Cagliostro et la franc-maçonnerie lyonnaise 1

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Cagliostro et la franc-maçonnerie lyonnaise 1 – premiĂšre partie, par Jean Bricaud. 

Étrange personnage, que les uns ont pris pour un homme de gĂ©nie et les autres pour un banal escroc, traversa la fin du XVIIIe siĂšcle, remplissant le monde du bruit de ses prodiges : Joseph Balsamo, plus connu sous le nom de comte de Cagliostro. Il s’entourait volontairement de mystĂšre et dissimulait les premiĂšres annĂ©es de sa jeunesse, mĂ©diocrement honorables.

NĂ© Ă  Palerme en 1743, il Ă©tait entrĂ© Ă  l’ñge de treize ans dans un ordre de religieux gardes-malades, les Benfratelli, oĂč il avait pris l’habit de novice. Son inconduite lui ayant attirĂ© bientĂŽt les rĂ©primandes les plus sĂ©vĂšres, il avait dĂ», Ă  la suite de diverses aventures quitter le couvent et Palerme. Il commença Ă  parcourir le monde, Ă©tudia la chimie, la mĂ©decine, les sciences occultes, et, grĂące Ă  son intelligence, conquit en Europe la rĂ©putation d’un homme extraordinaire. Il alla de Rome Ă  Barcelone, Ă  Madrid, Ă  Londres, Ă  Varsovie, Ă  Saint-PĂ©tersbourg, entourĂ© d’une rĂ©putation mystĂ©rieuse. Partout la curiositĂ© s’éveillait Ă  son sujet : on parlait de guĂ©risons merveilleuses, d’évocations fantastiques, de dĂ©couvertes importantes, d’une puissance complĂšte de divination.

Cette renommĂ©e le prĂ©cĂ©dait lorsqu’il vint de Russie en France et arriva Ă  Strasbourg, au commencement de 1780.

Une foule Ă©norme s’était portĂ©e Ă  sa rencontre, et quand il parut, une longue acclamation s’éleva ; son entrĂ©e fut un vrai triomphe.

Il guĂ©rissait toutes les maladies sans daigner accepter la moindre rĂ©tribution de ceux de ses clients qui Ă©taient riches ; il donnait de l’argent Ă  ceux qui Ă©taient pauvres (Funck-Brentano, l’Affaire du Collier).

Il prĂ©tendait possĂ©der la science des anciens prĂȘtres de l’Égypte.

Sa conversation roulait d’ordinaire sur trois points : 1° la mĂ©decine universelle dont il connaissait les secrets ; 2° la Maçonnerie Ă©gyptienne qu’il voulait restaurer en Europe ; 3° la pierre philosophale au moyen de laquelle il transmuait tous les mĂ©taux imparfaits en or fin. Ainsi, il apportait Ă  l’humanitĂ© par sa mĂ©decine universelle, la santĂ© du corps ; par la Maçonnerie Ă©gyptienne santĂ© de l’ñme, et, par la pierre philosophale, des richesses infinies. C’étaient lĂ  ses grands secrets, car il en avait beaucoup d’autres, mais de moindres importances.

Sa rĂ©putation Ă©tait immense, et il rĂ©ussit Ă  Ă©clipser pour un moment toutes les cĂ©lĂ©britĂ©s contemporaines. Dans le peuple, dans la bourgeoisie, chez les grands et surtout Ă  la Cour, l’admiration alla pour lui jusqu’au fanatisme. On ne l’appelait que le divin Cagliostro. Son portrait Ă©tait partout, sur les tabatiĂšres, sur les bagues et jusque sur les Ă©ventails des femmes. On posa mĂȘme sur les murailles des affiches oĂč l’on rappelait que Louis XVI avait dĂ©clarĂ© coupable de lĂšse-majestĂ© quiconque ferait injure Ă  Cagliostro.

Nous avons dit qu’il vint en France en 1780. Il resta trois ans Ă  Strasbourg, oĂč il fit la connaissance du prince cardinal de Rohan. Au milieu de 1783, il fit un voyage Ă  Rome, Naples, Florence et Antibes. Le 1er dĂ©cembre 1783, il s’installa Ă  Bordeaux. Les guĂ©risons qu’il fit dans cette ville passĂšrent pour miraculeuses. Les malades affluĂšrent. La police fut obligĂ©e d’organiser un service d’ordre autour de sa maison pour Ă©viter des dĂ©sordres parmi la foule qui s’y prĂ©cipitait. Aux jours de consultation, 8 ou 10 soldats montaient la garde Ă  la porte et dans l’escalier.

AprĂšs ĂȘtre restĂ© dix mois Ă  Bordeaux, il se dirigea vers Lyon oĂč il fut reçu par les francs-maçons avec de grands honneurs.

* * *

Il arriva Ă  Lyon le 1er novembre 1784. Il y resta six mois pendant lesquels il dĂ©clara ne pas vouloir s’occuper de mĂ©decine, mais entreprendre de rĂ©former la franc-maçonnerie suivant le rite Ă©gyptien dont il avait, disait-il, retrouvĂ© les Ă©lĂ©ments dans l’intĂ©rieur des Pyramides.

Depuis plusieurs annĂ©es, il s’était fait, en effet, le propagandiste zĂ©lĂ© d’une maçonnerie nouvelle, dite Maçonnerie Ă©gyptienne, dont avait trouvĂ© l’organisation et les dĂ©tails non pas dans les Pyramides, comme il le disait, mais Ă  Londres, dans les manuscrits d’un nommĂ© Georges Couston, que le hasard lui avait mis entre les mains. Ces manuscrits exposaient un systĂšme maçonnique mĂȘlĂ© de magie et de superstition. Cagliostro rĂ©solut de crĂ©er sur le plan de ce Manuscrit un nouveau rite, en Ă©cartant, disait-il, tout ce qu’il jugeait impie ou superstitieux dans la doctrine qu’ils contenaient.

DĂ©jĂ  il avait Ă©tabli une premiĂšre loge Ă  Strasbourg, en 1780. Son but Ă©tait, expliquait-il, de conduire ses disciples Ă  la perfection par une double rĂ©gĂ©nĂ©ration physique et morale. Il obtenait la premiĂšre, grĂące Ă  la dĂ©couverte d’une matiĂšre donnant la santĂ© et l’éternelle jeunesse ; la seconde, par l’application du pentagone ou feuille vierge « sur laquelle les anges ont gravĂ© leurs chiffres et leurs sceaux », et qui restituait Ă  l’homme l’innocence primitive perdue par le pĂ©chĂ© originel.

Aucune religion n’était exclue. Les seules conditions imposĂ©es aux adeptes Ă©taient de croire en Dieu, Ă  l’immortalitĂ© de l’ñme et (pour les hommes) d’avoir Ă©tĂ© admis dans la Maçonnerie ordinaire.

Les pratiques de son rite Ă©taient un mĂ©lange de cĂ©rĂ©monies religieuses, de rĂ©unions mondaines, d’opĂ©rations cabalistiques et d’évocations par lesquelles il correspondait avec les esprits et les anges.

La hiĂ©rarchie comprenait trois grades : apprenti, compagnon et maĂźtre Ă©gyptien. Les maĂźtres Ă©gyptiens prenaient les noms des anciens prophĂštes et les femmes — car elles Ă©taient admises — ceux des sibylles. Cagliostro Ă©tait lui-mĂȘme le Grand MaĂźtre du Rite et s’appelait le Grand Kophte, mais le duc de Luxembourg-Montmorency avait le titre de grand maĂźtre protecteur de la Maçonnerie Ă©gyptienne.

Nous avons dit que le principal but du voyage de Cagliostro Ă  Lyon Ă©tait de chercher Ă  y implanter son Rite Ă©gyptien. Dans ce but il visita d’abord la loge du Parfait-Silence, mais n’y obtint qu’un succĂšs de curiositĂ©. Il en fut autrement Ă  la loge la Sagesse, du rite de la Haute Observance, dans laquelle il fut reçu avec de grands honneurs, sous la voĂ»te d’acier. Il monta sur le trĂŽne du VĂ©nĂ©rable, et ayant invoquĂ© l’assistance divine, il prononça un long discours sur l’existence de Dieu, l’immortalitĂ© de l’ñme et le respect dĂ» aux souverains. Plusieurs membres de la Sagesse tĂ©moignĂšrent le dĂ©sir de connaĂźtre sa doctrine d’une façon plus approfondie. À cet effet, Cagliostro leur enjoignit de prĂ©parer la loge selon son cĂ©rĂ©monial, pour le lendemain, de choisir douze maĂźtres et une petite fille qu’il appelait une colombe.

Le lendemain, il inaugura la sĂ©ance par un discours dans lequel il dĂ©montra que tout homme doit ĂȘtre un ApĂŽtre de Dieu, prĂȘcher le bien et fuir le mal, et que, comme les apĂŽtres avaient toujours pratiquĂ© cette maxime, de mĂȘme, Ă©tant douze comme eux, ils devaient tenir la mĂȘme conduite, ĂȘtre ses douze apĂŽtres et promettre avec serment de se conformer Ă  tout ce qu’il leur imposerait.

Il leur fit alors prĂȘter le serment prescrit par son rite. Ensuite, « je leur prĂ©dis (ce sont ses propres paroles extraites de la ProcĂ©dure) que, de mĂȘme que parmi les douze ApĂŽtres, il y en avait eu un qui avait trahi JĂ©sus-Christ, il s’en trouverait un aussi parmi eux qui trahirait la SociĂ©tĂ© : ils dĂ©clarĂšrent que cela ne pouvait pas arriver ; mais je leur rĂ©pĂ©tai deux fois la mĂȘme prĂ©diction, ajoutant que ce traĂźtre serait puni par la main de Dieu ». Il passa ensuite aux « travaux » de la colombe, qui s’exĂ©cutĂšrent soit Ă  l’aide d’une carafe dans laquelle l’enfant apercevait des anges et des scĂšnes prophĂ©tiques, soit derriĂšre un paravent d’oĂč elle rĂ©pondait aux questions qui lui Ă©taient posĂ©es, questions connues de celui seul qui l’interrogeait.

Ces expĂ©riences eurent le plus grand succĂšs ; les anges descendirent et apparurent, en tĂ©moignage de l’assistance que Dieu prĂȘtait Ă  au Grand Kophte. On juge de l’étonnement des maçons lyonnais Ă  la vue de tels phĂ©nomĂšnes ; mais leur surprise augmenta encore lorsque, le lendemain, ils constatĂšrent la dĂ©sertion d’un des membres de la loge.

Cet homme, affirma plus tard Cagliostro, au cours de son interrogatoire, fut bientĂŽt puni par la main de Dieu, car, quelques mois aprĂšs, on lui vola tout ce qu’il possĂ©dait, et de riche qu’il Ă©tait, il devint misĂ©rable.

Ceux qui Ă©taient restĂ©s fidĂšles priĂšrent Cagliostro de fonder Ă  Lyon une Loge MĂšre du Rite Ă©gyptien : « J’instituai donc, dit-il, et je fondai dans ce lieu une loge du Rite Ă©gyptien, sous le nom de Loge MĂšre ; elle fut appelĂ©e ainsi, parce qu’elle devait avoir la primautĂ© sur toutes les autres loges dont elle devait ĂȘtre la mĂšre et la maĂźtresse. » (ProcĂ©dure contre Joseph Balsamo, instruite Ă  Rome en 1790).

La Loge MĂšre du Rite Ă©gyptien fut appelĂ©e la Sagesse Triomphante. Elle fut installĂ©e trĂšs luxueusement, avec un local distinct pour chacun des trois grades, d’apprenti, de compagnon et de maĂźtre.

Cagliostro l’inaugura lui-mĂȘme avec un pompeux cĂ©rĂ©monial. Il dĂ©lĂ©gua ensuite ses pouvoirs de grand maĂźtre Ă  deux vĂ©nĂ©rables Ă  laissa l’original de son Rituel de la Maçonnerie Ă©gyptienne muni, au commencement et Ă  la fin, de son sceau reprĂ©sentant un serpent percĂ© d’une flĂšche.

Cagliostro et la franc-maçonnerie lyonnaise 1

Ces dĂ©lĂ©guĂ©s reçurent Ă©galement de lui la patente d’institution suivante que nous reproduisons in extenso :

« GLOIRE, UNION, SAGESSE, BIENFAISANCE, PROSPÉRITÉ.

Nous, Grand Kophte, fondateur et grand maĂźtre de la Haute Maçonnerie Ă©gyptienne dans toutes les parties orientales et occidentales du globe, faisons savoir Ă  tous ceux qui verront ces prĂ©sentes que, dans le sĂ©jour que nous avons fait Ă  Lyon, beaucoup de membres de cet Orient, suivant le rite ordinaire et qui porte le titre de SAGESSE, nous ayant manifestĂ© l’ardent dĂ©sir qu’ils avaient de se soumettre Ă  notre Gouvernement et de recevoir de nous les lumiĂšres et les pouvoirs nĂ©cessaires pour connaĂźtre et propager la maçonnerie dans sa vraie forme et dans sa primitive puretĂ©, nous nous sommes rendu Ă  leurs vƓux, persuadĂ©s qu’en leur donnant des signes de notre bienveillance, nous aurons la douce satisfaction d’avoir travaillĂ© pour la gloire de l’Éternel et pour le bien de l’humanitĂ©.

Sur ces motifs, aprĂšs avoir suffisamment Ă©tabli et vĂ©rifiĂ© auprĂšs du VĂ©nĂ©rable et de beaucoup de membres de ladite loge le pouvoir et l’autoritĂ© que nous avons Ă  cet effet, avec le secours de ces mĂȘmes frĂšres, nous fondons et crĂ©ons, Ă  perpĂ©tuitĂ©, Ă  l’Orient de Lyon, la prĂ©sente loge Ă©gyptienne, et nous la constituons Loge MĂšre par tout l’Orient et l’Occident, lui attribuant pour toujours le titre distinctif de SAGESSE TRIOMPHANTE et nommant pour ses officiers perpĂ©tuels et inamovibles :

  1. N. vénérable et N. pour son substitut.
  2. N. orateur et N. pour son substitut.
  3. N. garde des sceaux, archiviste et trésorier et N. pour son substitut.
  4. N. grand inspecteur et maßtre des cérémonies et N. pour son substitut.

Nous accordons, une fois pour toutes, Ă  ces officiers le droit et le pouvoir de tenir loge Ă©gyptienne avec les frĂšres soumis Ă  leur direction, de faire toutes les rĂ©ceptions d’apprentis, de compagnons et maĂźtres maçons Ă©gyptiens, d’expĂ©dier les attestations, de tenir des relations et des correspondances avec tous les maçons de notre rite et avec les loges dont ceux-ci sont membres, en quelque lieu de la terre qu’elles soient situĂ©es, et d’adopter, aprĂšs l’examen et avec les formalitĂ©s prescrites par nous, les loges du rite ordinaire, qui dĂ©sireront embrasser notre institution ; en un mot, d’exercer gĂ©nĂ©ralement tous les droits qui peuvent appartenir et appartiennent Ă  une loge Ă©gyptienne juste et parfaite, qui a le titre, les prĂ©rogatives et l’autoritĂ© de maĂźtresse loge.

Nous ordonnons au vĂ©nĂ©rable, aux maĂźtres, aux officiers membres de la loge, d’avoir un soin continuel et une attention scrupuleuse pour les travaux de la loge, afin que les rĂ©ceptions et gĂ©nĂ©ralement toutes les autres fonctions se fassent conformĂ©ment aux rĂšglements et aux statuts que nous avons expĂ©diĂ©s sĂ©parĂ©ment et munis de notre signature et du sceau de nos armes.

Nous ordonnons encore Ă  chacun des frĂšres de marcher constamment dans le sentier Ă©troit de la vertu et de montrer, par la rĂ©gularitĂ© de sa conduite, qu’il aime et connaĂźt les principes et le but de notre ordre.

Pour donner de l’authenticitĂ© aux prĂ©sentes, nous les avons signĂ©es de notre main, et nous avons appliquĂ© le grand sceau que nous avons accordĂ© Ă  cette Loge MĂšre, de mĂȘme que notre sceau maçonnique et notre cachet profane :

DonnĂ© Ă  l’Orient de Lyon. »

Lire la seconde partie.

Plus sur le sujet :

Cagliostro et la franc-maçonnerie lyonnaise 1 – premiĂšre partie, par Jean Bricaud. 

Revue d’histoire de Lyon, 1910.

Illustration : Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla from Sevilla, España [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons

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