Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 31 décembre 2015

Plus haut, plus haut encor ! Prends ton vol, ô mon âme

Vers ce pur idéal que Dieu t’a révélé !

Par delà tous les cieux, et ces mondes de flamme,

Vers l’absolu divin, je me sens appelé.

Poésie spirite, Jules Doinel.

Les Éons qu’il émane,

Émanent à leur tour.

UN et DEUX, c’est l’arcane

De l’Insondable Amour !

Divines hypostases !

Urnes ! Encensoirs ! Vases

Qui versent les extases !

Nuit qui devient le Jour !

« Cantique du Plérôme », Jules Doinel.

Jules Doinel – Ŧ Valentin II in ecclesia, ou sous ses différents pseudonymes : Jules Benoît ou Jules Stanislas Doinel du Val-Michel, Jean du Val-Michel, Jean Kostka, Kostoka de Borgia, Nova-lis –, est le fondateur de la Gnose Restaurée, l’Église gnostique contemporaine dont se réclament l’Église gnostique et une myriade d’autres ecclésioles. Nous avions brossé de lui un très bref portrait dans notre Histoire de l’Église Gnostique, et il nous paraît important de parcourir aujourd’hui plus avant sa vie et la genèse de la Gnose Rénovée…

Que l’on ne s’attende pas à trouver dans ces lignes de la gentillesse, car comme une photographie trop précise, l’image de Doinel que nous donnons ici se veut réaliste et non point artistique. Nous avons puisé aussi bien dans les sources traditionnelles que dans le Lucifer Démasqué car ce texte, dépouillé de son parfum idéologique, est le très exact témoignage du gnostique-catholique tourmenté qu’était Doinel.

Mais soyons présents en ce siècle. Doinel n’est autre qu’un chaote avant l’heure. Grugé, victime consciente ou illuminé, il a créé un système qui, aujourd’hui encore, luit dans les ténèbres. C’est bien le principal. Et donc ce témoignage – feuilleton d’après-guerre – doit bien être pris comme un hommage. Car véritable converti au catholicisme ou non, Doinel est une preuve qu’un esprit libre le demeure jusqu’à la fin de son rêve.

Le présent travail sera présenté en 3 parties.


 

Des débuts bien catholiques.

Jules Doinel

Jules Doinel

Jules Stanislas Doinel du Val-Michel est né à Moulins (dans l’Allier, en France) le 8 décembre 1842 dans une famille catholique pratiquante. Son père est Louis-Honoré Doinel, né le 8 février 1817 à Livry (Yvelines), architecte-voyer, et sa mère est Marie Passant (ou Passent). Il a deux sœurs, Marie-Antoinette, née le 19 avril 1851, qui entrera dans les ordres et Alice, employée des postes ; et deux frères, Lucien, né le 8 janvier 1848, et Charles.

En 1853, il entre au Petit Séminaire des Jésuites d’Yzeure. Ainsi que l’écrira Urban Fontil dans l’hommage qu’il lui rend : « De l’enseignement qu’il y reçoit, il conserva toute sa vie une tendance prononcée vers tout ce qui touche au domaine religieux et philosophique, et l’on peut dire, sans crainte d’exagération, que son existence entière fut agitée, tourmentée, torturée par la solution toujours apparente et toujours fuyante du grand problème de notre destinée. »

En 1859 il entre au noviciat de la province de la Compagnie de Jésus, à l’Hermitage, à Lons-le-Saunier. Mais vers 1860, il décide de quitter le noviciat. Il achève alors ses études secondaires au collège Stanislas à Paris, puis est admis, en 1863, à l’École des chartes. Il en sort en 1866, après avoir rédigé une thèse intitulée Essai sur la vie et les principales œuvres de Pierre de la Palu, patriarche de Jérusalem, 1275 ou 1280-1342.

Dans l’ouvrage Petites églises de Paris, l’auteur Pierre Geyraud, nous décrit Doinel comme :

« Assez corpulent, majestueux, l’air grave dans sa barbe en pointe. Il avait eu une existence assez mouvementée. Il était devenu prophète dans la religion monodiste, puis franc-maçon et martiniste. »

Revault d’Allones, un de ses amis, nous peint un portrait succinct de Doinel dans Psychologie d’une religion :

« Crédulité et fantaisie, voilà le fond sentimental de la vie bariolée de Jules Doinel. En quête d’un idéal religieux informulé, il crut successivement le trouver dans chaque théologie et dans chaque secte. Catholique, il fut deux fois sur le point de se faire moine et songea sérieusement à devenir dominicain tandis que sa femme (la première) voulait être dominicaine.

 

Il fut ensuite franc-maçon. Plus tard, il fit des conférences contre la franc-maçonnerie, fut lié avec Léo Taxil et écrivit un livre intitulé Lucifer démasqué. Il s’était converti au protestantisme. À l’époque où il écrit ce livre, il est possible que, dégagé du protestantisme et du monodisme, il soit revenu au catholicisme. C’était un homme gai, naïf, un peu faible de caractère, doué d’une mémoire surprenante. Historien, il était amoureux de Jeanne d’Arc ; poète, il avait de l’élan et de la candeur ; conférencier, il avait une voix faible et douce, et son charme un peu archaïque attirait une vraie foule à ses causeries du boulevard des Capucines. Archiviste du département du Loiret, ses opinions le firent exiler à Carcassonne, où il mourut. »

Durant les années 1860-70, parallèlement à son travail d’archiviste, il publie différents ouvrages sur l’histoire médiévale, notamment, sur Jeanne d’Arc, Blanche de Castille, Hugues Le Bouteiller et les Croisades.

En 1866, il est nommé à Aurillac et se marie à Levallois-Perret, en juillet 1868, avec une actrice de théâtre, Stéphanie-Françoise le Clerc (1835-1873), fervente catholique qui ramène son époux dans la pratique religieuse.

Il lui dédie un court sonnet publié dans la Revue française de mai 1866 :

« Les Dieux vous ont donné, chère petite femme,

Un front calme, un œil fier et des cheveux légers,

Tels qu’en ont au pays divin des orangers

Les vierges d’Ischia, dont le cœur est de flamme.

Enfant, Anacréon, dans un épithalame,

Eût chanté, croyez-moi, sur le ton lydien,

L’ovale ferme et pur, moule de votre sein,

Et ton corps. — Moi, je veux-ne chanter que ton âme ;

Cette âme qui rayonne à travers tes grands yeux,

Ce chaste et doux amour, ce dévouement sans borne,

Par qui l’espoir fleurit mon existence morne.

L’âme ! Je la préfère, elle descend des cieux.

Ne crains pas toutefois que jamais je me prive

Des baisers clandestins dans l’alcôve furtive. »

Il s’installe à Niort où il prend la charge de bibliothécaire-archiviste. Doinel et son épouse sont catholiques fervents et ne manquent jamais la messe. Un jour de 1868, son épouse reçoit « en plein cœur » un flot de sang « de la blessure du Sacré-Cœur dont elle avait eu la vision imaginative » et lui-même a la vision de la Vierge Marie.

La même année, il fait paraître, anonymement, une pièce sous forme de cascatelle, une farce, Les Dieux à Aurillac. La pièce est présentée au public et obtient un certain succès.

En septembre 1873, son épouse meurt « en odeur de sainteté » selon son mari. Doinel a alors le projet d’entrer chez les Dominicains, mais son directeur de conscience l’en dissuadera.

L’année suivante, il se remarie avec Clémence Marie-Louise Chaigneau issue du milieu anti-clérical et de la franc-maçonnerie. Il lui dédie un poème dans La Mandore, « Le sommeil de bébé ». Le 8 octobre 1875, naît leur premier enfant : Stanislas-Marie-Xavier-Eugène. Ils auront encore deux autres enfants : Maximilien Marie François, qui deviendra collecteur du secours mutuel des PTT, et Pierre Émile.

En 1875, il fait la rencontre de Léon Denis, un spirite adepte et continuateur d’Allan Kardec en France, et ami de l’abbé Roca.

L’Élue d’outre-tombe.

On le sait, Doinel était un spirite convaincu, ayant des dispositions particulières dès son plus jeune âge : « j’ai été malheureusement moi-même un médium auditif et voyant. J’avais comme voisine de campagne, une dame, veuve d’un médecin, qui avait lié avec moi et les miens des relations de douce et sérieuse amitié » (Lucifer Démasqué). Il y décrit également une expérience de visitation d’une amie morte.

Dans sa jeunesse, il était souvent l’objet de visions et d’expériences extrasensorielles : « uniformément, je voyais les choses revêtir l’apparence de rêves, c’est-à-dire de forme fantômale… J’oubliais la vie ambiante et je pénétrais dans une sorte de prolongation du moi ; comme si je fusse devenu partie intégrante de la nature… » Il a des visions, il entend des paroles, de la musique… Deux femmes se montrent souvent à lui : Diane et Aphrodite ; la chasteté et la volupté qui marqueront de manière indélébile Doinel.

En 1867, il publie une nouvelle spirite, « Fernande », dans la Revue Spirite, journal d’études psychologiques, où l’on découvre en germe les ferments de son parcours spirituel :

« J’étais devenu, depuis l’apparition de Fernande, un adepte résolu de la science d’outre-tombe. Pourquoi, du reste, en aurais-je douté ? L’homme a-t-il le droit de marquer des limites à la pensée, et de dire à Dieu : Tu n’iras pas plus loin ?

 

 

N’oublions jamais, ô frères, que Dieu est Esprit, et que plus on devient Esprit, plus on se rapproche de Dieu. Il n’est pas permis à l’homme de briser violemment les liens de la matière, de la chair et du sang. Ces liens supposent des devoirs ; mais il lui est permis de s’en détacher peu à peu par l’idéalisme de ses aspirations, par la pureté de ses intentions, par le rayonnement de son âme, reflet sacré dont le devoir est le foyer, jusqu’à ce que, libre colombe, son Esprit dégagé des chaînes mortelles s’envole et plane dans les espaces agrandis. »

Doinel, revue spirite, 1867 (repris du Moniteur du Cantal des 23 et 30 mai, 6, 13 et 20 juin 1866).

C’est d’ailleurs, comme nous le verrons bientôt, par une séance spirite qu’il recevra la consécration épiscopale des cathares et se verra confier la mission de restaurer la Gnose. Mais le spiritisme va d’abord guider les pas de notre clairaudiant vers le prophétisme de l’Église réformée nouvelle…

Le Christ nouveau est arrivé.

En 1882, il rejoint la secte de Guillaume Monod, ministre réformé qui se prétendait nouveau Christ. Arrêtons-nous un instant sur cet étrange personnage, il se peut qu’il nous aide à comprendre un peu mieux la démarche spirituelle de Doinel.

En 1832, ce fils de pasteur doit être interné en maison de santé : il s’était présenté aux Tuileries en prétendant devoir transmettre au roi Louis-Philippe un avertissement divin. Alors qu’il est interné, il entend une voix lui crier : « Tu es Jésus-Christ. »

« Les disciples de M. G. Monod qui, sans parti pris, ont étudié de près cette époque de sa vie sont arrivés à la conviction bien arrêtée que cette folie n’a été qu’une apparence, une dispensation mystérieuse et significative voulue de Dieu, par laquelle Dieu a confondu la sagesse des sages, manifesté la folie du monde incrédule et pécheur, et mis dans tout son jour la parfaite obéissance, la sainteté et la profonde sagesse de son Fils. Toutefois, cette prévention de folie, et l’opposition, l’incrédulité universelle dont elle a été le prétexte ont encore eu pour effet d’accomplir la prédiction des nuées dont le Christ devait être enveloppé à son retour et de le dérober pour un temps aux regards prévenus de son Église. » (Louis Cuvier, Lettres sur le retour de Jésus-Christ d’après les Écritures, Paris, 1880, p. IX)

Après une longue rémission, en 1872, il réaffirme sa qualité de Christ. Dans une lettre de 1875, il déclare à un membre de sa famille : « je t’affirme que depuis l’an 1833, c’est-à-dire depuis quarante-deux ans, je n’ai jamais cessé, même pendant une seconde, d’avoir l’assurance que je suis le Christ. » (Guillaume Monod, Le Christ rejeté par son Église, Paris, 1876, p. 38).

Guillaume Monod signe alors ses textes d’un discret « Votre Sauveur », et, malgré son âge, il entreprend l’organisation de l’Église réformée nouvelle.

Jean-François Mayer écrit : « Les membres de l’Église réformée nouvelle pouvaient donc se sentir attirés par certaines des doctrines monodistes. Certains d’entre eux exerçaient la fonction de prophète et recevaient donc aussi des révélations — lesquelles étaient soumises le cas échéant au tri de Guillaume Monod, qui déclarait celles qui étaient authentiques et celles qui ne l’étaient pas. Parmi ses fidèles, certains présentaient le profil typique des chercheurs spirituels un peu instables, par exemple l’archiviste Jules Doinel (1842-1902), qui veut d’abord devenir prêtre, devient franc-maçon avant de dénoncer plus tard virulemment la franc-maçonnerie, tente d’être reçu dans l’Église vieille-catholique d’Utrecht, fréquente les milieux occultistes, se retrouve patriarche d’une Église gnostique sous le nom de Valentin II… » (J.-F. Mayer, « Un Messie au 19e siècle : Guillaume Monod »).

L’engagement de Doinel dans l’Église est actif, il y tient la charge de prophète sous le nom de Néhémie dont il se pensait la réincarnation. Un jour, il entendit « une voix articulée perçue par son oreille », phénomène que Doinel rapporte promptement au Nouveau Christ : « le Maître reçut une lettre de Néhémie lui disant qu’il avait pour la première fois entendu une voix articulée perçue par son oreille. »

Le rôle joué par Doinel comme prophète monodiste était assez important. Voici un autre passage d’une prophétie :

« Paroles données à M. Doinel.

Lundi 3 décembre 1883, 10 heures 20 minutes du soir.

L’Éternel me parle et me dit : Invoque-moi du fond de ton âme, et moi ton Dieu j’exaucerai… Voici, j’ai dit à mon fils Néhémie qu’il a été Néhémie et qu’il sera Néhémie, restaurateur du Temple et constructeur de la muraille. C’est lui qui sera la consolation de mon Fils bien-aimé. C’est sur lui que la main du Christ revenu s’appuiera. Mon Fils l’aime d’un amour de Christ, car mon Fils seul connaît encore ce que j’ai décidé de faire par Néhémie. Amen.

Dieu dit ces paroles pour toutes ses Églises et Dieu veut que ces paroles soient enregistrées dans la Bible nouvelle et dans la troisième révélation. »

Le monodisme fait appel aux transes prophétiques, l’Esprit descend de manières diverses sur les inspirés, mais le mode privilégié y est l’audition. Le but est pour les membres de l’Église d’atteindre à l’état prophétique :

« L’initiation prophétique de Guillaume Monod lui-même, de Sara, de Doinel, est tout individuelle. Un tempérament émotif et oratoire cultivé par le spiritisme, par le salutisme, par un mysticisme poétique, produisit l’inspiration chez Sara, Julie, Doinel. Quant à Guillaume Monod, c’était un prêtre, chez qui des hallucinations religieuses éclatèrent ; un tempérament psychopathique, trente-deux ans de piété, la spéculation théologique, le modèle des prophètes bibliques et du Christ, l’entraînement professionnel à la prédication inspirée accentuèrent son ministère évangélique jusqu’au messianisme. » (Revault d’Allones, Psychologie d’une religion, Paris, 1908). 

Les monodistes utilisent l’imposition des mains et la consécration dramatique. L’état prophétique induit la transfiguration prophétique, le prophète devient un être divin. Le prophète a le sentiment alors que la sainteté l’habite et consacre à ses yeux, poétise, divinise ses impulsions et conceptions familières. Le prophète est également habité par le sentiment de sa rénovation intellectuelle : il se sent plus intelligent qu’autrefois, et dans cette exaltation de sa pensée, il voit un don divin.

Doinel ne quittera le monodisme qu’en mars 1893, bien après la fondation de la Gnose restaurée.

Doinel maçonne.

Fin 1884, Doinel, alors nommé à Orléans, est reçu par Gavot et Rachet, deux dirigeants de la loge « les Émules de Montyon ». Le 5 novembre 1884, il est reçu apprenti maçon au Grand Orient de France, dans le temple du 22 de la rue des Turcies. Il est élevé à la maîtrise le 21 avril 1885. Une vie nouvelle commence pour notre archiviste. Suite à des difficultés internes (conflit entre les déistes et les rationalistes), le 12 octobre 1885, les « Émules de Montyon » décident leur mise en sommeil et leur reconstitution sous le titre « les Adeptes d’Isis-Montyon », Doinel étant, selon ses propres dires, le promoteur du titre sous l’impulsion de la déesse. Le 14 décembre 1892, Jules Doinel en est élu vénérable maître en chaire, puis réélu en 1893.

Le 29 mars 1893, il est reçu chevalier Rose-Croix au Chapitre de l’« Étoile Polaire » à Paris.

De 1890 à 1893, il fut membre du Conseil de l’Ordre et archiviste de l’obédience, bibliothécaire-conservateur du musée maçonnique. Il s’affilie également à l’ordre Martiniste de Papus en mai 1890 et collabore à L’Initiation, à la Revue théosophique et à L’Etoile.

Il figure encore jusqu’en août 1895, au tableau de la loge des « Adeptes d’Isis Montyon », mais avec la mention « radiation demandée », suite à sa conversion au catholicisme et à sa publication du Lucifer Démasqué. Le 10 août 1895, la loge « les Adeptes d’Isis-Montyon » se réunit pour interroger Doinel, accusé d’avoir divulgué les secrets maçonniques dans son ouvrage. Le 14 août 1895, il est exclu à l’unanimité.

Suite au scandale du Lucifer Démasqué, la loge change de nom et devient « le Réveil des Émules de Montyon ».

Fin de la première partie.

Lire la seconde partie.

Ŧ Héliogabale, évêque errant de l’Église gnostique, juillet-août 2014 au Nadir de Libertalia.