bien Suprême. Et cela, sans se préoccuper des contingences engendrées par l’égoïsme des races, des nations, et des individus (compte tenu de la progressivité nécessaire à la stabilité du Cosmos). Elle accepte donc les compromis et les chemins de traverse, mais ceux axés vers le But final qu’elle se propose, et jamais les compromissions et les routes régressives. Ce n’est pas vainement que sa Symbolique donne à l’Orient, où naît la Lumière quotidienne, une telle importance, et ce n’est pas non plus sans motifs profonds que la Lumière personnifie en ses Temples le Bien suprême. La Maçonnerie accepte l’opinion du moment, pour autant qu’elle contient une parcelle de vérité, mais combat l’erreur et I’ignorance. Elle accepte un moindre bien pour aller vers un mieux futur certain.

Et parce qu’elle estime que le Bien, le Vrai, et le Beau essentiels, sont des attributs d’un Absolu qui est irréductible finalement en mode contingent, parce que cette religiosité qu’elle porte en elle est la plus haute forme même de l’esprit religieux, la Maçonnerie se refuse à définir et à limiter en des dogmes et des formules concrètes ce qu’elle entend par le Beau, le Vrai et le Bien. Pour elle, la Beauté et la Bonté sont sans limites dans le Temps ou l’Espace. Et nulle dogmatique ne la peut enfermer. Car, outre la Lumière, son guide est aussi l’Espérance…

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Et ceci justifie son apparente indifférence religieuse.

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La Maçonnerie ne tend pas seulement à créer, parmi ses Adeptes, des personnalités à la fois pures et fortes. Mais elle veut encore illuminer les masses dans la mesure du possible, leur faire comprendre ce qu’est réellement la justice, l’équité, le droit et le devoir, et les confirmer dans la liberté par la véritable fraternité, cette « caritas generis humani », jadis évoquée par Cicéron et les Stoïciens.

C’est pourquoi son enseignement est aussi un apostolat, et chez elle, tout converge vers l’action, sans demeurer dans le domaine des individuelles rêveries anagogiques.

Par la science spéculative, elle mène à la science des réalisations et son rêve, c’est de construire le Temple de l’Humanité. Et c’est pourquoi un de ses degrés prend pour devise la triade théologale : « Foi, Espérance, Charité ». Mais qu’est-ce que ces trois vertus, considérées du point de vue maçonnique pur ?

Tout à l’heure, nous prononcions le mot « illuminer ». Dans la langue vulgaire, ceci est synonyme de folie et de chimère. Mais pourtant, il est aussi un autre sens ! Et c’est celui d’éclairer… L’Illuminé doit lui-même être un flambeau.

C’est pourquoi la Foi maçonnique n’est pas cette croyance étroite par laquelle l’ignorant s’incline devant un dogme indéfinissable. La Foi maçonnique, c’est la transfiguration de la pensée, la sublimation de l’entendement. Ce n’est pas le credo héroïque ou paresseux du charbonnier de la légende, c’est le credo plein de lumière de la science discursive et intuitive, qui déclare : « je sens, je vois, je sais, et pour cela, je crois… »

L’Espérance, ce n’est pas cette aspiration béate vers une aide problématique et souvent imméritée, vers une récompense gratuite, inadéquate à l’effort déployé pour la conquérir. C’est l’essor de tout l’être vers les sommets de la Beauté et de la Justice.

La Charité, ce n’est pas l’amour égoïste d’un Bien conçu comme un bien-être dont on veut jouir. C’est l’Amour désintéressé, d’un suprême Idéal de Bonté, de Miséricorde et de Paix générale et non pour un seul être, mais bien pour l’universalité des Êtres…

Et ces trois vertus sont une seule et même chose, considérées sous trois aspects différents, par suite de la triplicité humaine.

C’est la Volonté, purifiée de tout alliage bâtard, la Raison, magnifiée et rendue subtile comme une lame d’épée, c’est le Coeur, élargi jusqu’au sacrifice par la Conscience illuminée… (1)

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Le vrai travail du Franc-maçon doit donc être totalement désintéressé, et accompli sous l’angle du Devoir. Le Franc-maçon, en effet, ne revendique pas ses droits personnels d’homme libre et franc, sinon pour accomplir ce devoir. Car il sait bien que ses droits sont relatifs et limités, mais que son devoir est absolu et sans bornes. Aussi, le Franc-maçon doit se considérer connue un apôtre, un chef missionné parmi les élites, car il doit tendre à devenir, et il doit devenir, à la fois un initié, un illuminé, un homme de coeur, de science et aussi d’action.

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Conçoit-on maintenant, à la lueur de ces quelques éclaircissements sur le véritable aspect intérieur de la Franc-maçonnerie, que cette vaste association est, en son principe, autre chose qu’une banale association d’entraide, qu’une fraternité de goûts et d’opinions, et surtout qu’un moyen honteux d’accaparer la matérialité sordide ?

Il se peut que le Grand Oeuvre qu’elle s’est imposé doive écarter de sa route certains obstacles, irréductiblement figés en une permanente hostilité. Il se peut que telles dogmatiques intransigeantes tentent de lui arracher des mains tous ses moyens. Impassible comme l’immanente Justice qui l’a missionnée, la Franc-maçonnerie Universelle se doit de briser ces obstacles sans haine comme sans faiblesse.

La grandeur surhumaine de sa tâche lui impose ce masque d’effrayante impassibilité qui a fait, si souvent, qu’on a reproché à la Maçonnerie de prêcher tels principes et d’en appliquer tels autres. Mais cette terrible puissance, elle se doit à elle-même, à la hauteur vertigineuse d’où elle émane, à la noblesse du Principe qui la suscita, de ne le mettre en action qu’avec discernement et équité.

Eggrégore de toutes les hautes spiritualités humaines, collectif de ce que l’Humanité totale compte de plus noble, de plus pur et de plus désintéressé en ses naturelles aspirations, la franc-maçonnerie se doit encore à elle-même de veiller à ce que nulle sanie étrangère ne vienne perturber sa propre eurythmie. Et, conséquence inéluctable, elle ne peut par conséquent ouvrir ses Temples à tous les désirs, à toutes les ambitions, et faire sienne n’importe quelles personnalités. Élite constitutive des élites, athanor en perpétuelle élaboration, la Franc-maçonnerie doit donc avant tout mettre en pratique sa vieille devise « Ordo ab Chao », au sein même de ses Ateliers, de ses Chapitres, et de ses Aréopages. C’est dire que la bonne volonté profane ne suffit pas pour justifier et motiver l’ouverture de ses Temples. Bien au contraire, elle doit exiger plus qu’elle n’est à même de donner. Ce faisant, la Franc-maçonnerie se montrera digne de la confiance que mirent jadis en elle les Illuminés qui présidèrent à sa genèse ; elle sera ainsi en possession de tous les moyens pour réaliser cet idéal de Justice, de Bonheur et de Fraternité, auquel elle a, depuis bientôt deux siècles, convié les Hommes.

Notes sur la Franc Maçonnerie par Robert Ambelain, Le Martinisme pp 142-145.

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Notes :

(1) Nous empruntons ces définitions magistrales à l’ouvrage (épuisé) de C. Chevillon « Le vrai visage de la Franc-maçonnerie ».

(1) Le lecteur profane appréciera comme il se doit cette magnifique définition de la vraie maçonnerie due au profond penseur et au chrétien convaincu que fut C. Chevillon.