Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 5 janvier 2016

Mega TherionLa Russie, non sans raison, possède la réputation d’être le pays des paradoxes. En dépit du fait qu’une grande partie de sa population se soit toujours intéressée aux connaissances secrètes et ésotériques, à la magie et à l’occultisme, le nom d’Aleister Crowley, le plus grand magicien du XXème siècle, n’y est connu que de quelques personnes.

C’est assez étrange si l’on se souvient que Crowley visita la Russie à deux reprises (en 1898 et en 1913), et qu’il y rédigea des textes célèbres comme la Messe Gnostique, l’Hymne à Pan, La Cité de Dieu, etc. Comme l’écrit W.F. Ryan dans son remarquable article “The Greast Beast in Russia”, Crowley s’intéressa à la Russie et un certain nombre de ses écrits traitent, à certains égards, de ‘thèmes russes’. Des personnes d’origine russe figuraient également au nombre de ses intimes. Ainsi : un membre de ‘l’Argenteum Astrum’, George Raffalovich, qui finança The Equinox publié par Crowley, et Marina Lavrova qui fut un temps Femme Écarlate de la Grande Bête.

Cependant, la ‘Russie ésotérique’ et Aleister Crowley échouèrent à se rencontrer au cours de sa vie. Pourquoi ? Peut-être existe-t-il plusieurs réponses à cette question, mais il semblerait que les occultistes, théosophes et maçons russes de l’époque n’étaient tout simplement pas familiers de la profonde tradition magique occidentale représentée par Aleister Crowley. Il suffit d’examiner les publications ésotériques prérévolutionnaires pour s’apercevoir que les choses les plus en vogue dans la Russie de l’époque étaient les expériences spirites visant à évoquer les esprits et les maladroites tentatives des théosophes et anthroposophes pour allier magie et orthodoxie. Des siècles de domination par l’Église Chrétienne condamnèrent les ezoteriki (adeptes des disciplines ésotériques) russes à l’ignorance et au provincialisme. Pour sûr, la situation ne s’améliora pas lorsque le despotisme monarcho-orthodoxe céda la place à la dictature communiste.

Les noms d’Aleister Crowley et de l’Ordo Templi Orientis devinrent connus en Russie, pour la première fois, en 1985 avec la parution du livre : A Throne of Lucifer, critical sketches on magic and occultism, par Yeremey Parnov, auteur de science-fiction. Certes, étant donné la sévère censure de l’époque, le livre de Parnov stigmatisait à la fois la magie, l’occultisme, et Crowley lui-même. Tout en traitant Crowley de ‘sataniste’ (un adepte du Satanisme), l’auteur remarquait qu’on ‘ne pouvait dire qu’il ait manqué de persévérance et de courage’, et reconnaissait que ‘c’est lui qui posa et développa les bases de l’occultisme moderne, son système hiérarchique et sa pratique magique’.

Avant l’effondrement du régime soviétique, plusieurs autres livres furent publiés en U.R.S.S., avec de brèves références à Crowley présenté comme ‘un tricheur, connu pour ses prêches sataniques’ (voir par exemple Invisible empires, secret societies of old and new time in the West, par Efim Chernyak).

Le public russe ne put obtenir des informations plus ou moins détaillées sur la vie de Crowley qu’à l’occasion de la publication (1994) d’assez mauvaises traductions des ouvrages The Occult par Colin Wilson et The Black Arts par Richard Cavendish. Les amusantes anecdotes et stupides déclarations de Wilson au sujet de Crowley devinrent un véritable trésor pour certains auteurs russes, lesquels pouvaient abondamment y puiser sans même se donner la peine de citer leur source.

The Occult de Wilson servit de base à deux ouvrages russes ‘originaux’ consacrés à Crowley, et publiés en 1999 et 2000. Il y eut Aleister Crowley (collection Great magicians and witches, créée par Nikolay Nepomnyashchiy) et un roman intitulé Prisoner of Evil par Igor Minutko. Ces productions littéraires sont si faibles qu’il est impossible d’en livrer une quelconque recension en gardant son sérieux. Il faut néanmoins dire quelques mots au sujet du roman de Minutko. Pour la première fois, Crowley y apparaît comme personnage de roman. Sur ordre du renseignement britannique, il y combat le ‘bon magicien’ Georgy Gyurgiev, puis aide Hitler, etc. Tout cela est copieusement assaisonné d’une écœurante rhétorique orthodoxe, la Russie étant choisie par Dieu, etc. Crowley est un personnage incontournable des ouvrages orthodoxes anti-sataniques.

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Il faut noter, chose amusante, que le premier texte de Crowley édité en Russie ne fut aucun de ses écrits classiques sur la Magick mais un court extrait de An Astrologie, Archetypes of the Astral Universum according to Mythology and Western Tradition. Dans l’introduction, on affirme que Crowley fut un ‘célèbre magicien’, et c’est tout ce qu’un lecteur curieux peut y apprendre à son sujet.

Les travaux de Crowley sur la Magick apparurent en Russie pour le cinquantième anniversaire de sa mort – en 1997. À cette date, l’œuvre la plus célèbre de Crowley, Le Livre de la Loi, traduite par le fameux astrologue russe Yevgeny Kolesov, fut publiée dans une petite ‘revue de recherche spirituelle’ : Potok. Bien sûr, conformément à la tradition russe, on ne put s’empêcher de faire jouer la censure, même dans pareil contexte. Kolesov supprima donc un passage du chapitre III contenant la description de Rituels Magiques à effectuer devant la Stèle de la Révélation, car il contient, sans aucun code secret, des formules magiques (…) pouvant constituer un piège pour l’ignorant’ (telle est son explication). De même, il supprima un passage qui, d’après Kolesov, comportait ‘une série d’expressions extrêmement péjoratives adressées aux grandes religions mondiales’. Néanmoins, le texte intégral du Livre de la Loi se trouvait déjà à cette date sur Internet et l’on pouvait aisément retrouver les fragments omis.

La même année, un ensemble de textes de Crowley fut publié par les Éditions ‘Unicorn’, sises dans la ville d’Ufa : Aleister Crowley : The Book of the Law, Biography, Tarot Baphomet. Cet ensemble contenait principalement des choses déjà connues du public russe : la biographie de Crowley tirée du livre XX century’s mystics par Élisabeth Wonderhill (déjà publié auparavant), la réédition récurrente d’un chapitre sur Crowley tiré du livre de Wilson, une nouvelle traduction du Livre de la Loi (cette fois sans omissions et avec une introduction), et une interprétation du Thoth Tarot. La seule nouveauté de cette compilation était un texte étrange, Victor Neuburg : Crowley in Berlin, 1938. Il est écrit à la première personne (soit Neuburg) et il y est rapporté une conversation qui aurait eu lieu entre Crowley et Huxley. La phrase centrale en était : ‘Vous ignorez, bien sûr, que ce sont les deux plus importantes personnalités de l’O.T.O. qui ont personnellement fait Adolf Hitler’. Évidemment, les lecteurs russes qui ne prirent pas cette histoire pour une fiction (ce qu’elle était) mais comme une sorte de témoignage ou de documentaire, tirèrent de ces paroles les conclusions que l’on peut imaginer. Dans les faits, le seul lien entre l’O.T.O. et Hitler fut que ce dernier expédia Karl Germer – n°2 de l’O.T.O. et chef de la branche allemande – en camp de concentration. Mais peu de gens en Russie savaient cela. (Martha Kuntzel, astrologue allemande et membre de l’O.T.O., prétendait être l’astrologue d’Hitler, mais la fausseté de cette allégation fut démontrée).

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Il est cocasse de noter que, pour le 50ème anniversaire de la mort de Crowley, même les journaux russes se mirent à publier ses textes. Par exemple, le Liber Cheth, et un portrait par Crowley de son épouse Rose Kelly, furent publiés dans Limonka, un périodique du parti (droite radicale) National-Bolchévique. La traduction de ce texte fut effectuée par un écrivain, et DJ de Radio-101, dénommé Georgy Osipov (lequel s’est occupé des textes de Crowley durant plusieurs années). Elle est de qualité suffisante. On peut se demander ce que comprirent les radicaux de droite à ce texte extrêmement sophistiqué, traitant de Magie Sexuelle et concernant les plus hauts grades de l’initiation. Souhaitons qu’ils en aient au moins apprécié la poésie.

Il importe de signaler qu’au début des années 90 les nationaux-bolchéviques et leur principal idéologue Alexandre Douguine tentèrent de faire connaître Crowley aux masses populaires avec une enviable persistance. Il ne s’agissait pas, bien sûr, du Crowley ésotérique ou du Crowley magicien mais du Crowley ‘révolutionnaire-conservateur’, courageux adversaire du ‘régime mondialiste’.

Tout commença début 1993 avec la visite à Moscou d’un remarquable personnage se faisant appeler ‘Frater Marcion’, chef de l’O.T.O. en France. Des extraits d’un entretien furent diffusés dans le programme télévisé de Douguine, puis repris dans la deuxième livraison de son almanach intitulé Mily Angel, ainsi que dans l’ouvrage The way to Apocalypses, knocking to the Golden Gate (première édition, 1997), par Yury Vorobyevsky, compagnon de Douguine à l’époque. Après s’être présenté comme le chef de la branche française de l’O.T.O., le ‘Frater Marcion’ se mit à gloser verbeusement sur les étroites connexions entre nazisme et sociétés secrètes, et prétendit que tout ‘ce qui était dit sur ce qui se passait dans les camps de concentration nazis relevait d’une immense exagération’. Puis il promit aux spectateurs, de manière sentencieuse, ‘qu’ils verraient par eux-mêmes les fruits de sa visite en Russie dans un avenir proche’. Il avait tout à fait raison pour ce qui est de cette dernière allégation.

Mais, tout d’abord, précisons quelques points : le véritable nom du ‘Frater Marcion’ est Christian Bouchet. Dans son pays natal, il est moins célèbre pour ses recherches sur la magie que pour ses activités dans un groupe néo-nazi nommé Nouvelle Résistance, son infatigable combat contre le sionisme et les amitiés particulières l’unissant à des fondamentalistes libyens et iraniens. Il n’a jamais été le chef d’une branche française de l’O.T.O. De fait, Bouchet fut membre de l’Ordre durant une dizaine d’années avant d’en être exclu, pour en avoir violé les règles, juste après avoir reçu son premier degré d’initiation. Signalons qu’il fut exclu de l’Ordre en 1992, avant même sa visite en Russie.

Difficile de dire si la crapule française dupa les ‘révolutionnaires-conservateurs’ russes qui lui offrirent l’opportunité de parler au nom de l’O.T.O. dans leurs médias ou si eux-mêmes participèrent à la fraude.

Il ne faudrait cependant pas imaginer que les ‘révolutionnaires-conservateurs’ soient trop scrupuleux. Pour exemple : ils inclurent dans leur émission TV en date de 1995, ‘Mystères du siècle’, traitant entre autres de l’O.T.O. et de Crowley, des extraits du film anti-maçonnique ‘Forces Occultes’ (1943), réalisé par le fasciste français Bernard Fey. Une voix off affirmait que ‘cette séquence avait été tournée dans une Loge du Rite Ecossais’. Cette manipulation était exclusivement basée sur la totale ignorance du public russe qui ne connaissait pas le film et prit donc les acteurs pour de véritables francs-maçons.

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Il est comique de noter que, la même année, les ‘révolutionnaires-conservateurs’ tentèrent de se servir du nom de Crowley dans le cadre de leur campagne électorale de 1995 (ils visaient le Parlement russe). Au cours des concerts préélectoraux organisés pour la jeunesse, on put les entendre réciter des extraits du Livre de la Loi mixés avec des chants patriotiques de l’époque soviétique. Il y avait aussi des comédiens qui, avec des marionnettes, mimèrent des cérémonies de magie sexuelle. La magie sexuelle des marionnettes fonctionna mal et la campagne électorale d’Alexandre Douguine, leader des révolutionnaires-conservateurs, fut un échec.

Il semblerait qu’après cela nos ‘révolutionnaires-conservateurs’ aient été déçus par Crowley : ils tentèrent alors, ardemment, de se lier d’amitié avec les vieux-croyants russes. Cela semble avoir influencé leur publication des traductions déjà effectuées des écrits de la Grande Bête sur la Magick. Dans la troisième livraison de l’Almanach Mily Angel (1998), Le Livre de la Loi fut à nouveau publié avec des passages censurés. Une note précise : ‘des blasphèmes ont été omis, lesquels à notre avis ne sauraient être publiés dans une contrée orthodoxe’.

La même année, la traduction du Livre de la Loi par Yevgeny Kolesov fut rééditée : encore avec les omissions. Le volume incluait également les textes intégraux du Livre des Mensonges et du roman Moonchild.

Le principal défaut de cette édition était l’absence quasi complète des indispensables commentaires. Le résultat en fut que non seulement l’humour subtil de Moonchild mais même le sens de certains passages de ces textes étaient absents.

Une production supérieure en qualité vit le jour cette année-là : Magick, Theory & Practice par Aleister Crowley, en deux volumes (publiés chez Lokid-Myth). La qualité de la traduction aurait pu être meilleure, et les commentaires plus détaillés, mais c’était néanmoins la première fois que les Thélémites Russes pouvaient se procurer l’œuvre qui les aiderait à se faire une idée plus ou moins adéquate de la Magick Thélémite.

Enfin, en 2000, Janus Books édita Eight Lectures on Yoga. Certains extraits du Liber IV, portant sur les techniques yogiques, figurent en appendice. Cependant, l’édition ne contient aucune référence aux sources originales. Cette édition est remarquable, car elle contient une traduction de la préface rédigée par le chef de l’O.T.O. : Hymenaeus Beta, Frater Superior. Bien sûr, conformément à la tradition russe, ni Hymenaeus Beta, ni l’O.T.O. qui possède les copyrights de Crowley, ne furent informés du projet.

La publication des principaux écrits de Crowley inaugura en Russie la tradition de la Magick Thélémite. Le premier membre russe de l’O.T.O. fit son apparition il y a quelques années. En 1998, les thélémites russes éditèrent une nouvelle traduction du Livre de la Loi, dont la fidélité fut le fruit de grands efforts. Supervisée par l’O.T.O., cette traduction bénéficia du concours de ses dirigeants. D’autres traductions des écrits de Crowley sont également prêtes pour la publication.

Au printemps 2000, le Suprême Conseil de l’Ordre délivra une Charte pour la fondation de la première branche russe de l’O.T.O. : le Camp Pan’s Asylum. Les membres de l’Ordre qui visitèrent récemment la Russie répétèrent que la Magick de Thelema connaîtrait un grand nombre d’ardents disciples dans ce pays. Il existe des raisons de penser que cette prévision s’avèrera exacte dans un proche avenir.

Fr. Marsyas. Source : Pan’s Asylum Lodge. Traduction © Yury Domashenko, 2002 e.v.