Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 30 décembre 2015

Par Melmothia

4. Au Moyen Age

Tandis que Platon et Aristote recyclent Empédocle, de son côté, le futur père de la médecine, Hippocrate (-460 à -370 environ), bidouille aussi une théorie quaternaire : Le corps humain dépend de quatre principes, sang, phlegme, bile jaune et bile noire dont l’équilibre induit la santé, et le déséquilibre la maladie.

Son disciple, Galien, inaugurera le rapprochement entre la théorie des éléments et celle d’Hippocrate, mais sans établir de correspondance stricte. Il faudra attendre la médecine byzantine pour que tout cela s’agrège en une théorie unique où tout correspond parfaitement à tout.

Développée et complétée par les médecins arabes, la théorie des humeurs, fusion des idées d’Aristote et de celles d’Hippocrate, revient alors en Occident où elle est érigée en dogme. Grâce à elle, on saigne les malades jusqu’à les faire crever et pour que ça aille plus vite, on leur enfile des laxatifs par l’autre bout.

C’est que le Moyen-Age aime Aristote plus que tout au monde. Enfin, un peu moins que Jésus, mais beaucoup quand même… Désormais les tempéraments sont associés aux éléments, aux saisons, aux pathologies, etc. On retrouve le quaternaire partout, en haut, en bas, dans les coins. Et toujours avec cette même idée que tout est bien à sa place grâce à un démiurge calculateur.

Si bien que lorsque Képler cherche à comprendre la structure de l’univers, c’est vers les polyèdres réguliers qu’il se tourne. Lui aussi croit en l’harmonie des sphères & au dieu mathématicien. Les intervalles existant entre les orbes des planètes ne sauraient être le fruit du hasard.

L’octaèdre s’inscrira donc entre les orbites de Mercure et de Venus, l’icosaèdre entre Venus et la Terre, le dodécaèdre entre la Terre et Mars, le tétraèdre entre Mars et Jupiter, enfin le cube entre Jupiter et Saturne.

Dans le Mysterium cosmographicum, il raconte que ses calculs l’ont conduit à voir :

« les solides symétriques s’insérer les uns après les autres avec tant de précision entre les orbites appropriées que si un paysan demandait à quels crochets les cieux sont fixés pour ne pas tomber, il serait facile de lui répondre »[1].

Quant au soleil, à l’espace et autres trucs qui ne bougent pas, il les explique par la Sainte Trinité, et hop le tour est joué.

Image extraite du site La Page de l’Oncle Dom.

5. Les trous de l’Elémental

La théorie des éléments va dominer la pensée occidentale pendant près d’une vingtaine de siècles, et ce dans tous les domaines: physique, médecine, psychologie, astronomie, etc. jusqu’à ce qu’au XVIIIeme siècle, la science la relègue enfin au placard. Elle n’aura désormais plus le droit de cité dans la pensée, hormis dans l’ésotérisme où son succès ne décroît pas.

Les raisons en sont évidentes : Tout d’abord, aucune théorie moderne ne pourra jamais caresser ses postulats à ce point dans le sens du poil. Le quaternaire élémental est une autoroute conceptuelle pour l’ésotérisme.

Si des essences communes unissent en sous-sol les manifestations du monde derrière leurs apparentes divergences, se dessinent alors tous les possibles rêvés en matière de sympathies, influences astrales, minérales, homéopathiques. L’univers peut être quadrillé par le système des correspondances, une chose peut agir sur une autre, on peut transmuer le plomb en or.

Ensuite, au contraire de la science, l’ésotérisme aime la marche en crabe, l’ancienneté n’y est jamais synonyme d’anachronisme mais de qualité, à croire qu’on négocie du pinard et non des idées. Se réclamer d’Aristote n’est pas suranné, c’est ‘traditionnel’ et que certains ésotérisants puissent continuer à dégainer la théorie des humeurs comme modèle psychologique acceptable ne dérange apparemment personne.

Enfin presque. Je vous invite quand même à lire le coup de gueule d’un astrologue fatigué des flegmatiques, des bileux et d’allumer sa clope avec deux silex : Critique de la théorie des quatre Eléments de l’astrologie traditionnelle, par Richard Pellard, sur le site Ariana.

A la décharge de l’archaïsme, il faut pourtant reconnaître que vingt siècles de pensée élémentale ne s’effacent pas comme ça. A défaut de pouvoir prétendre à la vérité cosmique, notre quaternaire conserve son pouvoir psychologiquement évocateur.

Jung, et à sa suite Bachelard convoqueront notre bon vieux quaternaire pour aborder, non le cosmos, mais l’imagination humaine, le premier allant jusqu’à rajeunir la théorie des humeurs pour fonder sa typologie: Sensation/ Sentiment/ Pensée/ Intuition, démarche discutable mais qui a le mérite du lifting. Selon lui, le quaternaire a vocation de réconciliation avec l’inconscient.

Alors que faire de nos quatre éléments ? Les considérer comme des incontournables de la psyché, qui comme le prétend Jung, seraient des opérateurs de pensée, ou comme des stigmates d’un obscurantisme dont il conviendrait enfin de se défaire ?

A moins de les envoyer tester la saignée et le lavement, l’angle imaginaire reste apparemment le seul par lequel les ésotérisants peuvent encore empêcher la savonnette de leur glisser des mains. D’ailleurs la mode depuis deux siècles étant au tout subjectif, il serait dommage qu’ils ratent cette occasion unique d’être de leur temps.

Cependant, pour le plaisir de rebondir et de jeter encore un peu d’encre dans une eau déjà troublée, je laisserai le mot de la fin à Hubert Reeves :

« Ce n’est pas un hasard si le nombre quatre est un garant de la stabilité. Les propriétés des particules vont souvent par deux. Il y a deux sortes de nucléons: protons et neutrons; deux charges électriques (+) et (-), etc. Quand deux fois deux propriétés sont présentes, la stabilité est encore accrue. Le nombre quatre est «magique» pour les physiciens » [2].

©Melmothia 2008

[1] Cité dans La musique des sphères de Marc-Lachièze Rey et Jean-Pierre Luminet, Pour la science No 253, novembre 1998.

[2] Patience dans l’azur, Hubert Reeves, Le Seuil, 1981.