Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 29 juin 2019

Une Messe Noire chez les adorateurs du Prince des Ténèbres par Serge Basset.

Une lettre étrange – Fidèle au rendez-vous – Séance présidée par le bouc – Un singulier prêtre ignoble à la fin.

À la suite d’un article paru, il y a quelques jours, j’avais reçu la singulière lettre que je transcris ici, sans changer un iota ou une virgule à son style et à son orthographe.

Monsieur,

Puisque vous paraissez douter de la réalité des messes noires, et si vous êtes un homme, veuillez vous trouver, demain soir, jeudi à neuf heures très précises, place Saint-Sulpice, avec un journal déployé du Matin la main. On pourra vous apprendre des choses.

Un instant intrigué, j’avais fini par croire à quelque plaisanterie et, pressé par d’autres besognes, je n’avais plus songé à mon bizarre correspondant. Une seconde lettre m’arriva, une semaine après. On y raillait de ma pusillanimité. On me demandait si j’avais eu peur, et on m’annonçait que, le soir même, on viendrait me chercher si je tenais vraiment à assister à cette sorte de spectacle. Je ne m’étais pas plus soucié de cette seconde invitation que des reproches, lorsque, avant-hier soir, au moment où après une rude journée, je songeais gagner mon lit, une visite me fut annoncée, très pressée.

J’allais envoyer au diable l’importun visiteur sans me douter que c’était lui qui allait me proposer de m’y conduire, tout à l’heure, mais à travers la porte, j’entendis le dialogue suivant :

— Monsieur est souffrant. Revenez demain.

— Dites à monsieur qu’il faut absolument que je le voie aussitôt. Dites-lui que c’est la personne qui lui a écrit deux fois, au sujet de certaines cérémonies.

Piquée, ma curiosité chassa mon sommeil. Je priai qu’on laissât entrer la personne. C’était une femme.

Sans s’asseoir, d’une voix brève et quasi hautaine, elle me dit :

— C’est moi qui vous ai écrit. Oui. Vous doutez de nos pratiques. Eh bien, venez-y voir. J’ai une voiture en bas ; je vous emmène.

Je regardai la visiteuse. Ni laide ni jolie, avec des yeux d’un éclat extraordinaire. L’air viril. Rien de la grâce de la femme et cependant quelque chose du laisser-aller de la chercheuse d’aventures. Très intrigué, cette fois, j’acceptai la proposition. Désireux cependant de savoir où je m’embarquais, je posai quelques questions. L’inconnue s’y déroba.

C’est à prendre ou à laisser. Je ne dirai rien. Venez-vous ? Avez-vous peur ? Hâtez-vous de vous décider, en tout cas.

De l’autre côté de l’eau.

Une demi-heure après, notre voiture s’arrêtait de l’autre côté de l’eau, non loin, à ce que je crus deviner d’une église célèbre. Pendant le trajet, j’avais dit à mon guide :

— Vous allez me faire voir quelque resucée d’Huysmans, une comédie infâme très probablement.

La femme avait secoué la tête :

— Huysmans a parlé de ce qu’il n’a jamais ni vu ni compris. Huysmans, oh ! là, là !…

Puis, haussant les épaules, elle s’était replongée dans un silence plein de mépris. Une fois arrivé, je fus introduit, avec quelques précautions d’opéra-comique, dans un escalier où trois hommes se tenaient en sentinelle. En quelques mots brefs, mon guide se fit reconnaître, et je saisis ce dialogue curieux :

Qui est iste ? (Qui est celui-ci ?)

Rerum gestarum nuntius qui a nobis invitatus est (c’est le journaliste que j’ai invité).

Je prie qu’on goûte la saveur de la périphrase qui désigne les journalistes aux Messes noires : Rerum gestarum nuntius; le messager des choses arrivées. À la bonne heure ! voilà au moins des gens qui ne songent pas à nous traiter de blagueurs !

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Accipio (j’accepte qu’il entre), fut-il répondu…

Et je sentis qu’on me poussait dans la salle. Désormais, maître de mes mouvements et les yeux libres, je regardai, surpris. Une petite salle, pleine d’ombre, d’une ombre à peine trouée par la lumière pauvre d’un lumignon placé dans le fond. Cette lueur douteuse dessinait en relief les formes – grandes lignes, sans détail – d’une quinzaine de personnes, parmi lesquelles sept ou huit femmes. Étranges, les hommes, la plupart le visage rasé, des allures ecclésiastiques.

— Ne troublez pas la cérémonie, me dit mon guide, en me quittant. À bientôt. Puis elle alla rejoindre les autres femmes qui, massées dans un angle de la singulière chapelle, causaient doucement.

La cérémonie.

Entre deux géants, à la tête bestiale, qui me gardaient à vue, je commençais à m’ennuyer ferme, quand, tout à coup, un hululement prolongé déchire les ténèbres, coupant les chuchotements des assistants. La salle s’éclaire et je ne puis réprimer un mouvement de stupéfaction et de dégoût. Dans le fond, se dresse un autel orné de triangles, le sommet en bas, et, sur l’autel, entouré de six cierges noirs, un énorme bouc à la longue barbiche, est accroupi, l’air stupide et méchant.

Pendant que commence un chant plaintif, où je crois reconnaître une parodie du Credo, je regarde, ahuri. Bien vivant, l’animal assis sur l’autel, les pattes de devant en l’air ! Voilà qu’il lèche ses babines et qu’une odeur épouvantable roule ses ondes dans l’atmosphère de la salle. Dans une sorte de fauteuil d’osier, sur des coussins, il repose, béat, et j’ai le chagrin de voir que ses deux pieds de derrière sont, chacun, posés comme pour le fouler, sur un crucifix.

Un hymne éclate, ardent, empressé, chanté à l’unisson par les hommes et par les femmes :

Gloria in profundis Satans ! In profundis Satani Gloria!

Alors, un homme de haute taille, à la figure ravinée, aux yeux fous, s’approche de l’autel, s’incline devant le grotesque animai, revêt la chape et le surplis de l’officiant, et, au signal d’un timbre, se retourne vers l’autel. Il s’approche du bouc, et, presque aussitôt, il asperge les assistants en prononçant quelques paroles que je ne puis comprendre. Je ne dirai jamais avec quoi nous sommes aspergés. Pouah !

L’office commence. Une horrible vieille – telle qu’en eût rêvé Edgard Poë et qu’on en voit parfois sur les bancs de la cour d’assises – fait l’enfant de chœur. Le desservant et la vieille marmonnent :

— Introïbo ad altare Dei nostri Satanis. (Je m’approcherai de l’autel de notre Dieu Satan.)

Ad Deum qui nunc oppressus resurget et triumphabit (De l’autel du Dieu qui, maintenant vaincu, ressuscitera et sera un jour triomphant !).

Très mal à mon aise, agité de sentiments divers, je m’efforce de rester calme et de noter soigneusement mes impressions. Je promène mes regards autour de moi. L’énorme tête semble ricaner sur l’autel et je me détourne, presque frissonnant. L’assistance est houleuse. Tous, hommes et femmes, ont de grands élans de tout leur être – l’attitude extatique – vers le bouc. Graduellement la salle s’éclaire. Sur les murs, j’aperçois, entremêlées à dos peintures lascives, quelques-unes des scènes racontées dans le Zohar et le Sepher Bereschit, ces anciens livres de la sagesse kabbalistique. Les vêtements cérémoniels du prêtre – dois-je profaner ce titre en l’appliquant à ce sacrilège – sont d’un rouge flamboyant et ils encadrent, dans un rayonnement d’éclairs dorés, une image de bouc. Je puis lire, au-dessous de l’effigie abominable, la devise suivante : Fratres sorroresque malignae observantiae… Laus Satan ! Oui, ces déments et ces blasphémateurs sont bien les frères et les sœurs de l’observance du Malin, les adorateurs du Prince des Ténèbres et leurs rites odieux chantent la gloire du Pervers !

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En offrande.

Cette devise a une autre signification encore, s’il faut en croire les paroles de l’officiant. Il parle en latin, et je saisis quelques bribes de son discours :

« Nous sommes assemblés ici pour réparer la Grande Injustice et libérer notre prince Satan ; refaire la royauté de Satan, le Beau, le Grand, le Miséricordieux, le Suave, magnus formosus atque misericors et suavissimus Satanas ! À force d’outrager Christ, nous abolirons sa gloire, et nous replacerons le Proscrit, le Suave, dans sa suréminente dignité ! … Pleurons les malheurs de notre Dieu et outrageons Christ. Un jour, nos outrages toucheront le cœur de ce Dieu usurpateur, et il souffrira, et, s’il souffre, il cessera d’être Dieu ! Un jour, le Maître, l’Ineffable, le Prince, Satan, notre maître, triomphera de Christ et sera le vrai Dieu ! »

Le prêtre s’anime en parlant. Ses yeux flamboient et des frissons secouent l’assistance. Une senteur de jusquiame brûlée se répand dans l’assistance, corrigeant de ses effluves violents l’épouvantable odeur hircinale de tout à l’heure. Les périodes se pressent, heurtées et confuses, sur la bouche de l’officiant, qui, tremblant s’enthousiasme et couvert de sueur, termine tout d’un coup en criant :

Laus Satani qui, proximo die, resuret, regnabit et semper triumphabit (gloire à Satan qui, bientôt, ressuscitera, régnera et triomphera dans l’éternité).

À cette parole, tous se dressent, éperdus, les yeux hagards, et ils répètent, en grimaçant :

Laus Satani qui, proximo die, resurgit, regnabit et semper triumphabit !

Mais voilà que commence une scène extraordinaire – plus terrible ou plus répugnante ? Une femme qui, depuis quelques instants, les cheveux dénoués, s’agitait au milieu de l’assistance, d’un seul coup déchire ses vêtements. Et, nue, elle apparaît, bien faite, les seins durs, la face bouleversée :

Quid velis ? (Que veux-tu ?) interroge l’officiant.

Ad sacrificiam, offerre corpus meum (offrir mon corps pour le sacrifice).

Sur un geste de l’autre, elle s’étend, docile, aux pieds du bouc, sur l’autel. Un linge noir est étendu sur elle. Après avoir touché la poitrine de ses lèvres, l’homme commence l’Offertoire. Il tire de sa poche une hostie noire, et, très haut, dans un élan de tout son être, il clame :

Suscipe sancte Pater, hostiam hanc… (Reçois cette hostie, ô Père Saint !).

Accipe etiam sanguinem nostrum (accepte aussi notre sang), s’écrient deux voix derrière l’autel.

Et, chancelant, s’appuyant à l’angle de l’autel, un homme et une femme apparaissent, ruisselants du sang d’une blessure que l’homme porte à la gorge, la femme au sein. Enivrée de fureur, celle-ci se frappe de nouveau, sous nos yeux, en pleine poitrine, d’un coup de couteau. La lame fait jaillir du sang jusque sur l’autel. Impassible, le prêtre s’approche des deux fanatiques. Dans le calice, il recueille du sang jusqu’à ce que le vase soit plein, et jusqu’à ce que l’homme et la femme tombent au pied de l’autel, dans une mare rouge. Je les regarde, attristé. Ils sont tombés côte à côte, et un sourire heureux – le sourire des mystiques – détend leurs lèvres.

En enfer.

L’odeur est tellement lourde et suffocante des parfums et des senteurs innommables qui traînent dans la salle, que je me sens prêt à défaillir. Il semble qu’un vertige affole ma raison. C’est dans une sorte d’hébétement que j’assiste aux phases de la consécration. Par instants, sous le drap noir, la femme a des tressauts d’épileptique ; elle pousse des cris déchirants, et, à chaque fois, l’assistance répète « Laus Satani ! »

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Le hideux animal, là-haut, sur l’autel, repousse ses narines et bêle un instant. Tout d’un coup – truc, escamotage, magie noire –, il disparaît. Aussitôt, des hurlements de douleur soulèvent les fidèles, palpitants d’émoi. Redde nobis dulcissimam praesentiam tuam ! (Rends-nous ta suave présence), crient, à la fois, furieux, désespérés et plaintifs, les déments qui s’agitent autour de moi. L’officiant paraît accablé de douleur. Il évoque lugubrement, appuyé sur l’autel :

O vos omnes, adjuro adque attestor, per sedem Adonaï.

 Une Messe Noire chez les adorateurs du Prince des Ténèbres

Je ne parviens pas à saisir le reste. Ce doit être une énumération de noms, les titres des puissances infernales, peut-être !

La voix traîne, suppliante, avec des notes aiguës, brusquement cassées par l’émotion. Hommes et femmes continuent leurs appels curieux : Veni Satanas, redde nobis praesentiam tuam.

Surmontant les clameurs, le prêtre crie, tout d’un coup, avec un geste de triomphe : Ecce Suavissimu  Gaudeamus (voici le Très Suave, réjouissons-nous !).

Il brandit une hostie noire qu’il vient de consacrer. Retournée d’un coup, l’assistance exulte :

Laus Satani ! Ecce Magister !

Alors la femme, dont le corps aux lignes superbes servait de table sainte, se redresse sur l’autel, et sa nudité semble flamboyer entre les cierges. Sans que j’y puisse rien comprendre – s’il y a un truc, le truc est supérieurement combiné – voilà que réapparaît le bouc ignoble. Entre ses babines, il mâche quelque chose. J’ai un frisson dans le dos en constatant que c’est une hostie blanche.

Prosternée, la femme adore et essuie, de ses cheveux, les pieds de l’horrible bête. Comme pris de folie, tous les assistants s’élancent vers l’autel. L’officiant jette des hosties noires. À quatre pattes, quelques-uns les happent des lèvres ; d’aucuns se balancent sur leurs jambes, grotesques et extatiques ; d’autres, les bras étendus en adjuration et en salut, clament des litanies en un latin véhément. Et, penché sur eux tous, le bouc, qui a fini de manger, ricane effroyablement.

Je me sens devenir fou à ce spectacle, et je sens que d’horribles scènes vont se dérouler, lorsque, abandonnant l’autel, le prêtre et les assistants s’élancent dans une ronde épileptique, autour de l’animal infâme, en vociférant : Laus Satani ! Des femmes se dénudent et des vêtements d’hommes se déchirent, sous les mains impatientes. C’est la priapée qui va commencer, ardente et immonde. Horreur ! Il me semble que le bouc frétille d’aise sur l’autel, et articule des sons. J’entends : gnon ! gnon ! et je défaille vraiment d’angoisse et d’effroi.

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! me crie à ce moment, en me bousculant, un des deux hommes qui m’ont gardé à vue, pendant tout l’office. Allez-vous-en ! vous n’en avez que trop vu, déjà.

M’en aller ? Ah ! je ne demande pas mieux ! De l’air pur, mon Dieu, de l’air pur, loin des criminelles turpitudes, des abominables sacrilèges et des détraquements convulsifs des étranges Frères et Sœurs de l’Observance du Malin !

Serge BASSET, 27 mai 1899.

Image par Leandro De Carvalho de Pixabay

J’ai reçu, ce matin, toujours de la même écriture, les quelques mots suivants :

Si vous voulez, j’irai vous dire, un jour, pourquoi nous avons désiré que vous voyiez nos cérémonies. Si vous voulez revenir un jour, vous verrez tout, cette fois.

BL. Ocaon

Ah ! non, certes ! Cette fois, je donne ma place à qui la voudra prendre. S.B.