Isopséphie, Cabale et Mystique des Nombres Grecs

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Article publié le 7 fév 2010

Par Spartakus FreeMann

« J’aime celle dont le nom est 82 ou 935. Signé Ϡιδ »

Inscription à Bar-Ha-Rôm

Si l’on a souvent pu entendre parler de la Kabbale et du procédé de la guématria, il est plus rare – et il peut sembler étrange – de parler de Cabale grecque. Cependant, comme nous le verrons, les procédés arithmologiques tentant d’expliquer la valeur mystique d’un mot par sa valeur numérique, ou encore de rapprocher deux mots de valeur numérique identique, existe également dans d’autres langues, comme le grec.

Dans un premier temps, nous essayerons de définir ce que pourrait être la « Cabale grecque » en tentant un anachronisme comparatif. La Kabbale juive est – si nous osons la réduction – un ensemble de procédés herméneutiques visant à l’élucidation du texte divin. Nous ne retrouvons rien de tel dans la mystique grecque qui s’applique plutôt à expliquer le monde au travers des nombres ; les nombres sont essence du monde et retrouver des traces de ceux-ci chez les êtres et les choses n’est qu’une preuve de leur omniprésence. Cependant, nous retrouvons bien chez les pythagoriciens une mystique que nous rapprochons d’une tentative d’explication herméneutique, non des textes, mais, comme nous l’avons dit, du monde lui-même.

De là, certains auteurs contemporains, ont osé parler d’une « Cabale grecque » : Aleister Crowley et son Greek Qabalah, mais aussi ses jeux de mots et de lettres afin d’expliquer le sens de la Loi de Thélème. Ainsi, l’équivalence mystique prouvée par l’intimité mathématique d’Agapè et de Théléma : Agapè, αγάπη, vaut 93 puisque alpha=1, gamma=3, alpha=1, pi=80, êta=8 ; Théléma, θέλημα, vaut également 93 puisque thêta=9, epsilon=5, lambda=30, êta=8, mu=40 et alpha=1.

Ainsi, nous connaissons l’utilisation de l’isopséphie par les travaux d’Apollonius de Perga, au 3e siècle avant notre ère, et de Léonidas d’Alexandrie au 1er siècle de notre ère. L’isopséphie, qui signifie originellement « égalité des votes », du grec isos (égal) et psêphis (caillou, vote), désigne la valeur numérique équivalente de mots dans la langue grecque : « Additionner les symboles numériques désignés par les lettres d’un mot et remplacer le mot par le chiffre obtenu s’appelle pséphie. Quand la somme des lettres-nombres de plusieurs mots est identique, on parle d’isopséphie » (A. Strus, RBI 102, 1995, page 244).

Dans la littérature grecque antique, ainsi que le souligne le dictionnaire de Bailly, le mot πυθμην (pythmen, fondement) peut revêtir le sens de technique de réduction d’un nombre à l’unité. Kieren Barry nous définit ce procédé comme suit : « Le pythmen est la réduction de la valeur numérique de chaque lettre à sa racine de nombre 1 à 9 » (1). Le pseudo Hippolyte dans ses Réfutations de toutes les hérésies (IV, 14) nous expose une méthode utilisée afin de découvrir la « racine » d’un mot à partir de sa valeur numérique. On répartit les lettres selon neuf « monades » afin d’en extraire la valeur unitaire :

« Ils prétendent que tout nombre a une racine : dans les milliers autant d’unités qu’il y a de milliers. Par exemple, la racine de 6000 est 6 unités ; de 7000, 7 unités ; de 8000, 8 unités etc. Dans les centaines il y a autant d’unités qu’il y a de centaines, ainsi le même nombre d’unité est leur racine. Par exemple, dans 700 il y a 7 cents : 7 unités est leur racine. Et de la même manière dans les décades : 8 unités est la racine de 80… Et ainsi procèdent-ils avec les parties composants les noms. Car chaque élément est disposé selon certains nombres. Par exemple, Nu consiste en 50 unités ; mais de 50 unités, la racine est 5 et donc la racine de Nu est 5.

Par exemple, à partir du nom Agamemnon (αγαμεμνων) on obtient 1 unité de l’alpha (α), 3 unités du gamma (γ), 1 unité de l’alpha (α), 4 unités de mu (μ), 5 unités d’epsilon (ε), 4 unités de mu (μ), 5 unités de nu (ν), 8 unités d’oméga (ω), 5 unités de nu (ν) ; ce qui tout ensemble donne en un seul rang : 1, 3, 1, 4, 5, 4, 5, 8, 5. Ceci additionné ensemble donne 36 unités. A nouveau ils en retirent la racine et obtiennent 3 et 6. Ainsi, la racine du nom Agamemnon est 9. »

Par ce procédé, que l’on peut rapprocher de la « règle de neuf », on obtient une valeur numérique d’un mot que l’on peut réduire encore à l’unité (de 1 à 9) en se référant à la table ci-après (reprenant les lettres grecques). Ce procédé est encore utilisé aujourd’hui dans ce que l’on nomme la « réduction arithmosophique » où l’on réduit la valeur d’un mot à un nombre unitaire.

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Afin d’éclairer le lecteur, nous proposons un exemple. Prenons le mot grec AGAPE (ἀγάπη) : 1 + 3 + 1 + 80 + 8 = 93. Par cette méthode, nous réduisons à la monade : 1 + 3 +1 + 8 + 8 ce qui nous donne 21 monades ; 20 que l’on réduit à la monade 2 et la monade 1. Le résultat est la monade 3 (2+1).

Dans la Grèce Antique, les 24 lettres de l’alphabet plus trois signes additionnels étaient utilisés afin de signifier des nombres. Ces 27 signes étaient répartis dans les 3 ennéades du système numérique grec qui fut utilisé en Europe jusqu’au 13e siècle. On retrouverait ainsi dans ce système grec la répartition de la « Kabbale des Neuf Chambres » de la Kabbale juive traditionnelle : les 27 lettres de l’alphabet hébraïque réparties par groupe de 3 dans les 9 chambres, ou les ennéades.

Il semblerait que le sens technique du mot pythmen provienne du début de l’ère chrétienne, lorsque les néo-pythagoriciens ont adopté une clef de calcul qui leur permettait de retrouver dans les noms des dieux du panthéon grec des correspondances intéressantes.

On lit également dans le Theologoumena arithmeticæ, attribué à Nicomaque de Gérasa de l’école de Jamblique (voir aussi le Pseudo Jamblique, Theologoumena arithmeticae, De Falco, Leipzig, 1922), un commentaire des dix premiers nombres où chaque dieu est rapproché d’un de ces nombres.

Cet ouvrage passe en revue les 10 premiers nombres de la décade pythagoricienne en s’efforçant de relier la nature des choses à l’hypostase des nombres soulignant la présence des dieux et des déesses dans le monde. Le nombre devient un médium afin de communiquer et d’affecter la divinité. La pensée grecque ne définissant pas tant les hommes et les dieux en tant que « personnes » qu’en termes de « mesures », il n’est pas étonnant de retrouver la mesure suprême, le Nombre, en tant que symbole de l’harmonie chez les néopythagoriciens. Ainsi donc dans cet ouvrage, ce ne sont pas les dieux qui sont réduits aux nombres , ni l’inverse, mais une échelle de correspondance harmonique qui est dressée afin de mieux laisser appréhender la nature mystérieuse des dieux et d’entrer en contact directement avec eux.

La Monade, principe de tous les nombres car elle est à la ressemblance du dieu suprême contenant toutes choses. Associée au chaos (χαος) et à l’abysse (χασμα), à Zeus-Tour. Et à Hestia. La Monade est hermaphrodite.

La Dyade, la dualité, qui permet aux autres nombres d’advenir et de se former, est associée à la « matière » (υλη), mais aussi à la « justice », à « Isis » (à partir du jeu de mot sur Isin, Ισιν, et ison, égal) , à « nature » (φυσιν), « Rhéa » (Ρεαν) ou « Zeus Mère » (διομα τερα). La dyade est donc essentiellement féminine.

La Triade, premier nombre impair de l’action – le Un n’étant jamais ni pair ni impair dans la tradition pythagoricienne – et premier nombre parfait unissant la Monade et la Dyade. La Triade est associée à tout ce qui est « composé » et à la « connaissance » (γνωσις). Nicomaque lui associe Hécate – la déesse aux trois têtes (triképhalos) qui préside aux carrefours (triodos), à Léto, Apollon et à la mère d’Artémis.

La Tétrade, le nombre 4, est celui des grands prodiges car elle est le « dieu qui est en toutes choses » (παν εος). On l’associe à Héraklès, Héphaïstos, Dionysos, Hermès.

La Pentade (πεντας) qui est le centre de tout, comme le 5 est le centre des dix premier nombres. C’est l’articulation de la décade. On l’associe à la « justice » (Δικαισ υνη), à la vengeance (Νεμεσις) ou au « Milieu des Milieux » (μεσων μεσην) et à Aphrodite.

L’Hexade est également reliée à Aphrodite car elle unit la Dyade et la Triade par multiplication.

L’Hebdomade est le seul nombre pour les pythagoricien qui ne soit généré par aucun des premiers nombres sauf par l’unité et qui n’en génère aucun autre. C’est pourquoi on l’associe à Athéna.

L’Octade est associée à Rhéa, la femme de Kronos, mère d’Hestia et des grands dieux, également à Cybèle.

L’Ennéade est le premier carré du nombre 3 et la durée de mois de gestation d’un enfant, on l’associe par conséquent à Halios (Hélios, la soleil identifié à Apollon), Prométhée et Hécate.

La Décade représente le grand développement selon les pythagoriciens puisqu’elle est le résultat de l’union des 4 premiers nombres : 1, 2, 3, 4. On l’appelle « Foi » (Πιστις) et elle est associée à Atlas, Panès, Urania, la Mémoire (Mνημοσύνη).

La valeur numérique des lettres grecques.

Le lien entre la mystique pythagoricienne et la magie « contemporaine » se retrouve notamment chez Corneille Agrippa ; ainsi, dans le chapitre 18 de sa Magie Céleste, il décrit les diverses attributions numériques aux lettres de l’alphabet grec.

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« C’était, nous dit Agrippa, chez les Grecs, la première façon de représenter les chiffres. Ensuite, ils divisaient l’alphabet en trois groupes de lettres : le premier groupe commençant à Alpha représentait les unités, le second commençant à Iota les dizaines, le troisième commençant à Rhô les centaines. Cette disposition a été adoptée à l’imitation des Hébreux par les Grecs de l’époque tardive ».

Mais, comme il manquait à leur alphabet trois lettres, ils ont ajouté trois signes pour représenter les nombres six, quatre-vingt-dix et neuf cents ; le six est représenté par un stigma : Ϛ. Le quatre-vingt dix par un koppa numéral : ϟ. Le neuf cent par un sampi : Ϡ.

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Enfin, dans un troisième système, les Grecs se servaient seulement de six lettres pour marquer leurs nombres : Ι pour l’unité, Π pour le cinq (lettre initiale de Penta qui signifie cinq), Δ pour dix parce que cette lettre est l’initiale du mot grec deka qui veut dire dix ; H pour cent parce que c’est l’initiale du mot hekaton qui veut dire cent. X pour le nombre mille, du mot grec cillia (mille). M pour dix mille du mot grec muria (dix mille).

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Notez les lettres obsolètes entre parenthèses dans le tableau : koppa (ϟ) pour 90 et sampi (ϡ) pour 900. On trouve encore parfois la lettre obsolète digamma (ϝ) pour 6.

Les techniques pséphiques.

Différentes techniques furent développées, probablement autour du 2e siècle de notre ère, dans le monde grec utilisant des lettres afin de signifier des nombres. De ce fait, tous les mots avaient une valeur numérique et étaient donc potentiellement des nombres ; et inversement, des nombres pouvaient signifier des mots ou des acronymes. Ces techniques nous sont aujourd’hui connues par trois sources : Saint Hyppolite et ses Philosophumena ; Artémidore qui utilisait un système idiosyncrasique ; et les papyri grecs de Leyden.

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Tout d’abord, dans la pronostication pséphique – très populaire à l’époque byzantine – les noms ou les termes étaient convertis, comme nous l’avons vu, en nombres en additionnant la valeur numérique de chacune des lettres les composant. Ces sommes étaient alors interprétées et analysées afin de prédire le futur.

Ensuite, nous avons les techniques proprement pséphiques.

La première est appelée pséphie antagoniste. On prend deux noms et l’on pose une question pour savoir lequel l’emportera dans un combat, si un mariage aura lieu et sera heureux, etc. Les lettres de chacun des deux noms sont additionnées et la somme est ensuite divisée par neuf jusqu’à réduction à un résultat entre 1 et 9. On consulte alors une table de 9 cases par 9 qui détermine la réponse à la question. M.P. Tannery donne, d’après les manuscrits 2009, 2256, 2419 et 2426 de la Bibliothèque nationale, une lettre attribuée à Pythagore, adressée à Telaugès, avec une table divinatoire fondée sur de pures combinaisons numériques, sans données astrologiques proprement dites.

Dans un autre texte de la Bibliothèque Nationale, au folio 33 du manuscrit 2419 se trouvent deux tableaux qui ressemblent à la sphère de Démocrite et à l’instrument d’Hermès. Le premier, sous la rubrique ψῆρος δόκιμος… (calcul éprouvé…), consiste en trois lignes, renfermant chacune douze nombres horizontaux de 1 à 36, par tranches verticales. Vis-à-vis la première ligne : ζωή (vie) ; vis-à-vis la seconde : état moyen (μέσα) ; vis-à-vis la troisième ligne: θάνατος (mort).

La seconde est appelée cercle ou sphère de Pétosiris (2), du nom du diagramme circulaire qui accompagne souvent le texte (voir le manuscrit grec 2419 de la Bibliothèque nationale, collection astrologico-magique et alchimique). Cette technique est utilisée pour déterminer un pronostic de maladie, par exemple. Au contraire de la première technique, on n’utilise ici qu’un seul nom. On additionne alors les nombres correspondant aux lettres du nom et le jour où le patient est tombé malade. La somme obtenue est alors réduite par 29 ou trente. Le résultat est alors examiné sur la sphère de Pétosiris où tous les nombres de 1 à 29 ou 30 sont disposés. L’endroit où est situé le nombre sur la sphère détermine le pronostic pour la cure du patient.

La troisième est appelée technique d’Hermès car de nombreux manuscrit en attribuent la paternité à Hermès Trismégiste. Cette technique, très similaire à la précédente, emploie le calendrier égyptien et les résultats sont déterminés par des schémas arithmétiques.

La dernière technique est également utilisée à des fins de pronostics médicaux. On calcule la valeur pséphique du nom du patient et on le réduit par trois. La résultante, couplée avec le jour de la semaine où la maladie a débuté, est alors reportée sur une table qui indique si oui ou non le patient va survivre.

Notons enfin l’Oneirocriticon d’Artémidore de Daldis dont un chapitre est consacré à la durée de la vie humaine et à l’interprétation des nombres qui apparaissent dans les rêves. Il est possible, en suivant diverses méthodes, de déduire le nombre d’années de son existence à partir d’un nombre apparu dans les rêves. Les procédés habituels (utilisant la valeur numérique des lettres) ne convenant pas toujours, « il faut donc prendre ces nombres non selon la progression arithmétique de la somme des lettres précédentes mais selon l’ordre de position des lettres qui les représentent. Par exemple, quarante est représenté par mu, et ce mu pourra représenter aussi douze : car sans doute mu signifie quarante, mais, selon la position, il est la douzième lettre… Pareillement aussi nu pourra être soit cinquante soit treize, et xi soit soixante soit quatorze, et ainsi de suite » (Oneirocriticon d’Artémidore de Daldis, trad. R. Festugière, Paris 1975).

Nous arrêtons ici ce premier volet concernant la mystique des lettres et des nombres dans le monde grec. Nous continuerons notre voyage plus tard par une présentation des divers systèmes et applications de guématria grecque, ou isopséphie, jusque dans l’occultisme contemporain.

Spartakus FreeMann, février 2010 e.v.

Notes :

(1) Greek Qabalah, Kieren Barry, Weiser

(2) « Pétosiris à Nechepso » est une lettre décrivant d’anciennes techniques de divination utilisant la numérologie et un diagramme. On connaît cette technique sous différents noms, le Cercle de Pétosiris, la Sphère d’Apulée, la Sphère de Démocrites, entre autres.

La sphère d’Apulée du f.53v de MS B.15(I)

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