Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 17 janvier 2016

Le Mutus Liber Planche 1 par Serge Hutin

On y voit l’alchimiste paisiblement endormi sur une grève. De quel sommeil s’agit-il ? Pas du sommeil ordinaire, mais d’un état qui en diffère profondément ce n’est nullement par désir de donner à leurs images une présentation curieuse que les adeptes se complaisent volontiers à nous raconter des songes (ce serait le cas de citer ici l’ouvrage le plus célèbre de BERNARD le TREVISAN : « Le Songe Vert »). Il s’agit en fait d’un état qui pourrait se comparer au sommeil prophétique ou magique recherché par les candidats à certaines initiations antiques. On pense aussi, bien que le contexte en soit tout différent, aux malades qui venaient s’endormir dans le temple d’Esculape en espérant que leur sommeil magnétique serait favorisé d’un songe significatif. L’alchimie traditionnelle est, comme toutes les disciplines tantriques, une ascèse libératrice destinée à procurer la sortie de l’artiste hors du labyrinthe des apparences sensibles – sortie transitoire d’abord (durant le temps que se poursuivent les voyages de l’alchimiste en imagination magique) mais destinée, si les opérations aboutissement à leur fin ultime, à devenir définitive.

Le Mutus Liber Planche 1

L’Homme endormi c’est bien l’alchimiste alors que s’instaure en lui cet étrange état second : son corps physique est assoupi, sa conscience objective (la perception des apparences sensibles) se trouve suspendue ; et, durant tout le temps que dure cet état, l’imagination magique devient capable de voyager librement dans les plans supérieurs aux apparences ; et c’est cet état impératif qui se trouve si volontiers perdu de vue par les auteurs s’occupant d’alchimie. Le propre du travail de l’adepte engagé dans la poursuite du Grand Œuvre est non seulement d’être à certaines phases, extrêmement intensément attentif aux phénomènes qui se traduisent d’une manière sensible, mais aussi de devenir de mieux en mieux apte à s’abstraire des apparences sensibles pour devenir finalement capable de librement agir sur un ou plusieurs autres plans.

On remarquera que l’homme et le paysage où il se trouve sont insérés dans un cartouche fermé de deux rosiers entrelacés – ce qui symbolise la nécessité d’unir les deux principes, les deux polarités indissolublement complémentaires. On remarquera aussi les deux fleurs qui pendent en bas de la figure ; la planche est en noir, mais leurs couleurs respectives ne font pas de doute pour l’Hermétiste celle qui correspond à la polarité féminine est blanche, celle qui correspond à la polarité masculine est rouge.

Revenons à notre personnage endormi. Il y a deux manières différentes, toutes deux intéressantes, d’interpréter le paysage dans lequel il s’insère. D’une part, on penserait volontiers à une sorte de crique rocheuse, dont la partie droite est surmontée par un bouquet d’arbres qui semblent être des chênes kormès. On notera l’importance occulte (c’est une image archétypique prodigieusement importante) du symbole traditionnel de la mer, milieu et source de la vie tant multiforme : en alchimie la mer symbolisera tout naturellement la matière première de l’œuvre (y compris au niveau des opérations de laboratoire) de même que – sur le plan cosmologique – elle représente si bien les virtualités indéfinies du chaos primordial, organisé par la Lumière divine alors que (voir la Genèse.) « l’Esprit divin planait sur les eaux ».

D’autre, part, les rochers situés immédiatement contre le dormeur (celui sur lequel il repose sa tête n’étant un fait qu’une partie de l’ensemble rocheux) semblerait n’en former qu’un, d’où s’épanche une eau limpide aux reflets métalliques.

L’une des clefs opératoires de l’alchimie est ainsi qualifiée : « ouvrir le rocher avec la verge de Moïse » car, outre son sens initiatique, la figure a un sens très précis dans le domaine des manipulations de laboratoire.

Laissons, à ce propos, la parole à l’alchimiste contemporain MAGOPHON, dans son intéressante « Hypostase » à la réédition par Emile NOURRY du Mutus Liber. Cet auteur, s’interrogeant sur la nature du sujet de l’Œuvre, écrit : « Les uns disent que c’est un corps : d’autres affirment que c’est une eau. Les uns et les autres sont dans le vrai, car une eau, dénommée « la belle d’argent », jaillit du corps que les Sages appellent la Fontaine des Amoureux de Science ». C’est le mystérieux sélage des Druides, la matière qui donne le sel (de sel pour sal et agere, produire). Le secret du magistère est d’en dégager encore le soufre et d’en utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent s’adresser ailleurs pour cet effet et nous ne nierons pas que l’hydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même ; mais on ne doit l’employer qu’à bon escient et à propos. Le sens initiatique va de soi : le symbolisme de l’eau pure qui jaillit du rocher est celui du « miracle » de l’illumination hermétique (mais il n’est possible qu’aux êtres prédestinés). Ce serait le lieu de citer ici, mais dans ce contexte spécial, cette phrase de MAGOPHON : « Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux roses qui pendent aux branches de l’églantier, l’une blanche et l’autre rouge ».

Ce n’est pas « hasard » si les deux branches – on l’aura sans doute remarqué – s’entrecroisent d’abord puis divergent avant de se réunir, enfin, par le sommet : cela serait à rapprocher de la structure même du diagramme kabbalistique de l’arbre des Sephiroth.

Notre ami Marcel SPAETH nous faisait en effet remarquer que cette célèbre figure pourrait s’appliquer, en alchimie tantrique, au problème de l’union des deux contraires : d’abord réunies au « FONDEMENT » (MALKUTH), elles divergent pour s’unir à un échelon supérieur – au niveau de la Sephira « BEAUTE » (TIPHERETH) ; puis, divergeant à nouveau, elles se réunissent – c’est alors le couronnement effectif des Noces chymiques – au niveau transcendant de la KETHER. C’est ce strict parallélisme entre les réalisations tentées sur les différents plans qui est capital en alchimie et qui nous explique aussi la si grande difficulté (sinon l’impossibilité) des notions trop simples visant à tout prix à la faire rentrer dans le cadre de nos connaissances scientifiques.

Le Mutus Liber Planche 1

Mais, à côté de l’homme endormi, se trouve une échelle sur laquelle deux anges (l’un montant, l’autre descendant) sonnent de la trompette pour réveiller le dormeur. C’est la fameuse échelle de Jacob, réunissant la terre au ciel (qui, sur la Planche, est figuré avec dix étoiles brillantes et – visible derrière un rideau de nuages – le croissant lunaire). Cette échelle, que les adeptes nomment parfois « Escalier des Sages », caractérise fort bien le but fondamental des opérations alchimiques : il s’agit, profitant des correspondances entre « ce qui est en haut et ce qui est en bas » (Voir le premier verset de la Table d’Émeraude), de parvenir à nous échapper – transitoirement d’abord puis définitivement – des limites spatio-temporelles qui nous enserrent sans pitié au monde des apparences sensibles.

La présence des deux anges n’est pas une simple allégorie : sans coopération des forces actives des Entités supérieures, porteuses de la Lumière divine, le Grand Œuvre – aux divers niveaux où il doit se réaliser – serait impossible.

Laissons, cette fois encore, la parole à MAGOPHON (qui n’était autre que le Dr. Marc HAVEN) : « Ce Verbe vient de Dieu, porté par les anges, les messagers de feu. C’est un Souffle divin qui agit de manière, invisible, mais certaine, et ce n’est pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de l’homme est inutile. On ne greffe les arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons. La présence des trompettes n’est pas, non plus, un simple détail allégorique courant. Le plus grand secret opératif de l’alchimie, confié seulement d’une manière orale par le maître à son disciple, est en effet le suivant : la révélation des très puissantes formules sonores (en sanscrit, elles sont appelées mantras – au singulier : mantram) qui, en déterminent certains rythmes vibratoires déterminant les transformations spéciales souhaitées (que ce soit au niveau de la matière ou dans les régions supérieures). Ces formules devront être modulées, chantées, d’une manière correcte ; autrement, les phénomènes voulus ne se produiraient pas – même au niveau des simples opérations minérales. On conçoit donc que ce soit le secret le plus jalousement gardé par les alchimistes traditionnels ».

Cette première planche, qui sert de page de titre à l’ouvrage, n’est pas du tout – le lecteur aura pu s’en apercevoir, un « hors-d’œuvre » : au contraire, on y trouve symbolisés toute une série de secrets importants et nous voyons déjà comment l’alchimie traditionnelle dépasse singulièrement « l’art de faire de, l’or » où la réduit si volontiers encore l’imagination populaire. En fait, elle nous apparaît comme une prodigieuse tentative pour dépasser le plan terrestre pour atteindre enfin « l’illimité » (si bien concrétisés par le ciel et la mer – horizons indéfinis).

Le Mutus Liber Planche 1, Serge Hutin, Extrait de Commentaires sur le Mutus Liber, éditions Le Lien, 1966.