Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 26 juin 2019

La dimension mystique de la femme dans la Gnose par Volute. 

Le Féminin occupe une place très importante dans les textes mystiques et, en particulier, dans les écrits gnostiques. Ces doctrines accordent un rôle crucial au Principe Féminin dans la cosmogonie, lors de la Chute suivie de la Libération, puis, plus tard, avec l’apparition de figures féminines jouant des rôles prophétiques ou s’illustrant comme initiées.

Les mouvements gnostiques nous sont principalement connus à travers trois types de sources. Tout d’abord, les chercheurs ont longtemps dû « se contenter » des écrits des hérésiologues chez les Pères de l’Eglise, par exemple Origène ou Clément d’Alexandrie. Puis, des textes furent retrouvés en Egypte aux XVIIIème et XIXème siècles, dont le fameux Codex de Berlin, jusqu’à ce qu’enfin, en 1947, une découverte incroyable enrichisse considérablement notre connaissance des gnostiques : plus d’une quarantaine d’écrits furent retrouvés d’un coup dans la région de Nag-Hammadi, ensevelis tout simplement dans des jarres.

Les gnostiques ne semblent pas considérer la femme comme intrinsèquement inférieure à l’homme, bien que le versant féminin de la bipolarité reste très contrasté. Par exemple, on lit parfois que le retour de l’élément féminin à sa contrepartie masculine reste une condition indispensable à l’accès à la perfection céleste. Par ailleurs, la Sophia est responsable de la chute vers la Matière…

Ainsi l’Initiée, véritable héritière des traditions sémitiques les plus anciennes, est un personnage complexe, au sein duquel se côtoient pureté et décadence. Pour saisir la dimension du féminin dans les écrits gnostiques, il faut nous attacher aux figures très similaires de Myriam de Madgala et d’Hélène, la compagne de Simon le magicien, qui toutes deux présentent le triple visage de la déchue, de l’initiée et de la rédemptrice. Nous verrons ensuite de quelle manière elles se rattachent à la Sophia des cosmogonies gnostiques.

 I. Marie

L’Evangile de Marie, texte incomplet rédigé en copte vraisemblablement vers les années 150 de notre ère, est le premier traité du Codex de Berlin acquis par l’Allemagne en 1896.

Cet Evangile est attribué à Myriam de Magdala, plus communément dénommée Marie-Madeleine. Premier témoin de la Résurrection, elle peut à ce titre être considérée comme la fondatrice du christianisme. Cette place privilégiée de premier témoin peut aussi être le signe d’une initiation plus avancée. Elle serait ainsi l’apôtre des apôtres, l’Initiée, la Sagesse (Sophia) épouse du Logos. Ces aspects sont assez peu développés dans les Evangiles classiques, alors que les Evangiles dits « apocryphes » de Thomas, Philippe et bien sûr Marie y attachent plus d’importance.

L’Evangile de Marie nous présente Jésus comme un humain à part entière, accompli dans sa vie d’homme (il a un métier, il aime sa compagne Marie) ainsi que dans son esprit. De même, Marie est un personnage entier, sa chair n’est pas séparée de son esprit. Il ne s’agit donc pas de nier le corps ou la matière, mais par un détachement du Monde, de le sanctifier, de le transfigurer pour redevenir l’Anthropos, l’Humain pleinement entier en qui coïncident les contraires classiques du plan matériel : Esprit et Corps, Masculin et Féminin.

Le personnage de Marie est ambivalent, contrasté : elle est, d’une part, la pécheresse dont nous parle les évangiles canoniques, et d’autre part la compagne intime de Jésus, l’initiée qui transmet Ses enseignements les plus subtils. Il faut rappeler qu’à cette époque, les femmes n’avaient pas le droit d’étudier la Thora : elles n’avaient pas accès à la « connaissance ». La simple initiation de Marie constitue donc déjà un pêché, qui prendra ultérieurement une dimension plus charnelle.

La tradition fera de Marie un archétype du Féminin présent dans tout être humain, et dont les évolutions sont susceptibles d’éclairer le chemin de tous. Parmi ces visages, on retrouve l’amante au désir perturbé qui est sa figure la plus connue. Mais c’est un aspect réducteur, car il fait ajouter d’autres figures : la contemplative, à l’écoute du Seigneur, la compatissante, la « sage-femme », assistant l’humain dans tous ses passages, dont la mort.

01 L’attachement à la matière

02 engendre une passion contre nature.

03 Le trouble naît alors dans tout le corps ;

04 c’est pourquoi je vous dis :

05 « Soyez en harmonie… »

06 Si vous êtes déréglés,

07 inspirez-vous des représentations

08 de votre vraie nature.

09 Que celui qui a des oreilles

10 pour entendre entende.”

12 Alors, Marie se leva,

13 elle les embrassa tous et dit à ses frères :

14 “Ne soyez pas dans la peine et le doute,

15 car Sa grâce vous accompagnera et vous protègera :

16 louons plutôt Sa grandeur,

17 car Il nous a préparés.

18 Il nous appelle à devenir pleinement Humains [Anthropos].”

19 Par ces paroles, Marie tourna leurs coeurs vers le Bien ;

20 Ils s’éclairèrent aux paroles de l’Enseigneur.

(L’Evangile de Marie)

La dimension mystique de la femme dans la Gnose

La cène, Juan de Juanes, XVIe siècle. Museo del Prado, Madrid.

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II. Hélène

Dès les Actes des Apôtres (Actes VIII, 5-11), Simon le Magicien est présenté comme thaumaturge, prophète, mystagogue. Des textes ultérieurs de Justin, Irénée, Hyppolite et Clément de Rome donnent des versions légèrement divergentes du personnage, dont on peut cependant retracer le parcours. Simon étudia à Alexandrie, capitale intellectuelle de la Diaspora juive. En Samarie, il reprit en main une secte fondée par Dosithée. Simon fut baptisé et faisait baptiser ses disciples : ils se voulaient et étaient chrétiens.

Simon est accompagné d’Hélène, qui est à la fois son inspiratrice et l’associée de la double apothéose qu’il va formuler en un corps de doctrine. Celle-ci expose qu’au dessus de tout, il y a un Dieu des dieux, un Dieu inconcevable et inconnu, dont l’essence est Bonté. Le Démiurge de l’Ancien testament n’est pas un dieu de Bonté, mais un dieu de Justice : c’est un dieu méchant. L’imperfection de ce créateur ressort de son œuvre. Les âmes sont issues du Dieu supérieur, emmenées en captivité dans ce monde.

Simon est alors l’incarnation de la puissance de Dieu, Hélène celle de la Hokhma juive, c’est-à-dire la Sagesse divine. On retrouve là le très classique couple divin Dieu Père – Déesse Mère, cette dernière étant associée à la Sagesse.

Chez Justin, Hélène est présentée comme une femme ayant d’abord vécu dans un lieu de prostitution, et passant pour être devenue la Première Pensée (Ennoia) de Simon.

Irénée, dans son Adversus haereses rédigé vers les années 180, parle d’Hélène comme un avatar de la Sagesse déchue, qui passait de corps en corps. Sa chute et son adoration rappellent le souvenir des déesses cananéennes et syro-mésopotamiennes, les Prostituées Sacrées.

« C’est par elle qu’au commencement Dieu décida de créer les anges et les archanges.

Et sa volonté jaillit hors de lui, connaissant la volonté de son Père ;

Elle descendit dans les régions inférieures.

Elle engendra les anges et les dominations par lesquels ce monde a été fait.

Mais quand elle les eut engendrés elle fut retenue captive par eux.

Par jalousie.

Parce qu’ils ne voulaient par qu’on pensât d’eux qu’ils fissent engendrés.

Car le Père lui-même leur était totalement inconnu. Mais sa pensée était retenue captive par eux.

Les puissances émises par elle et les anges,

Et d’eux elle souffrit toute espèce d’outrages,

Tellement qu’elle ne pouvait remonter vers son Père,

Mais demeurait emprisonnée dans un corps humain,

Et à travers les âges, comme de vase en vase,

Elle se réincarnait en corps féminins successifs.

… Elle passait donc de corps en corps,

Subissant des tourments toujours nouveaux

Et pour finir elle devint une prostituée.

Et c’est elle la brebis perdue,

C’est pour elle qu’Il est venu,

Pour la rendre libre,

Et pour offrir aux hommes le salut

En se faisant connaître d’eux… »

Irénée, Adversus haereses (éd. W. Harvey, Cambridge 1857, p 162)

 III. Sophia

Au tout début de notre ère, nous sommes au point de croisement des courants juif hétérodoxe, judéo-chrétien, chrétien orthodoxe et gnostique. Les sectes gnostiques forment un ensemble disparate d’églises qui ont commencé à se répandre un peu avant notre ère. Bien que la gnose ne soit pas exclusivement chrétienne, ces sectes furent combattues par l’Eglise, jusqu’à leur disparition vers le Vème siècle de notre ère.

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Bien que le terme gnose signifie « connaissance parfaite », ce qui caractérise le mieux les mouvements gnostiques n’est pas cette prétendue connaissance, que finalement d’autres traditions affirment aussi posséder, mais plutôt un dualisme Matière – Divin qui s’accompagne d’un rejet du monde Matériel. Ainsi Plotin définissait les gnostiques comme étant « ceux qui disent que le Démiurge de ce monde est mauvais et que le Cosmos est mauvais ».

Le but principal du gnostique est la délivrance de la parcelle divine qu’il porte en lui-même. Il veut libérer cette parcelle du monde matériel corrompu qui l’aliène, et remonter vers les sphères célestes. Cette délivrance passe par la Gnose, la connaissance parfaite de la nature de l’esprit, des structures de l’univers et de son histoire passée et future.

Un premier aspect de la gnose porte sur les origines du monde matériel et de l’homme, le mal s’expliquant par la chute accidentelle d’éléments supérieurs dans un cosmos matériel, temporel, sexué, au fond duquel ils se sont disjoints, dispersés et emprisonnés (sans pour autant perdre leur pureté). Le Principe Féminin, d’une façon ou d’une autre, joue très souvent un rôle clef dans cette chute.

Un second aspect de la gnose vise la destinée de l’humanité et du cosmos, aboutissant à la dissolution finale de la Matière, la libération de l’Esprit, et au retour à l‘Unité Parfaite intemporelle dont les élus, ici-bas, gardent le souvenir.

La cosmogonie de Valentin, qui fut un des plus importants maîtres gnostiques, s’articule autour de la Sophia corrompue. Valentin naquit en Egypte et fut éduqué à Alexandrie, puis enseigna à Rome entre 135 et 160. L’Evangile de Vérité, ainsi que d’autres textes découverts à Nag Hammadi, se rattachent à son école. La Matière a une origine spirituelle, c’est un état de l’Etre Absolu, mais l’ignorance (l’aveuglement de Sophia) est la cause première de l’existence du Monde et du Mal.

Les autres traditions gnostiques ont des cosmogonies très similaires dans l’esprit à la version valentinienne, mais cette dernière illustre à merveille le rôle du Féminin.

Le Père, Premier principe absolu et transcendant, est invisible et incompréhensible. Il s’unit à sa compagne, la Pensée (Ennoia), et engendre les 15 couples des Eons, formant le Plérôme. Prise d’un désir du monde supérieur, l’élément féminin du dernier couple d’éons, Sophia, lève les yeux vers la lumière des hauteurs et provoque ainsi une crise qui entraîne l’apparition du mal et des passions. Sophia et ses créations sont rejetées et produisent une sagesse inférieure.

En haut, un nouveau couple est créé : le Christ et son partenaire féminin, le Saint-Esprit. Le Plérôme, de nouveau pur, engendre le Sauveur Jésus. En descendant dans les régions inférieures, le Sauveur mélange la matière, provenant de la sagesse inférieure, avec les éléments psychiques, ce qui engendra le Démiurge, le dieu de la Genèse, qui se croit seul Dieu.

Le Démiurge crée le monde qu’il peuple de deux catégories d’hommes, les hyliques et les psychiques. Mais des éléments venant de la Sophia supérieure s’introduisent dans le souffle du Démiurge, donnant naissance aux pneumatiques, catégorie d’hommes supérieurs qui seuls pourront retourner au sein du Divin.

Le Christ descend alors sur Terre pour révéler la connaissance libératrice. Les pneumatiques, réveillés par la gnose, remonteront petit à petit vers le Père. La rédemption du dernier pneumatique sera accompagnée par l’anéantissement du Monde, de la Matière.

L’Elenchos d’Hippolyte nous apprend que, selon la tradition des sectes naassénienne et ophite, l’initiatrice de la doctrine secrète aurait été une femme, en qui il faut probablement voir le personnage de Marie-Madeleine.

La grande Puissance, l’Esprit du Tout, est mâle et gouverne tout. La grande Pensée vient d’en bas, elle est femelle et enfante toutes choses.

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« Il est, parmi tous les Eons, deux rejetons n’ayant ni commencement, ni fin, issus d’une seule et même Racine, qui est Puissance, Silence, Invisible, Incompréhensible ; l’un d’eux vient d’en haut, c’est la grande Puissance, l’Esprit du Tout qui gouverne Tout, il est mâle ; l’autre rejeton vient d’en bas, c’est la grande Pensée, elle est femelle et enfante toutes choses. Par suite, ces deux rejetons symétriques s’accouplent et font apparaître leur espace intermédiaire, l’Air insaisissable qui n’a ni commencement ni fin. Dans cet intervalle est le Père, qui porte dans ses mains et nourrit tout ce qui a commencement et fin. Celui qui se tient debout, se tenait debout, se tiendra debout ; il est une puissance mâle et femelle, qui n’a ni commencement ni fin et existe isolée, car c’est de lui qu’est sortie la Pensée qui existait isolée pour devenir deux… De même donc que le Père s’est fait sortir lui-même de lui-même, se manifestant à lui-même sa propre pensée, de même la Pensée, une fois manifestée, ne créa pas, mais elle vit le Père et cacha en elle-même le Père, c’est-à-dire la Puissance ; et il y eut une Puissance mâle-femelle et sa Pensée ; dès lors, ils se répondent symétriquement – la Puissance ne diffère en rien de la Pensée – et sont un seul être ; la Puissance dans les régions supérieures, la Pensée en bas… Ainsi, l’Esprit est dans la Pensée ; ils sont inséparables l’un de l’autre et, tout en étant un, ils se trouvent être deux. » D’après H. Leisegang, La Gnose, Paris 1951.

La Puissance infinie est assimilée au feu, l’extase est alors obtenue par un envahissement de ce feu libérateur, par un enthousiasme orgiastique. Après un rejet des conventions et de la morale, l’union sexuelle est spiritualisée par le biais de l’analogie, les adeptes participant ainsi à la commémoration de la grande parade primordiale. Cette sacralisation de l’union sexuelle rappelle le tantrisme indien.

 IV. Conclusion

La découverte et la diffusion de l’agriculture avaient révolutionné le paysage religieux, faisant des Déesse-Mères des personnifications des forces de Vie et de Mort de la Nature. Les Prostituées Sacrées, telle que la déesse babylonienne de l’amour et de la guerre Ishtar, conjuguent tous les aspects de la fertilité bipolaire : reproduction, naissance, croissance, mais aussi violence et mort, avant une nouvelle naissance.

La vision de la Femme, à travers les divers mouvements gnostiques, prolonge les conceptions de ces religions antiques. Les gnostiques conservent un Féminin lié à la Nature, héritier pas si lointain du Féminin archaïque qui prenait place, juste un peu en retrait, à côté du Masculin, dans l’association de la Terre et du Ciel.

La Femme gnostique est donc liée au Monde matériel, en tant qu’hypostase de la Terre. Elle démontre un caractère et une activité sexuelle prononcés, caractéristiques de la Fertilité. Enfin, de par sa nature divine, la femme gnostique est l’Initiée. Ces trois éléments se mélangent pour lui donner le triple visage de la Déchue, de l’Initiée et de la Rédemptrice.

La dimension mystique de la femme dans la Gnose, Volute, voir le site Syster of Night.

Image par robindoc de Pixabay

V. Bibliographie

Mircea Eliade, Histoire des religions, 3 tomes, bibliothèque historique Payot.

Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, bibliothèque historique Payot.

Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Thomas, Spiritualité vivantes, Albin Michel.

Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie, Spiritualité vivantes, Albin Michel.

Robert Statlender : article « Gnose et hermétisme » dans l’Encyclopédie des mystiques, tome I, Petite Bibliothèque Payot.

Jean Doresse, article « La Gnose » dans Histoire des religions II, Folio essai.

Jean Doresse, Les livres secrets de l’Egypte, Petite Bibliothèque Payot.

H.C. Puech, En quête de la Gnose, tome I : La Gnose et le Temps, bibliothèque des sciences humaines, Gallimard.

H.C. Puech, En quête de la Gnose, tome II : Sur l’évangile selon Thomas, bibliothèque des sciences humaines, Gallimard.