Mercure selon Dom Pernety

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Mercure selon Dom Pernety.

Presque tous les Anciens sont d’accord sur les parents de Mercure. Il naquit de Jupiter & de MaĂŻa, fille d’Atlas, sur le Mont Cyllene ; (Hom. Hymn. in Merc. Virgil ÉnĂ©ide.) Pausanias dit (In Baeot.), contre le sentiment d’HomĂšre & de Virgile, que ce fut sur le Mont CoricĂ©e, prĂšs de Tanagris, & qu’il fut ensuite lavĂ© dans une eau ramassĂ©e de trois fontaines. D’autres disent qu’il fut Ă©levĂ© sur une plante de pourpier, parce qu’il est gras & plein d’humiditĂ©. C’est pour cela sans doute que Raymond Lulle (Theor. Testam. c. 4.) parle de cette plante comme Ă©tant de nature mercurielle, de mĂȘme que la grande lunaire, la mauve, la chĂ©lidoine & la mercuriale. Quelques Auteurs ont mĂȘme prĂ©tendu que les Chinois savaient tirer du pourpier sauvage un vĂ©ritable mercure coulant.

DĂšs que Mercure fut nĂ©, Junon lui donna sa mamelle ; le lait en sortant avec trop d’abondante, Mercure en laissa tomber, & ce lait rĂ©pandu forma la voie lactĂ©e. Opis, selon d’autres, eut ordre de nourrir ce petit Dieu, & la mĂȘme chose lui arriva qu’à Junon.

Mercure passa toujours pour le plus vigilant des Dieux. Il ne dormait ni jour ni nuit ; & si nous en croyons HomĂšre (Hom. Hymn. 3. v. 17.), le jour mĂȘme de sa naissante il joua de la lyre, & le soir du mĂȘme jour il vola les bƓufs d’Apollon.

Mercure
Mercure – Province Ontario

De telles fictions peuvent-elles renfermer quelques vĂ©ritĂ©s historiques ou morales ? & si on les prend Ă  la lettre, tout n’y est-il pas marquĂ© au coin de l’absurde & du ridicule ? Si avec M. l’AbbĂ© Banier, & quelques anciens Mythologues, je regarde Mercure comme un homme rĂ©el, comme un Prince Titan, il faudra accuser HomĂšre & les autres de folie, pour avoir feint de telles absurditĂ©s inexplicables dans le sens historique & moral : mais si ce pĂšre de la PoĂ©sie ne dĂ©lirait pas, il avoir sans doute pour objet de ces fictions quelque vĂ©ritĂ© qu’il a cachĂ©e sous le voile de l’allĂ©gorie & de la Fable. Il s’agirait donc de chercher quelle pouvait ĂȘtre cette vĂ©ritĂ©. Je la trouve expliquĂ©e dans les Livres des Philosophes HermĂ©tiques.

J’y vois que la matiĂšre de leur art est appelĂ©e Mercure, & que ce qu’ils rapportent de leurs opĂ©rations est une histoire de la vie de Mercure. M. l’AbbĂ© Banier avoue mĂȘme (Myth. T. II. P 195.) que la frĂ©quentation des Disciples d’HermĂšs servit beaucoup Ă  ce prĂ©tendu Prince, qu’il se fit initier dans tous les mystĂšres des Égyptiens, & qu’enfin il mourut dans leur pays. Voyons donc s’il sera possible d’adapter ce qu’on dit du Mercure de la Fable, au Mercure HermĂ©tique.

Maja, fille d’Atlas, & une des PlĂ©iades, fut mĂšre de Mercure, & le mit au monde sur une montagne, parce que le mercure philosophique naĂźt toujours sur les hauteurs. Mais il faut observer que Maja Ă©tait aussi un des noms de CybĂšle ou la Terre, & que ce nom signifie mĂšre, ou nourrice, ou grand-mĂšre. Il n’est donc pas surprenant qu’elle fĂ»t mĂšre de Mercure, ou mĂȘme sa nourrice, comme le dit HermĂšs (Tab. Smaragd.) : nutrix ejus est terra. Aussi CybĂšle Ă©tait-elle, regardĂ©e comme la grand-mĂšre des Dieux, parce que Maja est mĂšre du mercure philosophique, & que de ce mercure naissent tous les Dieux HermĂ©tiques, Mercure aprĂšs sa naissance fut lavĂ© dans une eau ramassĂ©e de trois fontaines ; & le mercure Philosophique doit ĂȘtre purgĂ© & lavĂ© trois fois dans sa propre eau, composĂ©e aussi de trois ; ce qui a fait dire Ă  MaĂŻer d’aprĂšs un ancien (Atalanta fugiens. Embl. 3.) : allez trouver la femme qui lave le linge, & faites comme elle.

Cette lessive, ajoute le mĂȘme Auteur, ne doit pas se faire avec de l’eau commune, mais avec cette qui se change en glace & en neige sous le signe du Verseau. C’est peut-ĂȘtre ce qui a fait dire Ă  Virgile (Loco cit.), que la montagne de Cyllene Ă©tait glacĂ©e, Gelido culmine.

L’on voit dans cette allĂ©gorie les trois ablutions : la premiĂšre, en coulant la lessive ; la seconde, en lavant le linge dans l’eau, pour emporter la crasse que la lessive a dĂ©tachĂ©e ; & la troisiĂšme dans de l’eau nette & bien claire, pour avoir le linge blanc & sans taches.

« Le mercure des Philosophes naĂźt, dit d’Espagnet (Can. 50.), avec deux taches originelles : la premiĂšre est une terre immonde & sale, qu’il a contractĂ©e dans sa gĂ©nĂ©ration, & qui s’est mĂȘlĂ©e avec lui dans le temps de sa congĂ©lation : l’autre tient beaucoup de l’hydropisie. C’est une eau, crue & impure, qui s’est nichĂ©e entre cuir & chair ; la moindre chaleur la fait Ă©vaporer.  Mais il faut le dĂ©livrer de cette lĂšpre terrestre par un bain humide, & une ablution naturelle. »

Junon donne ensuite son lait Ă  Mercure ; car le mercure Ă©tant purgĂ© de ses souillures, il se forme au-dessus une eau laiteuse, qui retombe sur le mercure, comme pour le nourrir. Les Mythologues prennent eux-mĂȘmes Junon pour l’humiditĂ©, de l’air.

On reprĂ©sentait Mercure comme un beau jeune-homme, avec un visage gai des yeux vifs, ayant des ailes Ă  la tĂȘte & aux pieds, tenant quelquefois une chaĂźne d’or, dont par un bout attachĂ© aux oreilles des hommes, il les conduisait partout ou il voulait. Il portait communĂ©ment un caducĂ©e, autour duquel deux serpents, l’un mĂąle, l’autre femelle, Ă©taient entortillĂ©s. Apollon le lui donna en Ă©change de sa lyre. Les Égyptiens donnaient Ă  Mercure une face en partie noire & en partie dorĂ©e.

Le mercure HermĂ©tique a des ailes Ă  la tĂȘte & aux pieds, puisqu’il est tout volatil, de mĂȘme que l’argent-vif vulgaire qui, suivant le Cosmopolite (Dialog. de la Nat. & de l’Alchym.), n’est que son frĂšre bĂątard. Cette volatilitĂ© a engagĂ© les Philosophes Ă  comparer ce, mercure, tantĂŽt Ă  un dragon ailĂ©, tantĂŽt aux oiseaux, mais plus communĂ©ment Ă  ceux qui vivent de rapine, tels que L’aigle, le vautour, &c. pour marquer en mĂȘme temps sa propriĂ©tĂ© rĂ©solutive ; & s’ils l’ont nommĂ© argent-vif & mercure, c’est par allusion au mercure vulgaire.

Le coq Ă©tait un attribut de Mercure Ă  cause de son courage & de sa vigilante, & que chantant avant le lever du soleil, il avertit les hommes qu’il est temps de se mettre au travail. Sa figure de jeune-homme marquait son activitĂ©.

La chaĂźne d’or au moyen de laquelle il conduisait les hommes oĂč il voulait, n’était pas comme le prĂ©tendent les Mythologues, une allĂ©gorie de la force que l’éloquente a sur les esprits ; mais parce que le mercure HermĂ©tique Ă©tant le principe de l’or, & l’or le nerf des Arts, du commerce, & l’objet de l’ambition humaine, il les engage dans toutes les dĂ©marches qui peuvent conduire Ă  sa possession, quelque Ă©pineuses & quelque difficiles qu’elles soient.

Nous avons dit d’aprĂšs les Anciens, que les Égyptiens ne faisaient rien sans mystĂšres. Les Antiquaires le savent, & n’y sont cependant pas assez d’attention, quand ils ont Ă  expliquer les monuments d’Égypte que le temps a Ă©pargnĂ©s. Les Disciples du pĂšre des Arts & des sciences, comme de ces hiĂ©roglyphes mystĂ©rieux, se seraient-ils prĂ©cisĂ©ment rapprochĂ©s du naturel dans les reprĂ©sentations de Mercure, pour tomber dans le mauvais goĂ»t ?

S’ils lui peignaient le visage moitiĂ© noir, moitiĂ© dorĂ©, souvent avec des yeux d’argent, c’était sans-doute pour dĂ©signer les trois principales couleurs de l’Ɠuvre HermĂ©tique, le noir, le blanc, & le rouge, qui surviennent au mercure dans les opĂ©rations de cet art, oĂč le mercure est tout, suivant l’expression des Philosophes ; est in mercurio quidquid quaerunt sapientes : in eo enim, cum eo & per cum perficitur magisterium. Ces yeux d’argent ont frappĂ© un savant AcadĂ©micien. Il a regardĂ© ces yeux comme un vain Ă©talage de richesse, guidĂ© par le mauvais goĂ»t.

S’il avait pris ses explications dans mon systĂšme, il n’aurait pas Ă©tĂ© si embarrassĂ© pour trouver la raison qui avait fait mettre ces yeux d’argent Ă  la figure de Mercure. Beaucoup d’autres choses qu’il traite de purs ornements, ou qu’il avoue ne pouvoir expliquer, auraient souffert trĂšs peu de difficultĂ©s, au moins celles qui ne dĂ©pendent pas de la pure fantaisie des Artistes, ordinairement trĂšs peu instruits des raisons que l’on avait de reprĂ©sentĂ©e les choses de relie ou telle maniĂšre. M. Mariette se trouve dans le mĂȘme cas dans son TraitĂ© des Pierres gravĂ©es. Un seul exemple tirĂ© des AntiquitĂ©s de M. de Caylus prouvera la chose.

Ce Savant infatigable, auquel le Public a tant d’obligations pour les dĂ©couvertes curieuses qu’il a faites sur la pratique des Arts par les Anciens, nous prĂ©sente un monument Égyptien qu’il avoue ĂȘtre un Mercure sous la figure d’Anubis, avec une tĂȘte de chien ; vis-Ă -vis de cet Anubis est Orus debout. Ils se regardent l’un & l’autre, placĂ©s chacun sur l’extrĂ©mitĂ© d’une gondole, dont le bout d’Orus se termine en tĂȘte de taureau, & celui d’Anubis eu tĂȘte de bĂ©lier. »

Ces deux tĂȘtes d’animaux paraissent Ă  M. de Caylus de purs ornements. Mais il n’ignorait pas que le taureau Apis Ă©tait le symbole d’Osiris, qu’Orus Ă©tait fils d’Osiris, & que ce pĂšre, son fils & le soleil (J’entends le Soleil hermĂ©tique, & non pas le sens des Mythologues.) n’étaient qu’une mĂȘme chose. Il le dit en plus d’un endroit. Il savait mĂȘme que, le bĂ©lier Ă©tait un des symboles hiĂ©roglyphiques de Mercure, qui, comme le dit le Cosmopolite (Parab.) PhilalĂšthe & plusieurs autres, se tire au moyen de l’acier, que l’on trouve dans le ventre du bĂ©lier.

Le Mercure des Philosophes est donc reprĂ©sentĂ© dans ce monument sous la figure d’Anubis & du bĂ©lier, comme principe de l’Ɠuvre, & de la maniĂšre dont on le tire. Le bĂ©lier indique aussi sa nature martiale & vigoureuse. L’or ou le soleil HermĂ©tique y est sous la figure d’Orus & du taureau, symbole de la matiĂšre fixe dont on le fait. Ils ne sont donc pas lĂ  pour servir de purs ornements, mais pour complĂ©ter l’hiĂ©roglyphe de tout le grand Ɠuvre. J’ai assez expliquĂ© ce que c’était qu’Anubis dans le premier Livre.

Deux serpents, l’un mĂąle, l’autre femelle, paraissaient entortillĂ©s autour du caducĂ©e de Mercure, pour reprĂ©senter les deux substances mercurielles de l’Ɠuvre, l’un fixe, l’autre volatile, la premiĂšre chaude & sĂšche ; la seconde froide & humide, appelĂ©es par les Disciples d’HermĂšs serpents, dragons, frĂšre & sƓur, Ă©poux & Ă©pouse, agent & patient, & de mille autres noms qui ne signifient que la mĂȘme chose, mais qui indiquent toujours une substance volatile, & l’autre fixe. Elles ont en apparence des qualitĂ©s contraires ; mais la verge d’or donnĂ©e a Mercure par Apollon, met l’accord entre ces serpents, & la paix entre les ennemis, pour me servir des termes des Philosophes. Raymond Lulle nous dĂ©peint trĂšs bien la nature de ces deux serpents, lorsqu’il dit (De Quinta. Essent. Dist. 3. de incerat.) :

« Il y a certains Ă©lĂ©ments qui durcissent, congĂšlent & fixent, & d’autres qui sont endurcis, congelĂ©s & fixĂ©s. Il faut donc observer deux choses dans notre art. On doit composer deux liqueurs contraires, extraites de la nature du mĂȘme mĂ©tal : l’une qui ait la propriĂ©tĂ© de fixer, durcir & congeler ; l’autre, qui soit volatile, molle & non fixe. Cette seconde doit ĂȘtre endurcie, congelĂ©e & fixĂ©e par la premiĂšre ; & de ces deux il en rĂ©sulte une pierre congelĂ©e & fixe, qui a aussi la vertu de congeler ce qui ne l’est pas, de durcir ce qui est mou, de mollifier ce qui est dur, & de fixer ce qui est volatil. »

Tels sont ces deux serpents entortillĂ©s & entrelacĂ©s l’un dans l’autre ; les deux dragons de Flamel, l’un ailĂ©, l’autre sans ailes; les deux oiseaux de senior, dont l’un a des ailes, l’autre non, & qui se mordent la queue rĂ©ciproquement.

La nature & le tempĂ©rament de Mercure sont encore assez clairement indiquĂ©s par la qualitĂ© de celui qui le nourrir. Mercure, dit-on, fut Ă©levĂ© par Vulcain ; mais il n’eut guĂšre de reconnaissance des soins que ce Mentor prit de son Ă©ducation : il vola les outils que Vulcain employait dans ses ouvrages.

Avec un caractĂšre aussi portĂ© Ă  la friponnerie, Mercure pouvait-il en rester lĂ  ? Il prit la ceinture de VĂ©nus, le sceptre de Jupiter, les bƓufs d’Admete qui paissaient sous la garde d’Apollon. Celui-ci voulut s’en venger, & Mercure pour l’en empĂȘcher lui vola son arc & ses flĂšches. A peine fut-il nĂ©, qu’il vainquit Cupidon Ă  la lutte. Devenu grand, il fut chargĂ© de beaucoup d’offices. Il balayait la salle oĂč les Dieux s’assemblaient. Il prĂ©parait tout ce qui Ă©tait nĂ©cessaire ; portait les ordres de Jupiter & des Dieux. Il courait jour & nuit pour conduire les Ăąmes des morts aux Enfers, & les en retirer. Il prĂ©sidait aux assemblĂ©es : en un mot il n’était jamais en repos. Il fut l’inventeur de la lyre, ajusta neuf cordes Ă  une Ă©caille de tortue qu’il trouva sur le bord du Nil, & dĂ©termina le premier les trois tons de Musique, le grave, le moyen & l’aigu. Il convertit Batte en pierre de touche, tua d’un coup de pierre Argus, gardien d’Io changĂ©e en vache. Strabon dit (Geog. 1. 17.) qu’il donna des lois aux Egyptiens, enseigna la Philosophie & l’Astronomie aux PrĂȘtres de ThĂšbes. Mardis Manilius, qui est du mĂȘme sentiment (Astron. 1, I.), assure aussi que Mercure posa le premier les fondements de la Religion chez les Egyptiens, en institua les cĂ©rĂ©monies, & leur dĂ©couvrit les causes de beaucoup d’effets naturels.

Que conclure de tout ce que nous venons de rapporter ? Faut-il encore rĂ©pĂ©ter ce que j’ai dit fort au long de Mercure dans le premier Livre ? Oui, tout dĂ©pend de Mercure ; il est le maĂźtre de tout ; il est mĂȘme le patron des fripons, c’est-Ă -dire de ces Charlatans & de ces Souffleurs, qui, aprĂšs s’ĂȘtre ruinĂ©s Ă  travailler sur les matiĂšres qu’ils appellent mercure, cherchent Ă  se dĂ©dommager de leurs pertes sur la bourse des sots ignorants & trop crĂ©dules : mais la friponnerie de Mercure n’est pas dans ce goĂ»t-lĂ . Il vola les instruments de Vulcain Ă  peu prĂšs comme un ElĂšve vole son MaĂźtre, lorsque sous sa discipline il devient aussi savant que lui, & exerce ensuite seul l’art qu’il a appris.

Il puisa dans l’école de Vulcain, & se rendit propre son activitĂ© & ses propriĂ©tĂ©s. S’il prit la ceinture chamarrĂ©e de VĂ©nus, & le sceptre de Jupiter, c’est qu’il devient l’un & l’autre dans le cours des opĂ©rations du grand Ɠuvre. En travaillant sans cesse dans le vase Ă  purifier la matiĂšre de cet art, il balaye la salle d’assemblĂ©e, & la dispose Ă  recevoir les Dieux ; c’est-Ă -dire, les diffĂ©rentes couleurs appelĂ©es : la noire, Saturne ; la grise, Jupiter ; la citrine, VĂ©nus ; la blanche, la Lune ou Diane ; la SafranĂ©e ou couleur de rouille, Mars, la pourprĂ©e, le Soleil ou Apollon, & ainsi des autres, qu’on trouve Ă  chaque page dans les Ă©crits des Adeptes. Les messages des Dieux qu’il faisait jour & nuit, est sa circulation dans le vase pendant tout le cours de l’Ɠuvre.

Les tons de la Musique, & l’accord des instruments dont Mercure fut l’inventeur, indiquent les proportions, les poids & les mesures, tant des matiĂšres qui entrent dans la composition du magistĂšre, que de la maniĂšre de procĂ©der pour les degrĂ©s du feu, qu’il faut administrer clibaniquement, suivant Flamel (Explicat. de ses fig.), & en proportion gĂ©omĂ©trique, selon d’Espagnet. Mettez dans notre vase une partie da notre or vif & dix parties d’air, dit le Cosmopolite : l’opĂ©ration consiste Ă  dissoudre votre air congelĂ© avec une dixiĂšme partie de votre or. Prenez onze grains de notre terre, un grain de notre or, ou deux de notre lune, & non de la lune vulgaire ; mettez le tout dans notre vase & Ă  notre feu, ajoute le mĂȘme Auteur. De ces proportions, il rĂ©sulte un tout harmonique, que j’ai dĂ©jĂ  expliquĂ© en parlant d’Harmonie, fille de Mars & VĂ©nus.

La charge qu’avait Mercure de conduire les morts dans le sĂ©jour de Pluton, & de les en retirer, ne signifie autre chose que la dissolution & la coagulation, la fixation & la volatilisation de la matiĂšre de l’Ɠuvre.

Mercure changea Batte en pierre de touche, parce que la Pierre Philosophale est la vraie pierre de touche, pour connaĂźtre & distinguer ceux qui se vantent de savoir faire l’Ɠuvre, qui Ă©tourdissent par leur babil, & qui ne sauraient le prouver par expĂ©rience. D’ailleurs la pierre de touche sert Ă  Ă©prouver l’or ; ce qui revient parfaitement Ă  l’histoire feinte, de Batte. Mercure, dit la Fable, enleva les bƓufs qu’Apollon gardait, il lui vola mĂȘme son arc & ses flĂšches, & fut ensuite en habit dĂ©guisĂ©, demander Ă  Batte des nouvelles des bƓufs volĂ©s. Cet habit dĂ©guisĂ© est le mercure Philosophique, auparavant volatil & coulant, Ă  prĂ©sent fixĂ© & dĂ©guisĂ© en poudre de projection ; cette poudre est or, & ne paraĂźt pas avoir la propriĂ©tĂ© d’en faire : elle en fait cependant des autres mĂ©taux, qui renferment des parties principes d’or. Quand on les a transmuĂ©s, on s’adresse Ă  Batte, ou la pierre de touche, pour savoir ce que sont devenus les mĂ©taux imparfaits qu’il connaissait avant leur transmutation, Batte rĂ©pond, suivant Ovide :

Montibus, inquit, erant : & erant sub montibus illis»

Risit Atlantiades, &c. Métam. I. 2.

Ils Ă©taient premiĂšrement sur ces montagnes ; ils sont Ă  prĂ©sent sur celles-ci : ils Ă©taient plomb, Ă©tain, mercure ; ils sont maintenant or, argent. Car les Philosophes donnent aux mĂ©taux le nom de montagne, suivant ces paroles d’ArtĂ©phius : « Au reste, notre eau, que j’ai ci-devant appelĂ©e notre vinaigre, est le vinaigre des montagnes, c’est-Ă -dire, du Soleil & de la Lune. »

AprĂšs la dissolution de la matiĂšre & la putrĂ©faction, cette matiĂšre des Philosophes prend toutes sortes de couleurs, qui ne disparaissent que lorsqu’elle commence Ă  se coaguler en pierre & se fixer. C’est Mercure qui tue Argus d’un coup de pierre.

Les Samothraces tenaient leur Religion & ses cĂ©rĂ©monies des Egyptiens, qui l’avaient reçue de Mercure TrismĂ©giste. Les uns & les autres avaient des Dieux qu’il leur Ă©tait dĂ©fendu de nommer ; & pour les dĂ©guiser, ils leur donnaient les noms d’Axioreus, Axiocersa, Axiocersus. Le premier signifiait CĂ©rĂšs ; le second, Proserpine ; & le troisiĂšme, Pluton. Ils en avaient encore un quatriĂšme nommĂ© Casmilus, qui n’était autre que Mercure, suivant Dionysiodore, citĂ© par NoĂ«l le Comte (Mythol. 1. 5.). Ces noms ou leur application naturelle faisaient peut-ĂȘtre une partie du secret confiĂ© aux PrĂȘtres, dont nous avons parlĂ© dans le premier Livre.

Quelques Anciens ont appelĂ© Mercure, le Dieu Ă  trois tĂȘtes, Ă©tant regardĂ© comme Dieu marin, Dieu terrestre & Dieu cĂ©leste ; peut-ĂȘtre parce qu’il connut HĂ©cate, donc il eut trois filles, si nous en croyons NoĂ«l le Comte.

Les AthĂ©niens cĂ©lĂ©braient le 13 de la Lune de Novembre, une fĂȘte nommĂ©e Choes, en l’honneur de Mercure terrestre. Ils faisaient un mĂ©lange de toutes sortes de graines, & les faisaient cuire ce jour-lĂ  dans un mĂȘme vase : mais il n’était permis Ă  personne d’en manger. C’était seulement pour indiquer que le Mercure dont il s’agissait, Ă©tait le principe de la vĂ©gĂ©tation.

Lactante met Mercure avec le Ciel & Saturne, comme les trois qui ont excellĂ© en sagesse. Il avait sans doute en vue Mercure TrismĂ©giste, & non celui Ă  qui Hercule consacra sa massue aprĂšs, la dĂ©faite des GĂ©ants. C’est Ă  ce dernier que le quatriĂšme jour de la Lune de chaque mois Ă©tait dĂ©diĂ©, & on lui immolait des veaux (Ovid.-Metam. 1. 4.). On portait aussi sa statue avec les autres symboles sacrĂ©s, dans les cĂ©rĂ©monies des fĂȘtes cĂ©lĂ©brĂ©es Ă  ElĂ©usis.

Mercure Ă©tant un des principaux Dieux signifiĂ©s par les HiĂ©roglyphes des Egyptiens & des Grecs, & tous ceux qui Ă©taient initiĂ©s dans ses mystĂšres Ă©tant obligĂ©s au secret, il n’est pas surprenant que ceux qui n’en avaient pas connaissance, se soient trompĂ©s sur le nombre & la nature de ce Dieu ailĂ©. CicĂ©ron en reconnaissait plusieurs, (De Nat. Deor.) ; l’un, nĂ© du Ciel & du Jour, l’autre, fils de Valens & de Phoronis ; le troisiĂšme, de Jupiter & de Maja ; le quatrirĂšme eut le Nil pour pĂšre. Il peut Ă  la vĂ©ritĂ© s’en ĂȘtre trouvĂ© plus d’un de ce nom en Egypte, tel qu’HermĂšs TrismĂ©giste, peut-ĂȘtre mĂȘme est GrĂšce ; mais il n’y a jamais eu qu’un Mercure Ă  qui l’on puisse attribuer raisonnablement tout ce que les fables en rapportent, & le Mercure ne peut-ĂȘtre que celui des Philosophes HermĂ©tiques, auquel convient parfaitement tout ce que nous en avons rapportĂ© jusqu’ici. C’était sans doute aussi pour fixer cette idĂ©e, qu’on le reprĂ©sentait ayant trois tĂȘtes, afin d’indiquer les crois principes dont il est composĂ©, suivant l’Auteur du Rosaire des Philosophes :

«  La matiĂšre de la pierre des Philosophes, dit-il, est une eau ; ce qu’il faut entendre d’une eau prise de crois choses ; car il ne doit y en avoir ni plus ni moins. Le Soleil est le mĂąle, la Lune est la femelle, & Mercure le sperme, ce qui nĂ©anmoins ne fait qu’un Mercure. »

Les Philosophes ayant reconnu que cette eau Ă©tait un dissolvant de tous les mĂ©taux, donnĂšrent Ă  Mercure le nom de Nonacrite, d’une montagne d’Arcadie appelĂ©e Nonacris, des rochers de laquelle distille une eau qui corrode tous les vases mĂ©talliques.

Il passait pour un Dieu cĂ©leste, terrestre & marin, parce que le mercure occupe en effet le ciel Philosophique, lorsqu’il se sublime en vapeurs, la mer des sages, qui est l’eau mercurielle elle-mĂȘme, & enfin la terre HermĂ©tique, qui se forme de cette eau & qui occupe le fond du vase. Il est d’ailleurs composĂ© de trois choses, suivant le dire des Philosophes, d’eau, de terre, & d’une quintessence cĂ©leste, active, ignĂ©e,, qui vivifie les deux autres principes, & fait dans le mercure l’office des instrument & des outils de Vulcain.

Les Mythologues voyant qu’on consacrait les langues des victimes Ă  Mercure, ne se sont pas imaginĂ©s qu’on le fĂźt pour d’autres raisons que l’éloquente de ce Dieu. N’auraient-ils pas mieux rĂ©ussi, si faisant attention qu’on brĂ»lait ces langues dans les cĂ©rĂ©monies de son culte, & que ces cĂ©rĂ©monies devaient ĂȘtre secrĂštes, ils avaient conclu qu’un les lui consacrait ainsi, non Ă  cause de son Ă©loquence prĂ©tendue, mais pour marquer le secret que les PrĂȘtres Ă©taient obligĂ©s de garder ?

Tel est donc ce Mercure si cĂ©lĂšbre dans tous les temps & chez routes les Nations, qui prit d’abord naissante chez les HiĂ©roglyphes des Egyptiens, & fut ensuite le sujet des allĂ©gories & des notions des PoĂštes. Je ne puis mieux finir son chapitre que parce qu’en dit OrphĂ©e, en faisant la description de l’antre de ce Dieu. C’était la source & le magasin de tous les biens & de toutes les richesses ; & tout homme sage & prudent pouvait y en puiser Ă  sa volontĂ©. On trouvait mĂȘme le remĂšde Ă  tous les maux.

Il fallait qu’OrphĂ©e parlĂąt aussi clairement, pour faire ouvrir les yeux aux Mythologues, & leur faire voir ce que c’était que le Dieu Mercure, qui cachait dans son antre le principe de la santĂ© & des richesses. Mais il a soin en mĂȘme temps d’avertir que pour les y trouver, & s’en mettre en possession, il faut de la prudence & de la sagesse. Est-il difficile de deviner de qu’elle nature pouvaient ĂȘtre ces biens, dont l’usage pouvait rendre un homme exempt de toutes incommoditĂ©s ? En connaĂźt-on d’autres que la pierre des Philosophes, auxquels on ait attribuĂ© de telles propriĂ©tĂ©s ? L’autre est le vase oĂč elle se fait, & Mercure en est la matiĂšre, dont les symboles ont Ă©tĂ© variĂ©s sous les noms & figures de taureaux, de bĂ©liers, de chiens, de serpents, de dragons, d’aigles, & d’une infinitĂ© d’animaux ; sous les noms de Typhon, Python, Echidna, CerbĂšre, ChimĂšre, Sphinx, Hydre, HĂ©cate, GĂ©rion, & de presque tous les individus, parce qu’elle en est le principe.

Aller plus loin :

Mercure selon Dom Pernety.

Les Fables Ă©gyptiennes et grecques dĂ©voilĂ©es et rĂ©duites au mĂȘme principe, avec une explication des hiĂ©roglyphes et de la guerre de Troye (1758), chapitre XIV.
Hans Thoma / Public domain

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