Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 26 décembre 2015

Saint martin

Louis-Claude de Saint-Martin, par Ohjay.

Notice Historique sur le Martinisme

Complétée d’un appendice sur le rôle personnel de Jean Bricaud et de notes doctrinales par Constant Chevillon.

Avertissement

La première édition de cette notice, due à la plume de Jean Bricaud, Grand Maître de l’Ordre, parut en 1928. Elle est complètement épuisée. Pour satisfaire aux demandes des adeptes et de certains groupes spiritualistes affiliés, nous la réimprimons aujourd’hui sous sa forme originelle.

Nous y ajouterons simplement, en un bref résumé :

1° Le rôle personnel de Jean Bricaud, passé à l’histoire depuis sa mort, survenue au mois de février de cette année 1934 ;

2° Des notes doctrinales qui préciseront l’enseignement intérieur de l’Ordre, adapté aux exigences de l’esprit scientifique actuel, mais légué dans sa substance primitive par Martinez, Willermoz et Saint-Martin.

Ces notes, s’adressant « à tous », ne sont qu’un schéma exclusif de toute détermination particulière.

La continuation de son œuvre, la chaîne martiniste totalement ressoudée, réjouiront, sans aucun doute, l’esprit du Maître trop tôt disparu.

C. C.

Notice Historique sur le Martinisme

De tous les Ordres de Maçonnerie Illuministe éclos en France dans le courant du XVIIIe siècle, aucun n’eut une influence comparable à celui qui est entré dans l’histoire sous le nom de Martinisme. Son apparition coïncide avec celle d’un personnage étrange qui s’appelait Joachim Martinez Pasqualis. A l’heure actuelle encore, les uns le disent de race orientale, les autres juif portugais. En réalité, Martinez ne fut ni l’un ni l’autre. Sa famille était originaire d’Alicante, en Espagne, où son père naquit en 1671, comme il en résulte de sa patente maçonnique transmise par son fils, le 26 mars 1763, à la Grande Loge de France.

D’après le même document, Joachim Martinez Pasqualis était né, lui-même, à Grenoble, en 1710.

De plus, en 1769, lors d’un procès avec un certain du Guers, il prouva sa catholicité ; il n’était donc pas juif.

Martinez Pasqualis, qui signait également Don Martinez de Pasqually, passa sa vie à enseigner dans les Loges, sous forme de rite maçonnique supérieur, un système religieux auquel il donnait le nom de Rite des Élus Cohens, c’est à dire des Prêtres Elus (Cohen, en hébreu, signifie « prêtre »). Seuls les maçons possédant les grades d’Élus pouvaient entrer dans le rite des Élus Cohens.

Martinez parcourut mystérieusement une partie de la France, le Sud-Est et le Midi principalement. Il sortait d’une ville sans dire où il allait, il arrivait sans laisser entrevoir d’où il venait. Propageant sa doctrine, il recueillit des adhérents dans les Loges de Marseille, Avignon, Montpellier, Narbonne, Foix et Toulouse. Il s’établit enfin à Bordeaux, en 1762, et, là, épousa la nièce d’un ancien major du Régiment de Foix.

À Bordeaux, Martinez s’affilia à la Loge « La Française », la seule des quatre Loges symboliques alors en activité dans la ville. Il s’efforça de ranimer le zèle des maçons bordelais et, après s’être assuré le concours de plusieurs d’entre eux, il écrivit, le 26 mars 1763, à la Grande Loge de France : « J’ai élevé à Bordeaux un temple à la gloire du Grand Architecte, renfermant les cinq ordres parfaits dont je suis le dépositaire sous la constitution de Charles Stuart, roi d’Écosse, d’Irlande et d’Angleterre, Gr :. Maît :. de toutes les Loges régulières répandues sur la surface de la Terre, aujourd’hui sous la protection de Georges-Guillaume, roi de Grande-Bretagne, et sous le titre de Grande Loge « La Perfection élue et écossaise ». » En même temps, il adressait à la Grande Loge une copie de la patente en anglais délivrée le 20 mai 1738, par le Grand Maître de la Loge de Stuart, à son père Don Martinez Pasqualis, Écuyer, avec pouvoir de la transmettre à son fils aîné Joachim Don Martinez Pasqualis pour constituer et diriger comme G :. M :. de Loge des Temples à la gloire du Gr :. Arch :.

Après un échange de plusieurs lettres, la Grande Loge de France finit par délivrer à martinez une bulle l’autorisant à donner une constitution à sa Loge sous le titre de « Française élue écossaise », nom sous lequel elle fut inscrite sur les tableaux de la Grande Loge, le 1er février 1765.

Cette même année, il partit pour Paris et se mit en rapport avec plusieurs maçons éminents : les frères Bacon de la Chevalerie, de Lusignan, de Loos, de Grainville, Willermoz et quelques autres auxquels il donna ses premières instructions. Avec leur concours, le 21 mars 1767, il posa les bases de son Tribunal Souverain de Paris, après avoir nommé Bacon de la Chevalerie comme son substitut.

En 1770, le Rite des Élus Cohens avait des Temples à Bordeaux, Montpellier, Avignon, Foix, Libourne, La Rochelle, Versailles, Metz et Paris. Un autre allait s’ouvrir à Lyon, grâce à l’activité du frère Willermoz, qui devait être le centre le plus actif du rite de Martinez.

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Le Rite des Élus Cohens était composé de neuf degrés répartis en trois classes :

Première classe : Apprenti, Compagnon, Maître, Grand Elu et Apprenti Cohen ;

Deuxième classe : Compagnon Cohen, Maître Cohen, Grand Architecte, Chevalier Grand-Commandeur ou Grand Elu de Zorobabel ;

Enfin, la troisième classe, secrète, réservée aux Réaux-Croix, sorte de classe supérieure de Rose-Croix.

Bien qu’il n’ait pas donné en formules écrites un exposé complet de son enseignement, on peut néanmoins, grâce au texte incomplet de son Traité de la Réintégration des Êtres, aux comptes rendus des travaux et à l’étude des séances des adeptes, se rendre compte du but poursuivi par Martinez et des moyens employés par lui.

Comme beaucoup de ses contemporains, effrayé par le matérialisme des philosophes, Martinez s’efforça de réagir contre cette tendance des esprits. Aux défenseurs de la matière, il opposa une idéalisation de la vie, une transformation du moral aux dépens des appétits physiques. Selon lui, il y a, dans tout être humain, un côté divin qui sommeille et qu’il faut réveiller. On peut le développer au point de le dégager presque entièrement de la matière.

Dans cet état, l’homme acquiert des pouvoirs qui lui permettent « d’entrer en relation avec les êtres invisibles, ceux que les Églises appellent les anges et de parvenir ainsi, non seulement à la réintégration personnelle de l’opérateur, mais encore à celle de tous les disciples de bonne volonté ».

Métamorphoser l’homme ainsi, c’était le régénérer, le réintégrer peu à peu dans son état primitif ; c’était lui permettre de réaliser cet état parfait auquel doit tendre tout individu et toute société, car l’illuminisme martiniste comportait une action sociale collective.

Mais ce n’est pas immédiatement que l’on peut arriver à cet état de perfection. Trop d’erreurs se sont accumulées depuis des siècles, trop de préjugés pèsent sur l’humanité. Il faut laisser la lumière se répandre peu à peu, sinon elle serait trop éblouissante, elle aveuglerait au lieu d’éclairer.

C’est pourquoi Martinez distribuait son enseignement par petites doses et par degré. Il voulait que les adeptes, ceux du moins appelés à pénétrer les plus hauts arcanes de la doctrine initiatique, se livrassent à l’étude des secrets de la nature, des sciences occultes, de la haute chimie, de la magie, de la Kabbale et de la Gnose, pour arriver insensiblement à l’illumination et la perfection.

Cette doctrine eut un succès éclatant et le Grand Orient devait reconnaître, plus tard, qu’elle avait su, de tous les rites mystiques, recueillir le plus d’adhérents et conserver avec le plus de soin le secret de ses mystérieux travaux.

Au mois de mai 1722, Martinez s’embarqua à Bordeaux pour Saint-Domingue ; il devait y recueillir une succession. Il mourut à Port-au-Prince, le 20 septembre 1774. Il laissait un fils qui faisait ses études au collège de Lescar, près de Pau. Avant de mourir, il désigna pour son successeur, son cousin, Armand Caignet de Lestère, commissaire général de la Marine à Port-au-Prince.

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Parmi les disciples de Martinez, un grand nombre parvinrent à la célébrité. Citons : le baron d’Holbach, auteur du Système de la Nature ; l’hébraïsant et kabbaliste Duchanteau, l’inventeur du Calendrier magique, qui mourut des suites d’une bizarre expérience d’alchimie faite dans la Loge des « Amis Réunis » de Paris ; Jacques Cazotte, le célèbre auteur du Diable Amoureux ; Bacon de la Chevalerie ; Willermoz, qui joua un rôle important dans la Maçonnerie ; et, enfin, le fameux philosophe inconnu Claude de Saint-Martin.

Saint-Martin servait comme lieutenant au régiment de Foix, lorsqu’il entendit parler de Martinez Pasqualis et de son Rite des Élus Cohens.

Après avoir donné sa démission, il vint à Bordeaux, où il fut initié aux grades des Cohens par le frère de Balzac. Pendant trois ans, il fut le secrétaire de Martinez et entra ainsi en correspondance avec les principaux adeptes. Il se hissa bientôt au premier plan, car ses fortes études le mettaient à même de pénétrer très avant dans les profondeurs de l’illuminisme martiniste. Il fit de fréquents voyages à Lyon, devenu centre influent du Rite. C’est à Lyon qu’il rédigea Des Erreurs et de la Vérité, dont la répercussion fut si grande sur les idées maçonniques à la fin du XVIIIe siècle.

Saint-Martin, d’une nature délicate, affinée par un puissant travail intellectuel, fut troublé, effrayé même, par les opérations magiques dont son maître Martinez accompagnait son enseignement. Insensiblement, il s’écarta des pratiques actives auxquelles se livraient les Réaux-Croix, pour se consacrer uniquement à l’étude de la spiritualité et de la mystique. Il vint à Paris, où la haute société l’accueillit avec empressement. Les femmes surtout se disputèrent sa présence et beaucoup le prirent en quelque sorte pour directeur spirituel. Il fut ainsi amené à former une sorte de groupement purement spiritualiste, dégagé des cérémonies rituéliques et des opérations magiques. Sans rompre avec ses frères Cohens, il évolua de plus en plus vers le seul développement des théories philosophiques contenues dans le système de Martinez et il les enseigna par sa parole et ses écrits. Jusqu’à la Révolution, il alterna ses leçons à ses adeptes avec des voyages à l’étranger, où il se créa de grandes relations. C’est pendant ces voyages, à Strasbourg et en Allemagne, qu’il découvrit Jacob Böhme, dont il adjoignit les théories à celles de Martinez. Elles pouvaient, du reste, se superposer, car Böhme aussi était un illuminé.

Il fut inquiété pendant la Terreur ; mais quelques-uns de ses anciens disciples, arrivés au pouvoir, le protégèrent et il échappa, grâce à eux, à une mise en accusation. Il mourut en 1803, laissant, en divers pays d’Europe, de nombreux adeptes.

On a souvent confondu, sous l’appellation de Martinistes, les disciples de Martinez et ceux de Saint-Martin. Bien que les théories fussent les mêmes, une différence profonde séparait les deux écoles. Celle de Martinez restait dans le cadre de la Maçonnerie supérieure, celle de Saint-Martin s’adressait aux profanes. La seconde, enfin, repoussait les pratiques et les cérémonies auxquelles la première attachait une importance capitale.

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Après la mort de Martinez, le Puissant Maître Caignet de Lestère, son successeur, ne put s’occuper activement de l’Ordre ; des scissions se produisirent. Il mourut en 1778, après avoir transmis ses pouvoirs au Puissant Maître Sébastien de Las Cases.

Ce dernier ne jugea pas à propos de renouer les relations rompues entre les divers Temples des Élus Cohens et de refaire l’unité dans le Rite. Petit à petit, les Temples se mirent en sommeil.

C’est alors que le chef des Élus Cohens de Lyon, Jean-Baptiste Willermoz, afin de sauvegarder la tradition martiniste, résolut de l’implanter dans le Rite de la Stricte Observance Templière, dont il était un des chefs écoutés, et cela d’accord avec le Puissant Maître Substitut des Élus Cohens, Bacon de la Chevalerie.

On sait que la Stricte Observance Templière d’Allemagne avait essaimé en France un rejeton dont le centre était à Lyon, dans la Loge « La Bienfaisance ». Sous l’influence de Willermoz, la Stricte Observance française avait insensiblement évolué vers le Martinisme.

Au Convent des Gaules, organisé à Lyon par Willermoz, en 1778, elle avait – craignant que le rétablissement de l’Ordre du Temple n’éveille les susceptibilités policières – remplacé les Templiers Français par les Chevaliers Bienfaisant de la Cité Sainte. Dans les hauts grades de l’Ordre, on habilitait des adeptes éprouvés à recevoir les connaissances supérieures des Élus Cohens martinistes.

Les Chevaliers Bienfaisants lyonnais et leur chef Willermoz considéraient donc la Stricte Observance comme une école préparatoire d’où les Élus étaient introduits dans le Cercle Intérieur du Martinisme. La Stricte Observance française résolut, au Convent des Gaules, d’entraîner sa Mère, la Stricte Observance allemande, dans la voie où elle-même s’était engagée.

À cet effet, Willermoz ajouta deux grades secrets, aux six grades de la Stricte Observance, et il se rendit en Allemagne, au Convent de Wilhemsbad, en 1782, avec l’intention d’y faire triompher son système. Il trouva un appui dans les deux frères les plus puissants de la Maçonnerie templière : les princes Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse. Mais les Illuminés Martinistes français eurent devant eux des adversaires puissants : les Illuminés de Bavière.

Le Convent de Wilhemsbad ne fut qu’une lutte âpre, acharnée, entre les Martinistes français et les Illuminés d’Allemagne. Les Martinistes triomphèrent.

Willermoz obtint de présenter au convent ses projets de réforme et ses nouveaux rituels. En outre, il fit accepter le nom de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte pour tous les frères de l’Ordre Intérieur comme cela se pratiquait en France. Le rituel écossais copierait désormais, pour la plus grande partie, le rituel de Lyon dans lequel Willermoz avait fait insérer des allusions préparatoires à la doctrine martiniste. Enfin, une Commission spéciale, dont il assuma la direction, fut chargée de rédiger les rituels et instructions des hauts grades du Régime Intérieur, lequel comprendrait, au sommet, les deux grades secrets martinistes pratiqués dans la Stricte Observance de Lyon. Le travail était en bonne voie lorsqu’éclata la Révolution française, qui allait interrompre la vie maçonnique et annihiler, de ce fait, l’influence de Willermoz et des Martinistes sur la Stricte Observance dans les pays étrangers.

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Le système des Chevaliers Bienfaisants ne fut rétabli en France qu’en 1806. Il se réclama presque aussitôt du Grand Orient, avec lequel la Stricte Observance avait eu jadis des traités. Quant aux Élus Cohens martinistes, ils ne reprirent pas officiellement leurs travaux. Bacon de la Chevalerie, Substitut Universel de l’Ordre des Élus Cohens pour la partie septentrionale, siégeait cependant, à ce titre, en 1806, au Grand Consistoire des Rites du Grand Orient de France. Mais il ne put jamais, malgré ses instances réitérées, obtenir la réorganisation de l’Ordre au sein du Grand Orient. Dans une lettre au Fr :. marquis de Chefdebien, du 5 août 1807, il déplorait la non-activité et « le silence absolu des Élus Cohens, toujours agissants sous la plus grande réserve, en exécution des ordres du Souverain Maître ».

Le système martiniste des Chevaliers Bienfaisants passa en Suisse par le Directoire de Bourgogne, qui transmit ses pouvoirs au Directoire Helvétique. Celui-ci devait devenir l’actuel Régime Ecossais Rectifié.

Willermoz mourut en 1824, à Lyon, en léguant ses pouvoirs et ses instructions martinistes à son neveu Joseph-Antoine Pont du Régime Ecossais Rectifié. Quant aux anciens membres de l’Ordre des Élus Cohens, ils continuèrent à propager les doctrines de Martinez, soit individuellement, soit en des groupes secrets composés de neuf personnes, qu’ils appelaient des aréopages cabalistiques.

L’enseignement occulte de Martinez fut donc transmis dans le courant du XIXe siècle, d’une part par les Élus Cohens, dont un des derniers représentants directs fut le Puissant Maître Destigny, mort en 1868 ; d’autre part, par quelques frères du Régime Écossais Rectifié détenteurs des instructions secrètes de Willermoz. Enfin, les disciples de Saint-Martin répandaient, en France, en Allemagne, au Danemark et, surtout, en Russie, la doctrine du Philosophe Inconnu. C’est par l’un de ceux-ci, Henri Delaage, qu’en 1880, un jeune occultiste parisien, le docteur Encausse (Papus), connut les doctrines de Saint-Martin et résolut de s’en faire le champion. À cet effet, il établit, en 1884, avec quelques affiliés, un Ordre mystique auquel il donna le nom d’Ordre Martiniste. De nombreux maçons occultistes firent partie de cet Ordre.

En 1893, les Martinistes lyonnais entrèrent en possession des archives de Willermoz et des Élus Cohens de Lyon, que la veuve du frère Joseph Pont avait léguées au F :. Cavarnier après la mort de son mari.

Le Dr. Encausse ignorait alors que la transmission de la tradition martiniste des Élus Cohens n’avait jamais été interrompue, et que cette tradition n’avait cessé d’avoir des représentants, soit à Lyon, soit dans différentes villes de l’étranger (à Lyon, les frères Bergeron et Bréban-Salomon ; au Danemark, Carl Michelsen ; aux États-Unis, le docteur Edouard Blitz). Le Dr. Edouard Blitz, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, et haut gradé de Memphis-Misraïm, était le successeur direct de Willermoz et d’Antoine Pont. Il devint président du Grand Conseil, pour les États-Unis, de l’Ordre Martiniste rénové par Papus. En 1901, en sa qualité d’héritier légitime de Martinez, il résolut de rétablir l’Ordre aux États-Unis, sur les anciennes bases traditionnelles. Ses représentants, en France, le Dr. Fugairon et, plus tard, Charles Détré (Téder), s’efforcèrent d’agir dans le même sens. Ce dernier put même, d’accord avec Papus, organiser à Paris, en 1908, un Congrès des Rites Maçonniques Spiritualistes, dans le but de rattacher l’Ordre Martiniste à la Maçonnerie des Hauts Grades.

Enfin, en 1914, après une entente avec le Grand Maître du Régime Écossais Rectifié (Dr. de Rib…), il fut décidé de créer un Grand Chapitre Martiniste composé uniquement de maçons hauts gradés pour servir de lien entre le Martinisme et l’Ecossisme rectifié. Les événements de la guerre, la mort, en 1916, du Grand Maître Papus et, surtout, des changements survenus dans la Grande Maîtrise du Régime Ecossais Rectifié en France, empêchèrent la réalisation de ce projet. Le successeur de Papus, le frère Charles Détré (Téder), mourut en 1918, transmettant ses pouvoirs de Grand Maître au frère Jean Bricaud, de Lyon. Ce dernier, lors de la réorganisation du Martinisme, après la guerre, rétablit l’Ordre sur les bases solides de la Maçonnerie Symbolique, décrétant que, seuls, désormais, les maçons possédant le grade de maître, pourraient joindre l’Ordre Martiniste.

Le frère Jean Bricaud assuma la Grande Maîtrise de l’Ordre Martiniste le 25 septembre 1918, à la mort de Téder. Il avait été en contact avec Blitz par l’intermédiaire du Dr. Fugairon et par Téder lui-même. Il avait fréquenté les derniers représentants du Willermozisme à Lyon – M. C.. et le Dr. L… en particulier – et recueilli leurs enseignements. Il appartenait donc à la lignée traditionnelle des disciples de Martinez, dont Saint-Martin s’était jadis écarté pour se réfugier dans la spiritualité et la mystique pures. Ce dernier courant, rénové par Papus, en 1887, cadrait bien théoriquement avec le courant martinésiste ; mais il laissait aux adeptes, dans l’éclectisme le plus absolu, le libre accès de tous les sentiers de la mystique. De plus, Papus, comme Saint-Martin, s’adressait aux profanes, leur demandant la seule bonne volonté. En théorie, c’est bien ; mais en matière d’illuminisme, bonne volonté signifie bien souvent : curiosité. Or, le problème de la Réintégration est inaccessible à la curiosité et même à la bonne volonté ordinaire. Pour l’atteindre, il faut une triple discipline : celle de l’esprit, celle de l’âme, celle du corps. C’est précisément cette discipline que procurait l’enseignement progressif des Élus Cohens et, par la suite, celui de la Stricte Observance et des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. Bricaud le comprit dès l’abord et c’est pourquoi il travailla à rattacher le Martinisme de Papus à la discipline de la Gnose.

Papus signa, en 1911, un traité par lequel il reconnaissait l’Église Gnostique Universelle comme Église officielle du Martinisme. Par cet acte, il liait l’Ordre rénové par lui à la doctrine occidentale séculaire dont Martinez s’était inspiré à l’origine. Ce traité, confirmé et élargi, en 1917, par Téder, donnait, dans sa deuxième version, aux membres du Haut Synode Gnostique, le droit de siéger au sein du Sup. Cons. Martiniste, à titre de réciprocité. L’union intime des deux organismes était ainsi réalisée.

En prenant la Grande Maîtrise, Bricaud fit plus encore, il revint de façon totale à la conception de Martinez et Willermoz, déjà remise à l’étude depuis le convent de 1908. Il superposa le Martinisme à la Maçonnerie et décréta, comme il le dit plus haut, que seuls les maçons réguliers de tous les rites pourraient être admis dans l’Ordre et, « a fortiori », dans son Cercle Intérieur. Pour recevoir le premier degré martiniste, il fallut être maître maçon et, pour être investi des autres, posséder les hauts grades selon une hiérarchie établie minutieusement. Le Martinisme n’était plus incorporé à la Maçonnerie, comme chez Willermoz ; il gardait sa personnalité propre, mais il était basé sur elle et était appelé à développer l’enseignement reçu dans les grades sous-jacents de la Maçonnerie traditionnelle.

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La guerre avait relâché et, parfois, rompu le lien qui, jadis, unissait les diverses communautés martinistes de l’ancien et du Nouveau Monde. Les Loges s’étaient mises en sommeil, les adeptes étaient dispersés, ils ne représentaient plus qu’une unité morale. Le premier geste du Grand Maître Bricaud fut de rétablir la chaîne. Il restitua l’unité de l’Ordre en France, dès le début de 1919. Le cercle lyonnais fut réveillé le premier, puis celui de Paris et, successivement, tous les centres de la métropole. Le mouvement gagna les colonies ; l’Algérie et Madagascar furent les premières à reconstituer leurs groupements.

En 1921, toutes les relations internationales avaient été renouées et le Martinisme avait même élargi son rayonnement. L’Angleterre était représentée au Sup. Cons. par le frère Baron de Th… ; des délégués généraux agissaient en Pologne, au Danemark, en Tchécoslovaquie, en Italie, au Portugal, en Belgique, en Roumanie. Des groupes russes et ukrainiens, arrachés à leur sol natal, s’établissaient en France. Le mouvement organisé par Blitz, aux Etats-Unis, en 1901, reprit contact à son tour. Le Mexique, l’Amérique Centrale et le Chili réunirent à nouveau leurs adhérents et s’adressèrent à la Puissance Centrale en la personne de son Grand Maître. Les directives qu’il donna, dans le cadre de sa réforme, furent suivies par tous ceux qui avaient à cœur la tradition primitive du Martinisme. On peut dire qu’en 1925, l’Ordre avait repris son essor, restauré son unité et accepté, dans son ensemble, la constitution originelle de Martinez et de Willermoz.

Et lorsque Bricaud mourut, le 21 février 1934, son œuvre était au point, le Cercle Intérieur était constitué sur des bases solides.

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On a vu, plus haut, quel était le sens général de l’enseignement donné par Martinez aux Élus Cohens, puis aux Chevaliers Bienfaisants par Willermoz. On a vu comment Saint-Martin avait éliminé, pour ses disciples personnels, les opérations magiques pour se cantonner dans la seule métaphysique du système. Il reste à délimiter la doctrine traditionnelle restituée par le Grand Maître Bricaud, depuis 1919, dans le cadre de la Science et de la Philosophie actuelles. Une adaptation était nécessaire ; la voici :

Tout d’abord, précisons que rien n’est changé aux bases théoriques de Martinez. Le but à atteindre est et sera toujours : la spiritualisation des individus et des sociétés. L’ennemi est toujours identique : le matérialisme doublé de l’agnosticisme. Mais cette doctrine délétère a multiplié ses forces par toutes les conquêtes scientifiques réalisées depuis cent cinquante ans, et la philosophie qui l’étaye a complété son arsenal par les arguments du subjectivisme, du synthétisme et autres systèmes modernes. Elle est donc plus redoutable que jamais.

C’est pourquoi, si l’on veut implanter le spiritualisme dans les milieux actuels, il faut partir de bases scientifiques irréfutables, faire la part de la matière et des phénomènes dont elle est le siège et la part de l’élément divin, c’est-à-dire de l’esprit. Donc, à la base de la doctrine martiniste se trouvera une psycho-physiologie déterminant le rôle du corps, de l’âme et de l’esprit. Elle conduira l’adepte à la conviction scientifique d’un esprit recteur et, pour ainsi dire, créateur, et d’une matière servile, simple modalité de l’esprit nécessitée par les contingences spatiales et temporelles. L’esprit sera la seule réalité et la matière une apparence destinée à se résorber lorsque l’esprit n’aura plus besoin d’un support pour agir et penser, c’est-à-dire lorsqu’il aura reconquis sa puissance originelle perdue dans le procédé involutif des émanations divines.

Ainsi, la psychologie martiniste conduit à la prépondérance, puis à la primordialité de l’esprit, pour conclure qu’il est la seule réalité. Pour elle, le corps et les séries phénoménales dont il est l’origine sont un résultat instable obtenu par la dispersion des éléments spirituels primitivement émanés par le Principe Divin.

L’involution de ses éléments spirituels constitue la cosmogonie dont le développement s’adapte avec rigueur à l’ensemble des théories astronomiques, géologiques et biologiques modernes.

Comment ils ont été émanés, puis appelés à s’involuer, tel est le but de la théodicée ou plutôt de la théologie martiniste, dont il faut chercher les racines profondes dans les tréfonds de la pensée humaine ; mais, plus près de nous, dans l’alexandrinisme et la doctrine ésotérique du Christ, spécialement manifestée dans la Gnose.

Cette première partie de l’enseignement est constituée par une double démonstration. Dans un mouvement ascendant, elle va du corps, c’est-à-dire de la matière brute ou organisée, vers l’âme, l’esprit, les manifestations divines extérieures et, enfin, vers le Principe Créateur. Suivant le mouvement inverse, elle s’abandonne ensuite au courant centrifuge pour assister à l’involution des émanations spirituelles, jusqu’à l’extrême limite de la réalisation, qui est la matière.

C’est une philosophie, donc une science théorique.

Mais le problème n’est pas épuisé. L’involution est une conséquence des cataboles successives dont il faut détruire les effets. Ce sera le rôle de la deuxième partie de l’enseignement.

Il faut juguler la force centrifuge et permettre à la force centripète de reprendre sa puissance attractive. Il faut mater le corps, discipliner l’âme et fixer la personnalité humaine dans son centre effectif, l’esprit. Puis, d’étape en étape, il faudra reconduire l’esprit du monde de l’espace et du temps dans le monde divin, son lieu d’origine.

Et ceci est une science non plus théorique, mais pratique. Elle commence dans la morale, elle s’élève par la religion universelle pour aboutir à la sainteté, c’est-à-dire à la déification, c’est-à-dire à l’union non pas hypostatique, mais virtuelle avec Dieu, principe et source de l’Être, de la vie et de toutes les manifestations qui en découlent. C’est le plus haut sommet de la Mystique, c’est la Réintégration et le rassemblement des énergies dispersées ; en un mot, c’est la Théurgie.

Comment une pareille science peut être pratique, il n’est pas difficile de le concevoir. Ce n’est pas par des théories que l’on peut agir sur la matière et la rendre docile au point de n’être plus un instrument. C’est par des opérations déterminées, par des actions fluidiques, par le contact et le maniement des forces spirituelles. De même qu’un savant manie et dirige des forces matérielles, ainsi le Martiniste opère avec l’énergie spirituelle. Parti de la connaissance expérimentale, il s’achemine vers la science intuitive, vers l’extase qui lui ouvrira les horizons de l’esprit. Du contingent, il va vers l’absolu. Certes, il ne l’atteindra pas, mais à chaque palier de sa course indéfinie, son être multiplié par la Grâce sera plus grand et sa conscience sera plus pleine.

Évidemment, ceci n’est qu’un cadre, le cadre dans lequel évolue le Martiniste. La substance même de l’enseignement, les méthodes, les pratiques ne sont communiquées qu’aux adeptes dont le désir s’est transformé en volonté de réalisation.

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Telle est la constitution actuelle de l’Ordre Martiniste ; tel est son enseignement. Essentiellement spiritualiste, il est un centre de diffusion de la tradition occidentale chrétienne. Il a, comme base, toutes les sciences expérimentales, mais il se sert particulièrement de sciences symboliques et hermétiques pour arriver à la Gnose. Il poursuit la réintégration de l’homme dans son état primitif et la spiritualisation de toute la famille humaine.

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