Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 30 janvier 2016

Par José Eduardo Pereira

Le gong vient de retentir. A ce signal, hommes et femmes ont interrompu leur conversation pour gravir lentement les marches qui mènent au temple. Derrière les grandes portes de cuivre, flanquées d’imposantes statues de scribes égyptiens, ils pénètrent dans l’antichambre, où veillent Anubis, le dieu des morts, et Noût, la déesse du ciel. Quelques pas encore et les voilà dans une vaste salle rectangulaire où, sous une voûte constellée, l’encens de rose mêle son parfum aux volutes d’une apaisante musique. Un à un, les participants viennent s’asseoir sur les bancs disposés le long des côtés nord et sud du temple. De part et d’autre s’élèvent les élégantes silhouettes de douze colonnes sculptées. Tout autour les murs sont couverts de fresques décrivant les différentes étapes de la progression spirituelle. Au centre, enfin, se dresse un autel triangulaire sur lequel reposent trois bougies qu’un membre de l’assistance vient allumer. Aussitôt la musique s’éteint et le gong résonne à nouveau. L’assemblée se lève pour saluer l’entrée de l’officiant, qui s’avance en direction du soleil levant, jusqu’à son pupitre. Alors, la cérémonie peut commencer.

C’est de cette manière, à la fois sobre et solennelle, que débutent les réunions en Loge de la plus importante fraternité rosicrucienne existant de nos jours : l’Antiquus Mysticusque Ordo Rosae Crucis, plus connu en France sous le nom d’Ancien et mystique ordre de la Rose-Croix (Amorc). Cette société a été fondée en 1915, à New York, par Harvey Spencer Lewis (1883-1939), un ancien journaliste qui, six ans plus tôt, aurait bénéficié des enseignements de mystérieux initiés rencontrés près de Toulouse. Établi depuis 1927 à San Jose, en Californie, l’Amorc s’est développé aux quatre coins de la planète grâce, notamment, au dynamisme de ses membres européens. Aujourd’hui, l’Ordre compte quelque 250 000 membres répartis entre seize Grandes Loges couvrant autant de zones linguistiques (1). Chacune de ces juridictions est dirigée par un Grand Maître élu pour un mandat renouvelable de cinq ans par le Conseil suprême, composé de l’ensemble des Grands Maîtres en exercice et présidé par l’Imperator. Ce dernier, dont le mandat de cinq ans est également renouvelable, doit s’assurer du bon fonctionnement des Grandes Loges et de leur fidélité à la Tradition recueillie par Harvey Spencer Lewis. Une fonction qu’assume, depuis 1990, le Français Christian Bernard.

 “Mouvement philosophique, initiatique et traditionnel mondial, non sectaire et non religieux, ouvert aux hommes et aux femmes, sans distinction de race, de religion ou de rang social”, comme il se présente lui-même, l’Ordre s’est constitué, en France, en association à but non lucratif. A l’image d’autres organisations qui, à travers le monde, se réclament de la Rose-Croix, l’Amorc se définit moins comme une société secrète que comme une fraternité discrète ; sans réellement chercher l’exposition aux médias, elle fait peu de secrets autour de ses activités. Quant à sa doctrine, elle s’appuie en premier lieu sur trois textes considérés, historiquement, comme fondateurs du rosicrucianisme.

 Les origines historiques

 Parmi ces écrits, on trouve d’abord deux “manifestes” anonymes, la Fama Fraternitatis et la Confessio Fraternitatis, publiés respectivement en 1614 et 1615 à Kassel, en Allemagne. A cette époque, l’Europe, divisée par la Réforme, se trouve à la croisée des chemins. D’un côté, les sciences bénéficient d’immenses progrès. De l’autre, d’anciennes prophéties sur la fin des temps resurgissent à la faveur d’étranges phénomènes célestes. Dans ce contexte équivoque, à la veille de la guerre de Trente Ans, la Fama et la Confessio affirment la nécessité d’une réformation générale pour guérir le monde de ses maux politiques, sociaux et spirituels. Cette entreprise, l’Ordre de la Rose-Croix promet de la mener en rétablissant l’unité des chrétiens et en réconciliant la foi et la raison. Mais cette ambition ne pourra aboutir sans une transformation de l’individu lui-même. C’est ce que suggère le troisième “opus” rosicrucien, les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz, un conte initiatique publié en 1616 à Kassel et à Strasbourg.

 Pour comprendre ces textes, et les Noces chymiques en particulier, il faut, d’après l’historien Roland Edighoffer, considérer les interrogations théologiques qui se font alors jour en Allemagne. En réaction au développement de l’anabaptisme et d’autres mouvements considérés comme déviants, le luthéranisme s’enfonce, à l’aube du XVIIe siècle, dans une “orthodoxie rigoureuse, pointilleuse”. De plus, l’idée, chère à Luther, d’un salut qui s’obtiendrait par la foi et non par les œuvres (sola fide), ouvre la voie à un laxisme moral qui commence à gagner le clergé luthérien. Face à ces dérives, d’aucuns défendent une existence conforme à celle du Christ et prônent un attachement tant à la foi qu’aux œuvres. Ces idées séduisent Johann Valentin Andreae (1586-1654), un étudiant en théologie issu d’une importante dynastie du luthéranisme souabe, qui deviendra lui-même inspecteur ecclésiastique (équivalant à la fonction d’évêque). Avant de se consacrer à l’Église luthérienne, celui-ci aura appartenu à un groupe de férus de kabbale, d’alchimie et de mystique chrétienne que les historiens ont baptisé “Cercle de Tübingen”. Et c’est précisément à ce groupe, composé de théologiens, de médecins et de juristes, que la Fama et la Confessio sont aujourd’hui attribuées. Quant aux Noces chymiques, Andreae finira, dans son autobiographie, par en reconnaître la paternité. Ce dernier texte décrit l’expérience régénératrice dont Christian Rosenkreutz, fondateur mythique de l’Ordre de la Rose-Croix, aurait bénéficié au terme d’une édifiante mise à l’épreuve de sa foi et de ses vertus. Plus que d’une œuvre ésotérique, il s’agit donc d’un récit allégorique illustrant des aspirations spirituelles qui donneront bientôt naissance au piétisme.

 Les origines traditionnelles

 Mythe littéraire ou réelle assemblée de sages, l’Ordre de la Rose-Croix a très tôt déchaîné les passions. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, pas moins de neuf cents textes lui ont été consacrés par ses laudateurs, qui considéraient les trois manifestes comme de véritables révélations, et ses contempteurs, qui n’y voyaient que farce ou supercherie. Bon nombre de chercheurs se sont également interrogés sur l’origine de sa doctrine, encouragés dans cette démarche par la Fama, qui affirmait : “Notre philosophie n’est rien de nouveau”. Michael Maïer, célèbre médecin et alchimiste du XVIIe siècle, en était d’ailleurs persuadé : le rosicrucianisme n’était pas né, selon lui, dans l’Europe de la Renaissance, qui n’avait fait que redécouvrir cette tradition héritée des écoles de mystères de l’Égypte ancienne.

 Cette origine est de nos jours revendiquée par l’Amorc, ce qui explique la place toute particulière que les cultes égyptiens occupent dans ses enseignements et dans ses symboles. D’après l’Ordre rosicrucien, la spiritualité égyptienne a gagné l’Europe et traversé les siècles, en marge des doctrines religieuses officielles et du savoir académique, en s’enrichissant des apports du néoplatonisme, de l’alchimie médiévale ou encore de la kabbale. Et si, autrefois, ses secrets ne se transmettaient que de bouche à oreille, de maître à disciple, l’Amorc dispense aujourd’hui un enseignement écrit sous la forme de monographies. En une dizaine de pages, ces textes abordent des sujets aussi divers que les origines de l’univers, la structure de la matière, le but de l’évolution ou les mystères de la naissance et de la mort.

 L’enseignement

 On trouve dans ces monographies des thèmes d’études qui rattachent directement l’Amorc aux manifestes rosicruciens, comme l’idée de régénération, la science des nombres ou la kabbale. A l’instar du légendaire Ordre de la Rose-Croix, l’Association propose en outre à ses membres de travailler sur certaines facultés psychiques, comme la transmission de pensées ou la clairvoyance. Mais ces aptitudes sont jugées “secondaires par rapport à l’évolution de l’âme, cette évolution étant fondée sur le développement de nos facultés spirituelles” (2). La doctrine de l’Amorc se présente en effet comme une gnose, c’est-à-dire un système de pensée pour lequel l’âme humaine est une émanation de la divinité, qu’elle va chercher à réintégrer au terme d’un long processus de purification. Ce retour de l’âme à son origine ne s’opère ni par la grâce divine ni par les œuvres, mais par l’acquisition de connaissances sur l’homme et l’univers. En mettant l’accent sur le perfectionnement moral, le rosicrucianisme, tel qu’il est présenté par l’Amorc, se distingue toutefois de bien d’autres gnoses : d’après l’ordre, les connaissances acquises ne suffisent pas à la progression spirituelle, et il appartient à chacun d’éveiller, par des actes concrets, l’étincelle divine qui sommeille en lui. Il s’agit d’opérer en soi une véritable “alchimie spirituelle”, en transformant chaque défaut en sa qualité opposée.

 Ce processus ne se réalise cependant pas au terme d’une seule vie, mais de multiples existences. Rien d’étonnant, donc, à retrouver la croyance en la réincarnation dans l’enseignement de l’Amorc. Une thématique qui pourrait rapprocher l’ordre rosicrucien des religions orientales, telles que l’hindouisme et le bouddhisme, mais qui, à y regarder de près, l’inscrit plutôt dans un modèle proprement occidental : tandis qu’en Orient le cycle des réincarnations est vécu comme un malheur dont il faut coût que coûte se libérer, les “réincarnationnistes” occidentaux y voient la chance, donnée à l’âme, de se parfaire à chaque existence. A cette idée d’une réincarnation positive, il faut ajouter le concept oriental de “karma”, ou “loi de compensation”, pourtant absent des manifestes fondateurs. Selon ce principe, le cours de notre existence est en partie déterminé par nos actes et attitudes passés : nos bienfaits contribuent à notre bien-être tandis que nos mauvaises actions se traduisent, tôt ou tard, par des épreuves supplémentaires.

 “Longtemps étrangères à la tradition occidentale”, d’après Roland Edighoffer, les idées de réincarnation et de karma ont de quoi surprendre chrétiens, juifs et musulmans qui s’intéresseraient au rosicrucianisme. Les dirigeants de l’Amorc en ont bien conscience, mais les objections à ce propos ne leur semblent pas rédhibitoires. Tout en se démarquant de l’ensemble des religions, l’ordre a fait du respect des croyances sa devise, résumée dans une formule : “La plus large tolérance dans la plus stricte indépendance”.

 Hier et aujourd’hui

Dans le prolongement des premiers écrits rosicruciens, un manifeste (3) récemment publié par l’Amorc note d’ailleurs : “Les grandes religions, que nous respectons en tant que telles, ne détiennent plus le monopole de la foi. Si tel est le cas, c’est parce qu’elles répondent de moins en moins au questionnement de l’homme et ne le satisfont plus sur le plan intérieur”. Forts de ce constat, les rédacteurs n’hésitent pas à soutenir que la disparition des grandes religions leur semble “inéluctable et que, sous l’effet de la mondialisation des consciences, elles donneront naissance à une Religion universelle qui intégrera ce qu’elles avaient de meilleur à offrir à l’humanité pour sa régénération”.

Ce discours semble particulièrement bien s’adapter à des sociétés occidentales marquées par une évidente désaffection à l’égard des religions qui en ont longtemps constitué le socle et par un intérêt sans précédent pour les spiritualités détachées de toute dogmatique. D’où l’écho particulièrement favorable qu’il rencontre aujourd’hui. Mais cette simple constatation ne suffit pas à expliquer le succès que n’a cessé, au fil des siècles, de connaître le rosicrucianisme. Depuis la publication des fameux manifestes, le symbole de la Rose-Croix a mis en quête les chercheurs les plus divers. Parmi eux, René Descartes, Baruch Spinoza, Isaac Newton, Benjamin Franklin, Claude Debussy, Érik Satie ou encore Édith Piaf.

 Pour Roland Edighoffer, une seule et même interrogation est à l’origine, à la fois du formidable engouement rencontré par le rosicrucianisme au XVIIe siècle, et de l’intérêt qui lui est aujourd’hui porté. Cette question, “Peut-on unir l’esprit et la matière ?”, resurgit à chaque moment de l’histoire où les valeurs matérielles semblent prendre le pas sur les aspirations de l’esprit. Tout comme il s’agissait, pour les ésotéristes du XVIIe siècle, de se démarquer de la sécheresse du rationalisme naissant, il s’agit, pour les spiritualistes modernes, de retrouver un sens perdu. “Il y a toujours eu, au long de l’histoire, un balancement entre l’esprit et la matière”, précise Roland Edighoffer. “Or, malgré tous les biens matériels auxquels ils ont accès, les gens restent aujourd’hui insatisfaits. Il s’agit toujours de trouver un équilibre entre les deux termes, de savoir de quelle manière l’esprit se matérialise et la matière se spiritualise”.

 Copyright : © José Eduardo Pereira. Source : Actualité des religions (07/08/2002)

Notes:

(1) La Grande Loge francophone, qui réunit 30 000 personnes, a été créée en 1931. Depuis 1969, elle siège au Château d’Omonville, dans l’Eure.

(2) Entre autres : l’humilité, la tolérance, l’altruisme et l’intégrité. Voir Humanisme et Spiritualité, par Serge Toussaint (LPM éditions, 2000).

(3) Positio Fraternitatis Rosae Crucis (Amorc, mars 2001).

Imperator : Titre dérivant du latin “Imperare sibi” – “Maître de soi” – qui aurait été utilisé dès le XVIIIe siècle pour désigner le plus haut responsable de l’Ordre de la Rose-Croix.

Anabaptisme : Doctrine du réformateur allemand Thomas Müntzer (1489-1525), d’après laquelle seul a de valeur le baptême reçu par les adultes.

Piétisme : Mouvement, apparu au XVIIe siècle au sein de l’Église luthérienne d’Allemagne, privilégiant la vie spirituelle et l’expérience religieuse personnelle plutôt que la simple adhésion à une doctrine.

Tiffany’s Dome, dessiné par J. A. Holtzer (1897). Preston Bradley Hall, Chicago Cultural Center. Source.

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