Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 9 août 2019

Existe-t-il une Lucy chez les sorcières ? Par Dave Evans. « Sorcière » est un terme équivoque. Il varie fortement au travers du temps, selon le lieu (par exemple en Europe, Angleterre, Écosse & Amérique) & l’atmosphère religieuse & il est souvent coloré par les divers degrés de croyance des individus en dieu & au surnaturel. Ce court essai examine les sources d’informations relatives aux sorcières, à partir de la Bible, des pamphlets de procès en sorcellerie & de traces historiques plus récentes & aussi d’interprétations & il conclut qu’il n’y a pas de sorcière-type historique ; mais, comme il le sera suggéré plus loin, qu’il y a plutôt une vieille femme seule, sans éducation, au langage peu élaboré, à l’apparence & de classe sociale ou de réputation pauvres, qui peut en être un indicateur. Il semble aussi que celles que l’on accusait d’être sorcières étaient de très utiles boucs émissaires face aux grandes peurs de la société par rapport à des événements inexplicables par la science contemporaine, tels les épidémies subites ou les temps désastreux. Dans l’Angleterre de l’après Réforme enfin, une pauvre petite catholique romaine était considérée comme dangereuse.

La question initiale majeure est de déterminer qui essaye de définir ce qu’est une sorcière. Les prêtres, les autorités séculières, les victimes accusées ou soupçonnées avaient souvent des vues fortement divergentes. À partir de notre point de vue du 21e siècle & avec des informations limitées de l’époque, et souvent biaisées (car souvent écrites par des observateurs externes, ou par ouï-dire, tronquées par les scribes & selon les besoins politiques) il est très difficile d’apprécier combien le monde était différent il y a 400 ans d’ici. Cela rend toute définition post hoc toujours susceptible de subir des modifications & des critiques.

Nos perspectives peuvent également être influencées par le courant néo-païen de la « Witchcraft ». Il y a nombre de prétentions, comme celles de Murray qui employa la mythologie & le folklore afin de postuler une continuité des croyances & pratiques sorcières dérivant de cultes de la fertilité pré-(plutôt qu’anti-)chrétiens (voir l’article précédent). Le sorcier américain contemporain Starhawk insiste moins sur cette chaîne ininterrompue, reconnaissant qu’en dépit d’un nom commun, la sorcellerie moderne est probablement très différente de toutes les pratiques existantes dans l’Europe primitive ; même si l’historien Ginzburg pense qu’il existe un élément de continuité.

Les définitions de la sorcellerie données par l’Église dérivent de la Bible. Elle a fourni une source antique & faisant indiscutablement autorité pour tout ce qui concerne les aspects de la vie & de la conduite dans le monde chrétien ; ainsi que Exode 22:18 « Tu ne souffriras pas que vive une sorcière » qui est invariablement cité par les persécuteurs des sorcières, et même encore en 2001. Cependant, le texte qui donne une liste d’autres commandements quant aux affaires « normales » de la vie de tous les jours ne donne aucune indication sur qui ou ce que peut être une sorcière. Il est possible que cette ligne soit un ajout ultérieur, car le reste du chapitre continue de manière nette avec plusieurs versets dédiés à des détails très spécifiques d’offenses & de punitions, etc. L’injonction de tuer les sorcières fait tout juste huit mots ; ce qui est assez hors contexte & rompt plutôt avec le rythme général du chapitre.

Le reste de la Bible est tout aussi vague. Les sorcières sont condamnées ; ne doivent pas être employées (Deutéronome 18:10 ; Samuel 15:23) ; & les hommes ainsi que les femmes peuvent être des sorciers (Chroniques II 33:6 ; Actes 8:9-11 ; Isaïe 47:9, 57:3). Nous n’avons qu’une seule fois de détails, dans les Actes 13:6, où l’on parle d’un « sorcier, un faux prophète, un Juif ». Il n’y a aucune description de l’âge, du genre, du comportement ou de l’apparence des sorcières autre que celle de la Sorcière d’Endor (1 Samuel 28:7) qui était une femme possédant un esprit familier mais sans caractère spécifiquement démoniaque. Ainsi… tu ne souffriras pas que vive une sorcière, mais le verbe de Dieu ne nous dit pas ce qu’est une sorcière… Hum, une sorte de justification pour tuer qui vous voulez, non ?

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Dans un livre aussi imposant, il semble bizarre qu’il y ait si peu de mentions à la sorcellerie ; tout spécialement si c’était réellement un problème aux temps bibliques. Pour la fréquence de tels mots par rapport aux autres crimes dans les deux Testaments, « sorcier » apparaît 11 fois, « sorcellerie/sorcière » 15 fois & « magie » 15 fois. Par contraste, il y a 57 références à « adultère/adultères », 37 à « meurtre » & 106 à « démoniaque/démons ». Cela ne permet pas d’affirmer statistiquement que l’adultère est un problème à peu près six fois plus grave que la sorcellerie, mais cela suggère que les rédacteurs de la Bible étaient plus concernés par des réalités terrestres que par d’hypothétiques sorcières. C’est un peu la même chose aujourd’hui, il y a de nombreuses lois concernant les événements de la vie de tous les jours, comme le meurtre, le vol, etc. (qui sont aussi dans la Bible), mais il y a très peu de lois contre des choses étranges qui n’arrivent que très rarement – le système légal étant très réactif aux événements…

Reflétant cette importance mineure de la sorcellerie dans la Bible, l’Église l’a considérée comme n’étant qu’un simple fantasme pendant plus de 1000 ans. Ce n’est qu’après les luttes internes de l’Église suivant les événements de la Réforme & les édits anti-sorcières & anti-femmes du Pape Innocent VII en 1484, que les chasseurs de sorcières se virent donnés le pouvoir d’agir, aidés en cela par des publications comme le Malleus Malleficarum, un manuel de chasse aux sorcières profondément misogyne. Les sorcières semblèrent remplir un besoin de « peuple du malin », tout particulièrement à une époque considérée comme étant là « les derniers jours » avant l’apocalypse biblique ; quand le mal & le bien devaient survenir & se battre pour la possession du monde.

Ici, la notion d’une inversion culturelle est importante. Pour qu’une chose apparaisse comme mal & dangereuse, il faut la décrire comme proche du pôle opposé au bien de la société chrétienne. Ainsi, la sorcière est souvent laide, destructrice (contre l’oeuvre de Dieu, du Créateur), adoratrice & copulatrice du malin (afin d’être le reflet des nonnes qui sont spirituellement mariées au Christ, mais sans sexe, oh non certainement pas… du moins aux yeux du public.), qui cause le malheur & parle de manière blasphématoire. Et, plus important encore, puisque le prêtre catholique est un mâle, afin de satisfaire la théorie d’inversion totale, le sorcier doit être une femme.

Que des sorciers démoniaques aient existé, cela peut être discuté. Les accusations de diabolisme sont probablement une construction des inquisiteurs, qui n’étaient que ce qu’ils voulaient entendre de leurs prisonniers afin de confirmer les injonctions papales, & les crimes étaient souvent confessés sous la torture après une mise en condition préalable où on leur donnait les détails à confesser, ou encore les prisonniers étaient interrogés par des questions fermées qui ne souffraient aucune échappatoire comme : « par quels moyens êtes-vous entré en contact avec le diable & quand l’avez-vous pour la première fois, & comme avez-vous su que c’était le diable ? » Cela a pris plus de 800 procès avant que la notion de sabbat de sorcières, la réunion en groupe avec le diable, soit entièrement formulée & devienne commune à l’Europe entière.

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Cependant, l’Europe n’étant pas un État homogène, le mot « sorcier » n’est pas un concept européen cohérent. L’utilisation de familiers était plus un phénomène anglais (il n’y a qu’une seule trace ailleurs en Europe) & alors que le diabolisme était un thème de procès commun avec les sorcières européennes, les sorcières avaient tendance à n’agir qu’avec un seul grand démon à qui elles étaient subordonnées, les démons des sorcières anglaises étaient de petites créatures, souvent appelées familiers & qui n’étaient pas adorés comme tels. Sur le continent, les sorcières étaient jugées pour hérésie alors qu’en Angleterre, le crime principal était le maleficium, le fait de causer du tort par la magie.

En Europe, dans beaucoup de villages du début de l’ère moderne, les sorciers/sorcières locaux étaient vus comme des ressources utiles pour les guérisons magiques ou pour localiser les objets perdus. La désignation péjorative de sorcier était fonction de la « patience, de la tolérance ou de la reconnaissance du reste de la communauté ». Cependant, même les guérisons de maladies par la voie de la magie étaient souvent perçues, tout particulièrement par l’Église Catholique, comme démoniaques, et les personnes ainsi guéries étaient en danger (même inconsciemment) d’être sous l’emprise du malin. En Europe, sous une perspective cléricale ou étatique, les sorciers étaient aussi des hérétiques & des traîtres présumés. À cette époque & dans ces pays, l’Église & l’État étaient très intimement liés et une offense contre l’un était automatiquement une offense contre l’autre — par exemple : dresser des horoscopes pour le monarque pouvait être une trahison s’il était utilisé pour prédire sa mort.

Les hérétiques « normaux » (c’est-à-dire chrétiens) étaient aussi sujets à des accusations gratuites de sorcellerie, tout spécialement en Angleterre où la position officielle était que les catholiques ne pouvaient être persécutés à cause de leur religion. Cependant, ils pouvaient être persécutés pour une lointaine ressemblance avec les sorciers/sorcières, & beaucoup de pamphlets anglais sur les sorciers/sorcières & des comptes rendus de procès étaient ouvertement des textes anti-catholiques. L’utilisation de prières latines comme le Rosaire était perçue comme une incantation sorcière, sur le simple fait qu’elles étaient mises hors la loi & donc pratiquées en secret de telles prières devinrent des sorts magiques. Les juifs étaient aussi largement persécutés, parfois comme sorciers (l’étiquette de mangeur d’enfants & d’hérétique étant interchangeable entre sorcier & juif à diverses époques de l’histoire européenne) mais toujours du fait de leur judéité.

L’opportunité de poursuivre en justice pouvait venir d’accusations de malheurs causés par un sorcier. Et subséquemment, les accusés pouvaient impliquer d’autres personnes, qui pouvaient aussi être interrogées & subir un procès. Les pays avec une Inquisition active voyaient aussi des prêtres recherchant pro-activement des sorciers & interrogeant les villageois afin d’enregistrer toutes rumeurs de sabbats ou afin de découvrir qui était soupçonnée d’être un/une sorcier/sorcière.

Pour les chasseurs de sorcières, une des caractéristiques de la sorcellerie était, du moins en Angleterre, le maleficium, c’est à dire un mal causé aux gens, aux biens ou aux récoltes. Cela peut sembler stupide, mais encore aujourd’hui nous créons des liens de causalités irrationnels entre certains événements. Des faits récents sont des plus importants pour l’appréciation personnelle du bien-être, sans égards quant à des faits plus anciens ; et des évidences de simples causalités objectives sont souvent mises à mal par les croyances mentales des individus, telle que la croyance dans les pouvoirs démoniaques des sorcières. Il est probable que ce genre d’appréciations étaient similaires il y a 400 ans & qu’elles étaient plus le reflet de tensions sociales sous-jacentes aux structures sociales du village que toutes autres notions de sorcellerie.

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Existe-t-il une Lucy chez les sorcières ? Tilla Durieux en Circé, Franz von Stuck, 1913.

Tilla Durieux en Circé, Franz von Stuck, 1913.

Beaucoup de ces conflits de village évoluaient autour des femmes, car elles étaient habituellement en charge des activités de groupe comme le soin des enfants ou les tâches agricoles et donc elles avaient énormément de liens communautaires ; & donc une plus grande opportunité d’entrer en conflit les unes avec les autres. Si l’on examine les interrelations entre les intervenants dans les procès en sorcellerie, on découvre souvent des inimitiés familiales ou territoriales, pour lesquelles des accusations de sorcellerie peuvent avoir été les dernières, & souvent les ultimes escalades de conflits sociaux ou personnels insolubles. Mais, accuser une personne de sorcellerie était risqué, car une accusation jugée être fausse pouvait résulter en un contre-procès, ou mener à une accusation pour avoir fait perdre du temps au tribunal.

Dans les minutes des procès qui ont survécu, le sorcier y est de manière prédominante, vieux, laid, intimidant & de sexe féminin ! Les estimations varient, mais il est probable qu’il y ait eu neuf ou dix femmes accusées de sorcellerie pour un homme. Les femmes étaient probablement des sorcières si elles avaient « une sale tête… de la moustache… les yeux torves ». Elizabeth Sawyer, qui était borgne, était « pareille à un fantôme… déformée… injurieuse… blasphématoire », alors que Mary Barber était « monstrueuse ». Même les sceptiques décrivaient les accusées comme « pauvres, malignes, de vieilles folles radoteuses » & elles étaient donc les moins aptes à se défendre contre leurs accusateurs.

Ce danger ne signifiait pas nécessairement un procès, mais toute rumeur sorcière était très péjorative, & à une époque de faible mobilité socio-géographique, tout particulièrement pour les femmes ayant de jeunes enfants, il était très difficile de s’échapper d’une région si le nom de la famille était sali. Si l’une d’entre elles pouvait fuir, la rumeur la suivait souvent. La disgrâce pouvait aller au-delà d’une génération & des communautés fermées sur elles-mêmes atteignaient souvent le niveau d’ébullition quant aux descendants survivants de « sorcières connues » qui étaient souvent en danger de se voir accusés & déclarés coupables uniquement sur base de la généalogie sans aucun support des faits.

En conclusion, après avoir examiné une variété de textes il semble qu’il y ait une faible identité ou typologie sorcière cohérente. Cependant être isolé, âgé, peu éduqué, de laide apparence & de basse classe sociale étaient des indicateurs particuliers. La classe sociale défavorisée serait liée à l’éducation & à la « laideur » dans le cercle vicieux de la pauvreté. En Angleterre enfin, être un catholique illettré dans l’après Réforme était également dangereux. L’indicateur majeur qui prime était d’être une femme.

La vision moderne est que la « sorcière » semble fort être une étiquette sociale prête à être collée, souvent de façon très hasardeuse, lorsqu’un besoin pressant de trouver un bouc émissaire doit être trouvé pour expliquer d’inexplicables infortunes. Toute faille était suffisante pour engager des procès iniques & de possibles exécutions ; qui par le mode opératoire pouvait vider tout un village. Une meilleure définition de « sorcière » serait peut-être une infortunée femme , bouc émissaire de la société apeurée par l’inconnu & le surnaturel. Des définitions telles que celles-ci sont produites & sujettes des époques, de la géographie & des milieux religieux & séculiers. Il est probable que même en 400 ans de temps, les sorcières d’alors (en assumant qu’un tel groupe existait encore à l’époque) soient très différentes de ce que nous nommons aujourd’hui sorcières.

Existe-t-il une Lucy chez les sorcières ? Dave Evans. Traduction française, Spartakus FreeMann, juin 2002 e.v.

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