VI – La mort de Judas

Nous avons perçu dans le cadre de notre réflexion sur les trente deniers que Zacharie annonçait que de la Bergerie, l’une des brebis mourrait et qu’une autre disparaîtrait. Il s’entend de la première qu’il s’agit de Jésus-Christ et de la seconde qu’il s’agit de Judas.

Si du Christ il est dit qu’Il mourra, c’est parce que sur Lui seul le mot « mort » peut avoir un sens, et cela parce qu’Il a vaincu la mort, et l’Apôtre d’affirmer (II Corinthiens V, 14-16) :

« Car l’amour du Christ nous possède et nous persuade que si Lui est mort, Lui seul pour tous, tous sont donc morts par Lui, et que s’Il est mort pour tous, c’est pour que les vivants désormais ne vivent pas pour eux-mêmes mais pour celui qui est mort à leur place. Et il est ressuscité« .

De la sorte, les êtres créés par Dieu, non seulement sont appelés à une même résurrection, mais ne connaissent pas la mort : ils vivent un état de sommeil.

« Mais nous ne voulons pas Frères, vous laisser dans l’ignorance sur le sort de ceux qui se sont endormis, pour que vous ne soyez pas dans le deuil comme les autres qui n’ont pas d’espérance. Car, si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, de même pour ceux qui sont endormis en Jésus-Christ, Dieu les amènera avec Lui. Et nous vous le disons, d’après une parole du Seigneur, nous les vivants qui avons été laissés pour la parousie du Seigneur, nous devancerons pas ceux qui sont gisants« . (I Thessaloniciens IV, 13-16)

« Retirez-vous, cette fillette n’est pas morte, elle dort« . (Matthieu IX, 24) déclare le Christ en voyant les joueurs de flûte et la foule tumultueuse déjà présente près du corps de la jeune fille gisante « morte ».

La brebis qui désigne Judas, Zacharie ne nous déclare pas qu’elle est appelée à mourir, mais à disparaître : cela est fort différent.

Le concept de disparition n’entraîne pas une destruction ou un changement vers un ailleurs, à titre définitif, comme il est entendu du mot « mort » au sens commun : ce qui a disparu peut être retrouvé, et cette désignation pour une chose quelconque sous-entend la non reconnaissance de sa perte définitive et la certitude dans l’espoir de la retrouver, plus ou moins rapidement.

Cette liaison entre la mort et la résurrection, entre la perte et la redécouverte est pleinement manifestée par cette parole du Père au fils aîné, à propos du Fils prodigue (Luc XV, 32).

« Ton Frère que voilà est mort et il revit ; il était perdu et il est retrouvé« .

Si l’Apôtre par son apparent suicide n’est pas mort, mais a seulement disparu, nous devons réfléchir sur le sens de cet acte volontaire qui voudrait qu’il ait mis fin à ses jours, par ses propres moyens.

Dans le cadre de la théologie Biblique il est courant que le terme « disparaître » soit appliqué aux idoles, aux pécheurs, à l’opprobre, aux abominations, et la mort de l’Apôtre s’entend en ce qu’elle signe et la disparition des péchés, et celle des abominations notamment, comme le rappellent I Rois XV, 12 Ps X, 15, PS CIV, 35, Isaïe II, 18 et XXV, 8, par exemple.

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Mais si l’Apôtre incarne l’actualisation des abominations, des péchés, et donc, se doit de disparaître rapidement, la mort rapide, est une condition à cette disparition, comme l’atteste Deutéronome IV, 26 : « J’atteste aujourd’hui contre vous les cieux et la terre, vous disparaîtrez promptement de la surface du pays« , et l’Apôtre très vite semble-t-il, avant la résurrection du Sauveur connaîtra la mort ; dès qu’il comprit qu’il avait achevé sa mission, c’est à dire dès qu’il sut que Jésus était condamné, il alla se perdre comme le relate Matthieu XXVII, 3-6.

L’Apôtre disparaîtra. Il importe de noter qu’une fois, le Christ sera amené, aussi, à disparaître, c’est après la résurrection, le jour de Pâque, après qu’Il soit apparu aux disciples d’Emaüs : « Pendant qu’il était à table avec eux, il prit du pain, le bénit, le rompit et le leur présenta. A ce moment leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent… Mais il avait disparu« . (Luc XIV, 30-32)

Lorsqu’en cette circonstance le Christ disparaît, et en cette unique circonstance que rapporteront les Evangiles, il a vaincu la mort et ce terme ne peut s’entendre, appliqué à l’Apôtre, comme synonyme de mort ; mais à l’image du Sauveur, comme manifestant qu’en sa mission – de même que le Christ avait à oeuvrer en d’autres lieux – Judas est appelé vers d’autres fonctions.

Si le Christ avant de disparaître a enseigné les disciples d’Emaüs, le Fils de Dieu n’a pas porté témoignage sur n’importe quel enseignement !

Aux disciples, Jésus avait dit : « N’est-ce pas là que le christ devait souffrir pour entrer dans sa gloire ? Et à partir de tous les prophètes, a commencer par Moïse, Il leur interpréta tout ce qui était écrit de Lui« . (Luc XXIV, 26-28)

Jésus disparaîtra après avoir montré que le Fils de Dieu devait souffrir pour entrer dans Sa gloire et l’Apôtre disparaîtra après avoir permis non seulement que les Ecritures s’accomplissent, mais encore après avoir, dans l’actualisation de la rupture des Alliances qu’il représentait, achevé sa mission : et en livrant le fils de l’Homme, et en rapportant les trente deniers.

Le Fils prodigue était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ! Cette parabole annonce à tous les hommes que ce n’est pas seulement Judas qui sera fêté lors de son retour auprès de Dieu, mais tous ceux que Judas représente, c’est à dire tous les hommes.

Si Judas s’est pendu, Ephrem de Nisibe déclare en son Commentaire de l’Evangile concordant au Diatessaron qu »au dernier jour la malice du pécheur se tuera et se perdra elle-même de semblable manière« . (64)

Cette destruction ce n’est pas celle du pécheur, mais celle de sa malice, de même que dans le cadre de notre étude sur le Prologue de Saint-Jean nous avions montré que lorsque le Christ avait rompu les chaînes du diable et foulé aux pieds l’enfer, cela signifiait la destruction de l’enfer lui-même et de ses conséquences !

Judas ne pouvait connaître le sort commun des autres et notamment des autres disciples ; et Pagnol fait déclarer à l’Apôtre :

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« Et vous aussi mes Frères, vous mourrez sur la croix. Mais vous mourrez dans la lumière et dans la gloire. Moi, je n’ai pas eu la meilleure part. Que la volonté de Dieu soit faite. Adieu« . (65)

La malice de Judas est autre chose que Judas lui-même, et sa mort ne peut dès lors plus avoir le sens que l’on tente depuis deux mille ans de lui attribuer, en tant que sanction d’un crime que l’Apôtre n’était pas en mesure et n’avait, en outre, pas eu l’intention de commettre. Voilà pourquoi Ephrem de Nisibe déclare encore après avoir évoqué ces paroles : « Judas, est-ce par un baiser que tu es venu livrer le Fils de l’Homme ? » Il (Dieu) montre ainsi que Judas n’avait pas le pouvoir de livrer le Fils de Dieu. (66)

Cette illumination d’Ephrem est un point fondamental qu’il convient de ne jamais oublier. Si l’Apôtre n’a pas le pouvoir, et n’a donc pas, livré le Christ, que signifie le mystère de cette pendaison, de cette mort que le monde depuis le début du Christianisme, condamne comme un accroissement du péché par l’Apôtre ?

La mort de Judas, c’est la mort du péché, c’est l’Apôtre qui, lui-même, met fin aux péchés, car il ne revient pas à Dieu de mettre fin à ceux-ci, mais aux hommes ; et de même que c’est le Fils prodigue qui est revenu seul vers son père parce qu’il avait épuisé les trésors de sa liberté, de même déclare Ephrem de Nisibe : « Ce n’est pas le Seigneur qui a tué la malice ; elle s’est tuée elle-même par ses oeuvres« . (67)

Les entrailles de l’Apôtre se répandirent, parce qu’il convenait que ce que l’Apôtre représentait et actualisait, qui n’avait pas pour origine Dieu, mais la terre, en ce que le péché vient de la terre et non du ciel, retourne à la terre : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière« . (Genèse III, 19)

Il serait impropre d’envisager en effet une contradiction entre les deux récits de la mort de Judas qui selon Matthieu XXVII, 5 : « alla se pendre » et Luc déclarant en ses Actes I, 18 ; que cet homme « tomba en avant, creva par le milieu et répandit toutes ses entrailles« .

Ephrem de Nisibe rapporte que la corde se rompit et que l’Apôtre tomba. Ferdinant Prat rapporte les témoignages d’Appolinaire de Laodicée, de Papias d’Hiérapolis, Euthymius, Zonaras, Georges Cédrénus, selon lesquels à l’exemple d’Ephrem, mais selon des explications parfois différents, il n’y a pas de contradiction entre Matthieu et Luc (68)

Si comme l’enseigne Deutéronome XXI, 23 : « un pendu est une malédiction de Dieu » il s’avère que Judas n’est pas maudit par Dieu car il n’a pas été permis que son corps demeura en cette situation du fait qu’il tomba en avant, creva par le milieu et que ses entrailles se répandirent sur la terre.

Le terme entrailles venant du latin interanea, qui est à l’intérieur ; c’est donc tout ce qui est à l’intérieur de l’Apôtre qui se répand sur la terre, or le Judaïsme comme le Christianisme nous enseignent que toutes les parties du corps ne sont que le vêtement de l’âme intérieure et le Zohar de déclarer :

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« De la création de l’homme, l’Ecriture dit : « Tu m’as revêtu de peau et de chair, tu m’as affermi d’os et de nerfs ». Certes, la peau, la chair, les os et les nerfs ne constituent pas l’homme, attendu que l’âme seule constitue l’individualité de l’homme. La peau, la chair, les os et les nerfs forment seulement l’enveloppe de l’homme ; ils constituent son habit, mais ne sont nullement l’homme attendu que, quand l’homme meurt, il est dépouillé de toutes ses enveloppes. Cependant bien que le corps de l’homme ne constitue que l’accessoire, sa forme cache un mystère suprême, ainsi que notre maître avait expliqué les paroles du verset suivant : « Toi qui es revêtu de la lumière comme un vêtement, et qui étends le ciel comme une tente… » De même que Dieu forme le « Point » intérieur, et que toutes les légions célestes et tous les cieux ne forment que le vêtement, de même l’homme c’est l’âme intérieur, alors que toutes les parties du corps n’en sont que le vêtement« . (69)

L’âme de l’Apôtre répandue en sa mort sur la terre s’écrie comme le Psalmiste (Psaume XLIV, 24, 27) :

« Eveille-toi pourquoi dors-tu Adonaï ? Réveille-toi, ne rejette pas pour toujours ! Pourquoi caches-tu ta face ; oublies-tu notre misère, notre oppression, alors que notre âme est prostrée dans la poussière, que notre ventre est collé à la terre ? Lève-toi viens ç mon secours, libère-nous en vertu de ta grâce !« .

Il nous paraît très important de souligner, une fois encore, l’attitude très grave et elle par contre, pleine d’orgueil, des Pères en général et des théologiens à leur suite, qui s’imaginent connaître et juger l’état intérieur de l’Apôtre : ils voudraient que Judas n’ait pas toujours espéré en Dieu, et notamment dans le temps de sa mort.

Si l’âme de Judas actualise en son contenu et ses sentiments, les péchés de tous les hommes et se trouve prostrée dans la poussière, et qu’ainsi elle se fond dans l’élément qui est à l’origine du corps de l’homme :

« Alors Iahvé Elohim forma l’homme, poussière provenant du sol« . (Genèse II, 7) ; il se manifeste un mystère dans l’économie divine : c’est le retour à la poussière, au limon de la terre de tous les péchés et l’union au corps formé à partir de la terre, de l’âme et de ses enveloppes.

Avec la mort de l’Apôtre se trouve proclamés la réunion de ce qui était dissocié dans l’harmonie originelle par la chute, et la disparition dans la poussière de ce qui était à l’origine de cette désharmonie.

Ainsi l’on doit entendre à partir de Judas cette demande du Psalmiste : « Mon âme est collée à la poussière, fais-moi vivre suivant ta parole« . (Ps. CXIX, 25)

L’âme de Judas étant pleinement intégrée à la poussière qui en est ses enveloppes, il peut maintenant demander à vivre suivant la Parole de Dieu, lui qui s’est soumis à la volonté divine et a permis par sa mission, l’accomplissement par le Christ, de notre Rédemption.

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