III.

Moi, je t’ai glorifié sur la terre ; j’ai achevé l’oeuvre que tu m’as donnée à faire. Maintenant donc, toi, Père, glorifie-moi auprès de toi, de la gloire que j’ai eue avant l’existence du monde au-dedans de toi.

Si nous avons dans le cadre de nos travaux antérieurs examiné déjà l’aspect de la glorification, le domaine de la gloire mérite une analyse complémentaire en ce qu’il nous fait réfléchir sur ce que constitue celle-ci.

– Le Fils a bénéficié d’une gloire avant l’existence du monde.

– Le Fils a glorifié le Père sur la terre.

– Le Fils demande au Père à bénéficier de la gloire qu’il a eue.

Il n’est pas sans intérêt pour répondre à notre interrogation de considérer les autres paroles de jésus, et en Marc XIV, 36, à Gethsémani les premiers mots du Fils à Son Père sont : « Abba Père », que l’on a malheureusement trop tendance à traduire hâtivement par « Mon Père, Père » car si Aba peut signifier « Mon Père », l’examen de ce mot qui se présente en trois lettres Aleph, Beith, Aleph, permet une décomposition de ce dernier ainsi : Aleph, Beith : signifient la volonté efficiente, la force générative, et selon les idiomes antiques : la fructification universelle.

L’Aleph, signifie l’homme dominateur de la terre, l’homme universel, l’unité. Aleph Beith Aleph, peut se lire donc : selon les idiomes antiques la fructification universelle dans l’unité ; selon l’hébreu la volonté efficiente d’accomplir l’unité, la force générative qui est l’unité (14)

Toutes ces lectures ne s’opposent pas elles se complètent, et si la glorification commence la Prière Sacerdotale, Abba Père manifeste le début de la Prière du Fils envers Son Père : l’analogie est dès lors permise, la gloire dont bénéficiait le Christ avant l’existence du monde au-dedans du Père, comme la gloire que Jésus sur terre adresse à l’égard de la Première Personne de la Sainte Trinité, comme la gloire dont Jésus-Christ bénéficie du fait de l’action salvatrice accomplie au travers de Sa mort et de Sa résurrection et que prélude Gethsémani, c’est bien, en effet, la fructification universelle dans l’Unité, c’est-à-dire l’épanouissement de la Création dans l’unité de Dieu, celle-ci étant débarrassée des douleurs de l’enfantement, « libérée des servitudes de la corruption dans ce glorieux affranchissement des Fils de Dieu« . (Romains VIII, 21)

A Gethsémani le Sauveur a bien la volonté d’accomplir l’unité : que tous soient un, « qu’ils soient un comme nous sommes un« . (Jean XVII, 22)

La force génératrice qui est l’unité s’accomplit donc pleinement en cette nuit où le Seigneur prie au Mont des Oliviers ! Cette unité l’Apôtre la proclame lorsqu’il déclare : « mais vous avez reçu l’esprit filial dans lequel nous crions vers Dieu : Père ! Père ! (Abba Père). Et c’est cet esprit même qui rend témoignage à notre esprit que nous sommes des enfants de Dieu. Or, si nous sommes ses enfants, nous sommes ses héritiers, héritiers de Dieu et Cohéritiers avec Christ, si nous partageons ses souffrances afin de participer à sa gloire« . (Romains VIII, 15-18)

En nous souvenant de ce qui précède, il nous est aisé de comprendre ce que signifient ces remarques du Maître Alexandrin : « l’Évangile t’enseigne que, comme Jésus était transfiguré en gloire, Moïse et Elie apparurent en gloire avec lui, pour que tu saches que la Loi, les Prophètes et les Évangiles viennent toujours ensemble et demeurent dans une seule gloire. À telle enseigne que Pierre, voulant leur dresser trois tentes, est taxé d’ignorance, comme « ne sachant pas ce qu’il disait ». Pour La Loi, les prophètes, l’Evangile, il n’y a pas trois mais une seule tente, l’Église de Dieu« . (15)

Or, nous savons que La Loi, c’est la Création (16) et c’est avec les Apôtres, le Christ, les Prophètes, et la Création dans l’Unité de la même et seule gloire, qui est la transfiguration de cette Unité, de l’Unité, avec l’Ancienne et la nouvelle Alliance ; ce que nous confirme le chapitre sept de l’Apocalypse montrant avec la venue – au nombre symbolique de cent quarante-quatre mille – des Fils de l’Ancienne Alliance ; celle d’une grande foule que personne ne pouvait dénombrer, disciples de l’Agneau ; et à leur endroit il est dit : « et celui qui est assis sur le trône dressera sa tente sur eux » (Apocalypse VII, 15) ; que s’accomplit bien la nouvelle Création que sont les nouveaux cieux et la nouvelle terre desquels Jean déclare : « Je vis la Sainte Cité, nouvelle Jérusalem, descendant du ciel d’auprès de Dieu« . (Apocalypse XXI, 2).

A propos du verset 5, il reste un point à éclaircir : avant l’existence du monde Jésus est au-dedans du Père, ce qui n’empêche bien entendu pas la Deuxième Personne de la Sainte Trinité d’être de toute éternité, et ce point nous permet de percevoir que le Fils de même nature que le Père se trouve engendré à l’instant de l’existence de ce monde : ce point nous renvoie à notre distinction entre Logos et Verbe établie à l’occasion de notre méditation sur le Prologue de Saint-Jean. (17)

IV.

J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu m’as donnés de ce monde. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés ; et ils ont suivi ton Verbe, et ils ont maintenant reconnu tout ce que tu m’as donné, que tout cela est bien de toi : parce que les instructions que tu m’as données, je leur ai données, et ils les ont reçues, et ils ont reconnu véritable que je suis venu de ta part et ils ont cru que c’est toi qui m’a envoyé.

Le seul nom que le Christ donne à Son Père, c’est précisément sa qualité dans la filiation : Père. Manifester le nom de Dieu aux hommes, s’entend à deux niveaux : d’une part l’affirmation selon laquelle dans l’unique nature de Dieu il y a plusieurs personnes, d’autre part il s’avère que cette manifestation du monde de Dieu est par le Fils, l’expression de la gloire de la Sainte Trinité, comme retour à l’Unité dans le sein de Dieu de toute la création, car, lorsque le Christ achève la Prière Sacerdotale en disant à Son Père qu’il a fait connaître son nom, il déclare : « fais que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que Moi je sois en eux« . (Jean XVII, 26)

Or, nous savons que les mots hébreux signifiant Amour, Un, Guérison, Lumière (18) ont pour valeur 13, comme Be Re A CHYTH, et notre méditation nous avait conduits à comprendre que ce mot que l’on traduit avec erreur par Commencement, signifiait : la Création est un acte de justice rendue selon une condition de Réciprocité (17).

Cette réciprocité et cet acte rendu par le Sauveur selon Sa Justice, c’est une Nouvelle Création !

Il apparaît un point non négligeable : les créatures appartiennent au Père et sont données au Fils !

Comment pourrait-il en être autrement puisqu’avec Denys l’Aéropagite : « nous avons appris des Saintes Écritures que le Père est la source de la divinité« . (19) et Jean Damascène déclare : « C’est par le Père que le Fils a tout« . (20)

En quel instant ces créatures sont-elles données par le Père au Fils ? « Tout ce que le Père me donne viendra vers moi : et celui qui vient vers moi, je ne le repousserai point, car je suis descendu du Ciel, pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé« . (Jean VI, 37-39)

Le présent est-il éternel ou moins sans fin, ou s’inscrit-il dans l’instant de l’incarnation, ce qui laisserait entendre que les créatures furent données au Fils dès l’instant de Sa venue corporelle, ce que peut laisser entendre le verset 38 : le motif nous le connaissons, c’est l’action salvatrice, mais ce don ne saurait être conditionnel à celle-ci en ce fait que le principe de la Communion des Saints permet de sauver ceux qui n’appartenaient au peuple préparé, et qui ne répondaient pas aux conditions du Salut.

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Le Prologue de Saint Jean dans la Tradition Chrétienne 2

Cette distinction dans la propriété des créatures à travers le temps, ne doit pas nous engager à nier la participation des autres Personnes Divines dans la Création : ce point a déjà été examiné (17) et le Concile de Rome de 382 ne déclare-t-il pas : « Si quelqu’un ne dit pas que le Père a fait toutes choses, les visibles et les invisibles, par le Fils et le Saint-Esprit, il est hérétique« . (21)

Jean Chrysostome en Son Commentaire sur Saint Jean éludera comme tous les Pères – le commentaire d’Origène sur ce point est perdu – la question que nous posons en considérant qu’elle est absurde (Homélie 81) et cela est un peu trop facile ! Poser l’interrogation ne signifie pas la résoudre, mais marquer une attitude honnête.

Pour les lecteurs habitués à nos travaux, chacun ne pouvant pleinement se comprendre sans l’assimilation de tous ceux qui précèdent, nous savons ce que signifie le terme « Verbe » (17) : Suivre le Verbe, celui qui a dit : « C’est moi qui suis la voie, et la vérité et la vie » (Jean XIV, 6) signifie suivre la Voie Véritable conduisant à la Vie éternelle, et cela par le Christ, et reconnaître le Sauveur, c’est reconnaître le Père puisque « Qui croît en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit, mais en celui qui m’a envoyé ; et qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé » (Jean XII, 44-46), car « elle est la volonté de Celui qui m’a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en Lui, ait la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour« . (Jean VI, 40)

V.

Et moi, je te prie pour eux. Je ne prie pas pour le monde ; mais pour ceux que tu m’as donnés : parce qu’ils sont tiens, oui, tout ce qui est mien est tien et tout ce qui est tien est mien, et j’ai été glorifié en eux.

Le Christ prie pour ceux qui lui furent donnés, mais non pour le monde : ce point est fondamental et nous ramène à l’ensemble de notre pensée théologique évoquée en tous nos travaux antérieurs, et il ne faudra pas demander aux Pères de l’Église la confirmation de notre compréhension de ce mystère, le Christ ne priant pas pour le monde, mais au philosophe au demeurant fort intéressant qu’est Nicolas Berdiaeff, lorsqu’il écrit :

« La création comporte deux actes distincts et nous la décrivons d’une manière fort différente selon l’angle sous lequel nous l’envisageons. Elle a deux faces, l’une extérieure, l’autre intérieure. Il y a tout d’abord l’acte originel dans lequel l’homme se tient, en quelque sorte face à face avec Dieu ; et il y a ensuite l’acte secondaire dans lequel il se tient face à face avec ses semblables et le monde« . (22)

Le Christ prie pour ceux qui sont à lui, c’est-à-dire ceux qui choisirent, dans le cadre de l’économie divine, de devenir ses disciples, c’est-à-dire ceux qui restent fidèles à sa parole. (Jean VIII, 31)

Comment le Christ pourrait-il prier pour le monde, c’est-à-dire au premier niveau non pas en faveur de ceux qui se tiennent face à face avec Dieu, mais en l’honneur, en faveur de ceux qui, parce qu’ils se tiennent face à face avec leurs semblables et le monde, s’inscrivent en s’y complaisant dans l’état de la chute.

Si « le monde entier gît dans le mauvais » (I Jean V, 19), nous savons qu’il ne revient pas au Christ, mais à l’homme de transfigurer le Prince de ce monde (2) et en outre avec le problème du Fils de perdition entrevu, mais non encore analysé, du verset 12, s’adjoint le fait que le verset 18 que nous examinerons en son temps précise qu’en faveur de ce monde, le Christ a envoyé, donc délégué, ses disciples : cela est le second niveau.

Parce que tout ce qui est au Père est au Fils et inversement, il se pose une nouvelle interrogation : le Fils de Perdition comme créature et le monde créé ne seraient pas au Père et donc au Fils ? Non, en ce que le Prince de ce monde, comme le monde sur lequel il exerce un pouvoir, ne sont pas l’expression de la Création divine, mais un obstacle, une opposition, à l’Amour de Dieu : cette opposition, cet obstacle constituent une apparente et pseudo Création ne sauraient être revendiqués par le Vrai Créateur !

« Car tout ce qui est dans le monde, convoitise de la chair, convoitise des yeux et vantardise des ressources, ne vient pas du Père, mais vient du monde« . (Jean II, 16)

Le Christ est glorifié en ses disciples. Or, nous savons que la gloire de Dieu comme manifestation est le signe que le Christ a vaincu le monde (2). Si donc le Christ est glorifié en ses disciples, cela implique non pas que ces derniers sauvèrent le monde, seul Jésus nous a rachetés au Prince de ce monde (6), mais que ceux-ci participèrent – et avec eux « ceux qui par leur parole croiront en (lui) » (verset 21) – à la Rédemption du monde ; nous avons perçu un cas saisissant en Judas Iscariote (7) ; parce qu’il convient que dans cette oeuvre tous soient un.

Si le Fils est glorifié en ses disciples, cela signifie que dans le plan du salut l’action des hommes est fondamentale, oui le Sauveur a accompli la Rédemption des hommes, mais à leur tour ceux-ci doivent participer – comme en une chaîne conséquente – au salut du monde qui est leur fonction : Nicolas Berdiaeff ne déclare-t-il pas : « Dieu attend l’acte créateur de l’homme en réponse à l’acte créateur de Dieu« . (23)

Le Fils est glorifié en ses disciples, de par le principe de cette réciprocité qu’en notre méditation sur Le Prologue de Saint Jean dans la tradition chrétienne et l’exégèse scripturaire nous avions discerné dans notre analyse du mot Be Re ACHYTH, terme signifiant que la création est un acte de justice rendu selon une condition de réciprocité. (17)

Ainsi, la kabbale déclare : « la création continue et le renouvellement de la terre est ininterrompue, grâce aux paroles prononcées par l’homme, qui renferment des conceptions nouvelles touchant la doctrine. Telle est également le sens du verset précité de l’écriture : « J’ai mis mes paroles dans ta bouche et je t’ai mis à couvert sous l’ombre de ma main, afin d’établir des cieux et de fonder la terre (Ils 51-16). L’Ecriture ne dit point : afin d’établir les « cieux », c’est à dire déjà existants, mais « des cieux », c’est à dire nouveaux« . (Zohar I, 5a). (24)

Le Fils est glorifié en ses disciples, en ce qu’il s’accomplit un devoir d’union entre Dieu et Sa créature et que ce « mariage » devient pour toute la création, une grâce. Ainsi, le Zohar déclare-t-il, évoquant Lévitique XX, 17 : « Si un homme épouse sa soeur », c’est une « grâce » (Hésed). « Homme » désigne Dieu, « sa soeur » désigne la « Communauté d’Israël ». Et pourquoi Dieu le fait-il ? C’est par la « grâce » (Hésed) ». (Zohar III, 7b) (25).

Or, s’il est dit « le monde est construit par la grâce » (Psaume LXXXIX, 3) en le Commentaire par Rachi de Pentateuque (26), forme non retrouvée en les traditions bibliques habituellement utilisées, le texte hébraïque correspond bien au mot grâce et il n’a pas à être traduit autrement !

Selon la kabbale, le monde est donc construit par la grâce, de par la relation qui doit s’établir entre l’homme et Son Créateur, et l’Apôtre déclare à l’égard de l’homme : « il est l’image et la gloire de Dieu« . (I Corinthiens XI, 7)

*

* *

VI .

Et désormais je ne suis plus dans le monde, et eux ils sont dans le monde, et moi je viens vers toi.

Si de par l’Incarnation le Christ est venu dans le monde, il n’est plus en ce lieu, en ce qu’Il a vécu déjà la véritable Passion. Gethsémani, c’est là que réside la Victoire sur la mort du Fils de l’Homme, le calvaire n’étant que la confirmation humaine dans des marques physiques, des douleurs morales véritablement ressenties en l’âme du Sauveur, au jardin des Oliviers.

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Le spectacle de tous les péchés du monde fait dire au Fils : « Mon âme est triste à en mourir« . (Mathieu XXVI, 38) : Origène déclare dans le Traité des Principes II, 8, 4, 5, que cette parole du Sauveur est d’une compréhension délicate, pourtant le Maître Alexandrin dresse un rapport entre ce verset et cet autre : « Je donne ma vie : pour le reprendre à nouveau. Personne ne me la prend ; c’est moi qui la donne volontairement. J’ai pouvoir de la déposer et j’ai pouvoir de la reprendre. Telle est la mission que j’ai reçue de mon Père« . (Jean X, 17-19) Et ce rapport est très important, si Origène choisit le terme « âme » en place de celui de « vie », et si nous ne trouvons pas ce même choix dans l’ensemble des traductions que nous utilisons, du moins, ce Père n’est pas le seul à agir de la sorte puisqu’en son Commentaire de l’Évangile concordant ou Diatessaron, Ephrem de Nisibe transcrit ainsi Jean X, 18 : « j’ai sur mon âme pouvoir de la donner et de la reprendre« . (27)

C’est selon deux niveaux qu’à Gethsémani le Christ est triste à en mourir :

– Sa sensibilité devant les suites de la Chute provoque en Son Amour, une immense amertume.

– SON AME EST PRETE A MOURIR, ON PAS DU FAIT DES HOMMES, MAIS DE SA VOLONTÉ QUI LE CONDUIT A S’ACHEMINER SEUL VERS SA MORT ET SA RÉSURRECTION.

Il importe de souligner que la « mort » de l’âme (l’âme étant immortelle, ce terme s’avère impropre) correspond à l’instant précise où s’accomplit la réelle séparation entre les trois parties constituant un homme : le corps, l’âme et l’esprit, et cette séparation qui – pour l’âme – commence à Gethsémani, fait que Jésus n’est déjà plus, conformément à la Prière Sacerdotale, de ce monde, quant au corps, il sera mort lors de la crucification, et sur les bois de la croix le Sauveur dira à son Père : « Je remets mon esprit entre tes mains« . (Luc XXIII, 46)

Puisqu’à Gethsémani l’âme est triste à en mourir, Jésus-Christ n’est dès lors plus de ce monde, le processus de la séparation étant commencé, à Gethsémani, l’âme du Christ est prête à rejoindre incessamment le Père, c’est pourquoi Jésus-Christ déclare : « et moi je viens vers toi« .

Il est une dimension qu’il convient d’évoquer, c’est celle de la pluralité des mondes, la question en outre étant de savoir si le Christ n’est venu que pour notre planète ou pour tous les mondes connaissables et inconnaissables à l’homme et Monsieur Philippe disait à cet égard : « Il y a des milliers de mondes comme la terre et ce qui s’est passé ici il y a deux mille ans, en même temps le Christ l’a accomplit partout« . (28)

La liturgie romaine bénéficie de cette conscience en son Hymne de Laudes de l’Office Ferial de la Semaine de la Passion, lorsque celui-ci évoquant le Christ s’écrie : « l’eau et le sang découlent de sa blessure. Quel fleuve purifie la terre, la mer, les astres et le monde entier« . (29)

Jean Chrysostome en sa IVe Homélie sur l’incompréhensibilité de Dieu déclare « Il y a les anges, les archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, mais ce ne sont pas les seuls peuples qui habitent les cieux, où il existe encore un nombre infini de nations et de tribus innombrables, qu’aucune parole ne saurait représenter« .(30)

Que ce monde où nous connaissons notre pèlerinage terrestre ne soit pas la seule planète en laquelle la vie fut placée par le Créateur, est un point qui a hanté les Pères de l’Église : on connaît la position d’Origène mais avant d’affirmer la succession des modes, le Père des Pères reconnaît ce sujet comme délicat : « Quant à savoir ce qu’il y avait avant ce monde-ci et ce qu’il y aura après ce monde, bien peu jusqu’à présent sont arrivés à en avoir une idée claire, car il n’y a pas à ce propos de doctrine explicite dans la prédication ecclésiastique« . (31) Origène émet en outre une thèse de grande importance que confirmera Monsieur Philippe : « De la même façon, il me paraît impossible qu’un monde puisse recommencer une seconde fois, avec le même ordre et les mêmes caractéristiques pour ceux qui naissent et qui meurent et pour ceux qui agissent. Il se peut en revanche que des mondes divers existent, avec des changements considérables : par certains aspects manifestes, l’état d’un monde peut être meilleur que celui d’un autre monde ; pour d’autres aspects, il peut être inférieur ; et pour d’autres encore, équivalent. J’avoue ne pas savoir quel nombre et quels types de mondes cela peut être. Si quelqu’un pouvait me l’expliquer, je l’apprendrais volontiers« . (32) ; car Monsieur Philippe a déclaré : « Il y a une infinité de mondes en dehors du nôtre où les créations se présentent sous les formes animales de notre monde. Mais ces animaux sont bien plus élevés, bien plus intelligents que la majeure partie des hommes actuels. Ils ont une âme identique à la vôtre et sont faits, comme nous, en âme, esprit et corps, à l’image de Dieu. Ils savent des choses que nous ignorons, et, nous, nous savons des choses qu’ils ignorent…« . (33)

Un point fondamental qu’il convient de ne jamais oublier et que nous avions déjà évoqué, c’est le double aspect de la succession des mondes et de la simultanéité de la création ; éléments déjà évoqués en notre méditation sur le Prologue de Saint-Jean (17) ; et en réponse à Philon d’Alexandrie déclarant : « quand il voulut fabriquer le monde visible d’ici-bas ; forma d’abord le monde intelligible, afin qu’en utilisant un modèle incorporel et tout à la ressemblance divine, il (Dieu) réalisât le monde corporel, réplique plus récente d’un plus ancien, et destiné à comporter autant d’espèces sensibles qu’il y en a d’intelligibles dans le premier » (34), Basile de Césarée en ses Homélies sur l’Hexaéméron confirme : « S’il existait quelque chose avant la formation de ce monde sensible et périssable, il est évident que ce devait être dans la lumière« . (35)

La relation que fait Basile entre les mondes et la lumière est fondamentale, et ce Père de l’Église rejoint la tradition kabbalistique qui déclare notamment : « la tradition nous apprend qu’au-dessous du Trône suprême il existe trois cent dix mondes qui sont éclairés de la Lumière primitive » (36). Or, si « le commandement est un flambeau, la loi est une lumière » (Proverbes, VI, 23) selon les exactes traductions de Crampon, de la version Synodale, de la Vulgate du maître de Sacy, nous savons que la Loi, c’est la Création (16) mais aussi que « ce qui est devenu était vie en lui (le Christ). Et la vie était la lumière des hommes » (Jean I, 4), mais pas seulement des hommes (17), car si Be Re ACHYTH a pour valeur 13 et signifie que la Création est un acte de justice rendu selon une condition de réciprocité (17), Emmanuel Levyne rappelle que le mot lumière a aussi pour valeur 13, et donc de cette précieuse remarque (18) nous pouvons conclure que la Création c’est la Lumière, et donc – mais nous le savions déjà – le Christ Jésus, non pas comme représentation ou constitution des mondes, mais comme source des mondes, car « tout ce qui devient est par lui » (Jean I, 3).

Parce que « tout ce qui devient est par lui« , il y a bien une succession comme engendrement des choses et des mondes, de par ce devenir, aussi Philon d’Alexandrie précise : « Car Dieu ne cesse jamais de produire ; mais comme il est propre au feu de brûler, et à la neige de glacer, ainsi il l’est à Dieu de produire, et même beaucoup plus, d’autant qu’il est pour tous les autres êtres principe de leur action. Mais il est bien de dire : « Il mit fin« , et non « Il cessa » ; car il met fin à ce qui produit en apparence et en réalité n’agit pas ; mais, Lui, il ne cesse pas de produire. Aussi ajoute-t-il encore : « Il mit fin à ce qu’il avait commencé« . Car tout ce qui est fabriqué par nos arts, une fois achevé, reste en repos et inerte : mais les produits de la science de Dieu, une fois terminés se meuvent à leur tour : leurs fins sont pour d’autres êtres des commencements. (37)

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Si la création n’est pas achevée, la kabbale a raison de reconnaître que la lumière s’est trouvée cachée, mais ils n’ont pas souhaité la reconnaître car « Elle vint dans son domaine et ses vassaux ne la reçurent point« . (Jean I, 11) et pour le peuple de la précédente Alliance, peut-être ce temps n’était-il pas préparé à le vivre, attendant la Parousie qui sera la seconde venue du Sauveur en gloire, aussi dans cette attente, le Zohar déclare : « La lumière que le Saint, béni soit-il, répandit dans le monde au moment de la création répandait sa clarté d’une extrémité de la terre à l’autre ; mais elle fut cachée ensuite. Pourquoi fut-elle cachée ? Afin que les coupables de ce monde n’en jouissent. Dieu l’a cachée pour le Juste, nous entendons pour le juste par excellence, dont l’Écriture dit : la lumière se levait sur je juste et la joie dans ceux qui ont le coeur droit » (Ps 97, 11). C’est alors que les mondes seront rachetés et ne formeront qu’un arc de cercle ; mais jusqu’à ce jour, la lumière restera cachée« . (38)

Cette unité qu’évoque le Zohar nous introduit à la lecture des versets suivants, clef de Voûte de la Prière Sacerdotale.

Lire la deuxième partie de cet article.

La prière sacerdotale 1, ou les fondements de la métaphysique chrétienne, Jean-Pierre Bonnerot, publié dans la revue Société du souvenir et des études cathares, Narbonne, 1949.

Cet article a été publié avec l’aimable autorisation de son auteur, Jean-Pierre Bonnerot, pour le site EzoOccult. @Jean-Pierre Bonnerot, tous droits de reproduction interdits.

Notes :

(1) ALTA : Saint-Jean, traduit et commenté. Paris Henri DURVILLE Ed. 1919, pages 359 à 361. Comme il est habituel en nos travaux pour les textes de Jean et de Paul nous usons toujours des traductions de l’abbé ALTA ; et, en général pour l’A-T, de l’édition établie par Edouard DHORME, pour le N-T de l’édition établie par Jean GROSJEAN, toutes deux publiées dans la bibliothèque de la Pléiade, sauf indication contraire ; ainsi nous tenons compte de même : du Diatessaron de Tatien, de la Vulgate traduite par le Maître de Sacy, des diverses éditions de Segond, de la version de Darby, de la version Synodale, des éditions des moines de MAREDSOU, des versions 1905 de Crampon et sa révision actuelle, de la version d’OSTERVALD, des diverses éditions de la Bible de Jérusalem, et parfois pour les variantes des manuscrits les plus anciens du N.T, de la recension Nestle-Aland, notamment.

(2) J-P BONNEROT : « Satan, Lucifer, le Prince de ce monde et les démons dans la tradition chrétienne et l’exégèse scripturaire ». Cahiers d’Études Cathares n° 96.

(3) René NELLI : Le Phénomène Cathare. Toulouse, Privat Ed.; 1978, page 58.

(4) J-P BONNEROT : « Consolamentum, Réincarnation et Évolution Spirituelle dans le Catharisme et le Christianisme Origine ». Cahiers d’Études Cathares n° 98.

(5) Dr. A-E CHAUVET : Ésotérisme de la Genèse, traduction ésotérique commentée des dix premiers chapitres du Sepher Bereschit. paris, SIPUCO Ed. 1948, tome 4, page 961.

(6) J-P BONNEROT : « Approche d’une vision chrétienne de la chevalerie« . Cahiers d’Études Cathares n° 107, mais aussi confer la note n° 2.

(7) J-P BONNEROT : « Judas ou les conditions de la Rédemption ». Cahiers d’Études Cathares n° 104.

(8) Alfred HAELH : Vie et Paroles du Maître Philippe. Lyon, Paul Derrain Ed. 1959, page 263 ; nlle. Ed. Dervy Livres Ed.

(9) JUSTIN : Dialogues avec Tryphon 72, in : l’oeuvre de Justin, Paris Desclée de Brouwer Ed, Coll. les Pères dans la Foi 1982, page 249.

(10) Origène : Contre Celse II, 43. Paris, Ed du Cerf. Coll. Sources Chrétiennes n°132, 1967, page 383.

(11) Pasteur d’Hermas : Similitudes IX, 16, 5. in Les Écrits des Pères Apostoliques, Paris, Ed du Cerf, Coll Chrétiens de tous les temps n° 1, 1969, pages 426 et 427.

(12) Origène : Sur l’Évangile de Jean, I, 9286, 256 et 258. Paris, Ed du Cerf, Coll Sources Chrétiennes n° 120, 1966, pages 187 et 189.

(13) Origène : Contre Celse V, II, op cité, Coll S.C n° 147, 1969, page 41.

(14) Rappelons que nous usons des leçons de la Langue Hébraïque Restituée de Fabre d’Olivet, Paris, Ed de la tête de Feuille et Lausanne, l’Age d’homme Ed, 1971.

(15) Origène : Homélies sur le Lévitique VI, 2, Paris Ed. du Cerf, Coll Sources Chrétiennes n° 286, 1981, pages 275 et 277.

(16) Emmanuel LEVYNE : Lettre d’un kabbaliste à un rabbin. Paris, Tsedek Ed., 1978 ; en tous nos travaux nous avons rappelé ce travail, – de même que tous les autres aussi – remarquable, de cet éminent kabbaliste.

(17) J-P BONNEROT : « Le Prologue de Saint Jean dans la tradition chrétienne et l’exégèse scripturaire« . Cahiers d’Études Cathares n° 102.

(18) Emmanuel LEVYNE : La kabbale du commencement et la lettre B (eith), Cagne sur Mer, Tsedek Ed, 1982, page 59.

(19) Denys L’AEROPAGITE : Des Noms Divins, II, 7, in : oeuvres. Paris Tralin Ed, 1932, page 176.

(20) Jean Damascène : La Foi Orthodoxe, I, 8. Paris, Institut Orthodoxe Français de Théologie de Paris Saint Denys Ed., 1966, page 27.

(21) Gervais DUMEIGE : Textes doctrinaux du magistère de l’Église sur la Foi Catholique, Paris, Éditions de l’Orante, 1977, page 117.

(22) Nicolas BERDIAEFF : De la destination de l’homme, Paris, Ed. « Je sers », 1935, page 170.

(23) Ibid : Essai d’autobiographie spirituelle. Paris, Buchet Chaste Ed., 1979, page 261.

(24) J. de Pauly : Zohar, I, 5 a traduit par, Paris, Maisonneuve et Larose Ed. 1975, tome 1, page 26.

(25) Ibid : Zohar III, 7b, op. cité, tome 5, page 19. Une note de J. de P. précise : Le Zohar traduit le mot « hésed » (inceste) par « grâce », ibid, page 19.

(26) Rachi : le Pentateuque, Paris Fondation Samuel et ODETTE LEVY, 1981, tome 3 : Le Lévitique, page 149.

(27) Ephrem de Nisibe : Commentaire de l’Évangile Concordant ou Diatessaron. Paris, Ed. du Cerf, Coll Sources Chrétiennes n° 121, 1966, page 358.

(28) Alfred HAEHL : Op cité, page 97.

(29) Bréviaire Romain, 5e Ed. Desclée de Brouwer Ed. 1951, tome 1, page 14.

(30) Jean Chrysostome : Sur l’incompréhensibilité de Dieu, IVe Homélie, Paris, Ed. du Cerf, Coll Sources Chrétiennes n° 28 bis, 1970, page 237.

(31) Origène : Traité des Principes, Préface § 7. Paris Études Augustiniennes Ed, 1976, page 26.

(32) Origène : Ibid, II, 3, 4, op. cité, tome 4 pages 89 et 90.

(33) Alfred HAELH : Op. cité, page 146.

(34) Philon d’ALEXANDRIE : De Opificio Mundi § 16, Paris, Ed. du Cerf, 1961, pages 151 et 153.

(35) Basile de Césarée : Homélies sur l’Hexaéméron, II, 5. Paris, Ed. du Cerf, Coll Sources Chrétiennes n° 26, 1950, page 163.

(36) J. de PAULY : Zohar II, 166 b, op. cité, tome 4, page 113.

(37) Philon d’Alexandrie : Legum Allegoriae § 5 et 6. Paris, Ed. du Cerf, 1962, pages 41 et 42.

(38) J. de Pauly : Zohar I, 31 b et 32 a, op. cité, tome 1, page 198.

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