Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 29 décembre 2015

Par Edmond Doutté

talisman arabe

L’incantation est un rite oral : c’est-à-dire que le geste de la magie imitative y est remplacé par son équivalent phonétique ; la seule énonciation du phénomène désiré suffi t à le susciter. Mais cette énonciation au lieu d’être faite par le geste, par la parole, peut-être exprimée autrement. Elle peut-être écrite et nous avons déjà donné au chapitre précédent de nombreux exemples de l’incantation écrite ; elle peut-être aussi exprimée par une image. Ainsi nous verrons plus loin que le mauvais œil est écarté par le geste de la main projetée en avant avec les cinq doigts grands ouverts : au lieu de faire ce geste, on pourra le représenter, par exemple sur forme d’une main en argent que l’on portera suspendue sur soi ; c’est le khoms algérien. Nous appelons talismanie rite magique figuré ou écrit : sans doute en un sens plus restreint le talisman est l’objet placé sous certaines influences astrologiques, mais en arabe, au moins dans l’arabe vulgaire (t’elsem, rég. t’islam), il a le sens plus général que nous lui donnons ici.

Les amulettes appelées encore h’erz, ou h’edjâb, ma’âdha, ouad’ah’, noufra [ces derniers mots sont de la langue régulière], sont portées, soit dans un but particulier, soit d’une façon générale contre tout mauvais sort, mais surtout par les entente, à raison des dangers auxquels on les croit exposés. On en suspend aussi au cou des bestiaux, pour prévenir leurs maladies.

La formule magique est, le plus souvent, écrite sur du papier, mais il est fréquent que les livres de magie prescrivent d’employer une autre matière ; la peau de gazelle est souvent recommandée dans ce but.

Les dessins ainsi formés, le plus souvent rectangulaires ou polygonaux, s’appellent djedouel, en arabe « tableau ». On les désigne aussi sous le nom de khâtem : nous avons déjà exposé que ce mot veut dire « signe » et, par suite, « dessin magique ». Un h’erz complet comprend donc : une da’oua, souvent une da’oua et un qasam, d’une part, et de l’autre un djedouel.

Le djedouel ne peut que se porter : c’est le talisman écrit par excellence et beaucoup de h’erz ne consistent qu’en un simple djedouel.

Djedouel

Nous reproduisons ici, à titre d’exemple, le djedouel ou khâtem de la da’ouat ech chems, dont nous avons donné un extrait plus haut (1).

La première ligne renferme les sab’a khouâtim, c’est-à-dire les « sept signes ». L’origine nous en est inconnue ils sont extrêmement réputés dans la magie musulmane (2). El Boûni les donne encore sous cette forme (il n’y en aurait alors que six) :

djedouel 2

Les sab’a khouâtim renferment des versets de la Toûra (Pentateuque), de l’Évangile et du Coran, au dire d’El Boûni qui s’étend longuement sur leurs propriétés merveilleuses : une da’oua en vers est en relation avec eux, qui paraît presque identique à celle de la djeldjeloûtiya. Aussi les sab’a khouâtim sont-ils appelés aussi khouâtim djeldjeloûtiya. Ils servent du reste à confectionner des djedouel spéciaux comme celui que nous reproduisons à la page suivante.

djedouel 3

L’un de ces signes a la forme tantôt d’un pentagone étoilé, comme c’est le cas dans la figure ci-dessus, plus souvent d’un hexagone étoilé.

La première de ces formes est le pentacle (moukhammas), bien connu dans la magie des peuples aryens et sémitiques : quant à la forme hexagonale, elle est célèbre dans le monde juif et musulman sous le nom de khâtem Souleïman, le « sceau de Salomon ». Les musulmans l’ont certainement emprunté aux Juifs, chez lesquels il joue un rôle très important dans la talismanique. Westermarck y voit l’entrelacement de deux yeux triangulaires destinés à écarter le mauvais œil, hypothèse ingénieuse, mais qui ne nous paraît pas être jusqu’ici suffisamment étayée.

En tous cas, la légende rapporte les propriétés merveilleuses de l’hexagone étoilé (mousaddas) à Salomon, à qui Dieu avait donné l’empire sur les génies et les animaux. Salomon portait cette figure gravée sur une bague qu’il ne quittait que lorsqu’il y était obligé : alors il la remettait à quelqu’un de sûr. Une fois il fit faire par un démon une statue pour une de ses concubines qu’il aimait et qui lui avait demandé le portrait de son père : la statue représentait le père de la jeune fille et celle-ci lui rendait un véritable culte. Pour punir Salomon d’avoir ainsi introduit une idole dans son palais, Dieu permit qu’un diable volât par ruse le sceau à Salomon : celui-ci perdit aussitôt son pouvoir ; enfin, après de longues épreuves il retrouva l’anneau dans le ventre d’un poisson. Les signes gravés sur le sceau de Salomon renfermaient le « grand nom » de Dieu, comme ceux qui étaient gravés sur le cœur d’Adam, dit El Boûni. Le sceau de Salomon est extrêmement populaire dans toute l’Afrique, on le porte en amulette et surtout on le dessine sur les portes des demeures ; beaucoup de personnages l’adoptent comme cachet.

Les seb’a khouâtim ne sont pas les seuls caractères incompréhensibles et mystérieux que l’on emploie dans la magie musulmane. Il nous faut encore mentionner comme extrêmement répandus ceux que Schwab a appelé les « caractères à lunettes ». Nous en avons vu un exemple dans l’incantation de la khanqad’iriya ; en voici de nouveaux d’après El Boûni :

djedouel 4

Dans les textes imprimés (Et Boûni est autogr.), ils sont le plus souvent cette forme (4) :

djedouel 5

Ce sont, disent les auteurs, des signes mystérieux correspondant aux noms divins. Les caractères à lunettes sont venus directement aux musulmans de la magie juive. Schwab pense « qu’ils sont composés, pour la plupart, de plusieurs paires d’yeux, pour symboliser la Providence ». Cette interprétation est à rapprocher de l’hypothèse de Westermarck, concernant l’origine du sceau de Salomon : l’emploi de l’œil est classique contre le mauvais œil. D’autres part. des textes hébreux nous montrent les caractères à lunettes en relations avec les lettres de l’alphabet.

Au-dessus des seb’a khouâtim se trouvent sept lettres de l’alphabet : fâ (ف), djîm (ج), chin (ش), thâ (ط), z’â (ظ), khâ (خ) et zîn (س). Ces lettres sont les scouâqit’ el fâtih’a, c’est-à-dire les seules lettres de l’alphabet arabe qui ne soient pas contenues dans les sept versets de la fâtih’a ou première sourate du Coran : elles sont précisément au nombre de sept. Elles sont douées de vertus magiques spéciales longuement étudiées par El Boûni.

Les saouâqit’ et fâtih’a sont en rapport étroits avec sept des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, dont nous parlerons dans un instant; ces noms sont ceux qui dans notre djedouel sont inscrits à la troisième ligne : fard, « unique » ; djebbâr, « tout-puissant » ; thâbit, « ferme » ; z’ahîr, « évident » ; khabîr, « vigilant » et zaki, « pure ». Chacun de ces noms, on le voit, commence par une des saouâqit et fâtih’a.

La quatrième ligne du djedouel porte sept noms qu’à première vue on reconnaît appartenir à l’angélologie. Il y a du reste des variantes ; Ibn el Hâdjdj les donne ainsi : Roûqiâïl, Djebriâïl, Semsemâïl, Çerfiâïl, Aniâïl Kesfiâïl. On retrouverait sans doute les prototypes de ces noms dans ceux des anges de la littérature kabbalistique ; ils en sont des reproductions ou des dérivés : Djabriâïl est un doublet de Djebrâïl (Gabriel); Aniâïl est Anael ou Aniel des Juifs ; Rouqiâïl est Raqiâel ; Cerfiâïl peut-être rapproché de Serafiel ou de Ceroufiel et Kesfiâïl, ressemble vaguement à Qecefel. Ce ne sont du reste pas des anges proprement dits ; souvent les livres de magie les qualifie de er roûh’âniyya es seb’a, « les sept esprits ». Le nom d’ange est réservé à des êtres spirituels parmi lesquels quatre sont distingués entre tous et commandent aux autres : Djebrîl ou Djebrâïl (Gabriel), Mîkâïl (Michel), Isrâfîl et ‘Azrâïl. Il y a un très grand nombre d’amulettes dans lesquelles on voit intervenir ces quatre archanges. Nous allons en donner un exemple dans un instant.

La cinquième ligne contient les noms des sept rois des génies : Moudhhib, qui signifie « doreur », Merra, ‘Ah’mar qui signifie « rouge », Borqân qui signifie « illumination de l’éclair », Chemhoûrech, Abiod’ qui signifie « blanc », Mîmoûn. Au rebours des noms qui précèdent, ceux-ci sont arabes, sauf peut-être Chemboûrech dont l’origine nous est inconnue. Les noms des « sept rois » jouent comme nous l’avons déjà vu, un rôle très important dans la magie musulmane.

Enfin la sixième et la septième ligne de notre talisman contiennent l’une les noms des sept jours de la semaine, et l’autre les noms des sept planètes : Chems, « soleil » ; Qamar, « lune » ; Mirrikh, « Mars » ; ‘Out’ârid, « Mercure » ; Mouchtari, « Jupiter » ; Zohra, « Vénus » ; Zouh’al, « Saturne », suivant leur relations classiques avec les jours de la semaine.

L’idée dominante de ce djedouel est qu’il exista des correspondances précises entre ces divers éléments : seb’a khouâlim, saouâqit’ el fâtih’a, attributs divins, anges et démons, jours de la semaine et planètes. Par exemple les saouâqit’ et fâtih’a sont expressément rapportées par El Boûni à ces jours de la semaine et à une planète ; bien mieux, chaque lettre est en rapport avec un djedouel spécial qui sert pour les opérations magiques de chaque jour de la semaine. Par exemple le Z’â appartient au jeudi et se rapporte à Jupiter. Son djedouel spécial est :

djedouel 6

Ce djedouel contient sept fois les sept saouâqit’ ; on a remarqué aussi que le précédent djedouel contenait sept colonnes dans chaque sens ; il est clair que cette recherche du nombre sept est intentionnel : ce nombre possède à un haut degré le caractère magique.

Les correspondances que nous avons signalées entre les différente éléments du djedouel des sab’a khouâtim sont un exemple de l’emploi des relations mystérieuses, fondées sur des vagues analogies, dont la magie, lorsqu’elle se complique, fait un si grand abus. Elle cherche alors à se développer en science ; ces correspondances occultes qu’elle tente d’établir, ce sont en somme des lois ; seul l’abus du raisonnement analogique et de l’induction purement imaginative l’empêche d’aboutir d’emblée à la science véritable. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Frazer que la magie est une science fausse : mais cela n’est vrai que d’une période postérieure de la magie, celle dans laquelle elle cherche à se préciser en établissant des rapports constants, c’est-à-dire des lois. Si elle n’est alors qu’une science fausse, elle est cependant sur le chemin de la science vraie et nous croyons que notre science en est sortie : au surplus quelle science peut se targuer d’être entièrement vraie ?

En somme une des raisons d’être du djedouel, c’est d’exposer graphiquement et par conséquent avec clarté, ces correspondances occultes et de permettre d’user concurremment de l’influence d’éléments hétérogènes. Le magicien associe à son œuvre la nature entière ; pour lui l’univers est continu et c’est toujours pour nous un sujet de surprise de voir que les primitifs ont été familiarisés avec cette notion de l’équilibre et de la continuité de l’univers que les savants modernes nous présentent parfois comme une vue neuve.

Edmond Doutté. EXTRAIT DU CHAPITRE IV (pages 144 et suivantes) DE LA MAGIE & RELIGION DANS L’AFRIQUE DU NORD, ALGER, TYPOGRAPHIE ADOLPHE JOURDAN, 1909.

Notes :

(1) Ce djedouel est figuré dans Ibn el H’âdjdj ; il est très connu, on le retrouve, ou a peu près, annexé à la djeldjeloûtiya.

(2) Voir une représentation peu fidèle dans Tuchmann, in Mélusine, IX, p. 128.

(3) El Boûni, p. 82.

(4) Ibn el H’âdjdj, p. 92, 96.

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