Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 5 janvier 2016

Par Spartakus FreeMann

aleister crowley

En 1898, quand il avait 23 ans, Crowley lu le livre d’Eckarthausen, La Nuée sur le Sanctuaire. Cela eu un grand effet sur le jeune homme, car le livre parlait du Sanctuaire Secret des Esprits, dans sanctuaire intérieur qui détiendrait tous les secrets relatifs à Dieu et à la Nature. Aiguillonné par cette idée, il décida de se mettre à la recherche d’un tel ordre occulte qui pouvait lui offrir ce qu’il désirait depuis si longtemps : la connaissance des mystères qui lui permettrait d’être véritablement supérieur à tous.

 Envisagez un instant la situation du jeune Crowley dont les jeunes années avaient été dominées par une religion rude et sans compromis qui ne promettait la vie éternelle qu’à ceux qu’elle estimait dignes et qui s’étaient conformés aux règles qu’elle avait établies. La lecture de ce livre, cependant, offrait une nouvelle perspective, une illumination pouvait être atteinte par l’étude et la connaissance (en fait par la gnose) et non par la soumission et par la fidélité à la Sainte Loi. Ceci devait fortement attirer Crowley qui ne se ressentait pas le besoin de se conformer à un système qui pris en horreur et qui préférait l’étude et la recherche.

 Crowley commença ses recherches tout de suite et, plus tard cette même année, il fit la connaissance, à Zernatt, de Julian Baker à qui il expliqua ce qui cherchait. Baker, un étudiant du monde de l’occulte, devait l’introduire comme au sein de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée. Cet Ordre était une société secrète ésotérique qui s’occupait de magie rituelle, de Qabalah et d’autres sujets occultes et mystiques. Ses origines furent sujettes à de nombreux débats bien qu’il soit généralement admis que William Wynn Westcott en fut le fondateur. Il nous faut à présent décrire quelque peu l’histoire de cet Ordre, son organisation et les raisons qui ont poussé Crowley à y entrer.

 Le Docteur Westcott, un médecin légiste de Londres, franc-maçon, était profondément impliqué dans une société maçonnique de « marge », la Societas Rosicruciana in Anglia (S.R.I.A.), dont les buts étaient l’étude de la philosophie et du monde de l’occulte (la Qabalah et l’Hermétisme). Insatisfait de cet Ordre qui ne pratiquait aucune magie réelle, n’existant que comme un simple groupe de discussion, il décida d’inventer un nouvel Ordre. Cependant, du fait de la nature même des ordres occultes, il avait besoin d’une origine authentique et bien déterminée. Il y réussit en « traduisant » quelques manuscrits codés « découverts » par un maçon dans une librairie. Ceux-ci, clamait-il, étaient des fragments de rituels magiques avec une adresse en Allemagne d’un ordre d’adeptes rosicruciens.

 Il semble que les fameux manuscrits codés qui sont à l’origine de la fondation de l’Aube Dorée sont issus de l’imagination d’un autre personnage : Kenneth MacKenzie. Mais MacKenzie décéda en 1870, et l’on peut supposer que la création d’un ordre comme l’Aube Dorée était un projet déjà envisagé et que Westcott n’a fait que le récupérer et le concrétiser.

En 1887, avec la coopération de deux autres personnes, le docteur Woodman et Samuel Liddel Mathers, Westcott fonda le premier Temple de l’Aube Dorée, sur base d’une Charte donnée par les chefs de l’Ordre en Allemagne. Ce Temple qu’ils appelèrent « Isis-Urania », se réunissait au Mark Mason’s Hall, et ensuite à Great King Street à Londres.

 L’Aube Dorée possédait une structure hiérarchique comme beaucoup d’autres institutions occultes, de la Franc-Maçonnerie à la société de la Rose-Croix. L’Ordre était réparti en 11 Grades ou Degrés qui représentaient une progression successive dans l’apprentissage et les capacités magiques de l’adepte. Chacun de ces grades était représenté par un symbole ésotérique tiré de l’Arbre de Vie qui faisait partie du corpus de la Qabalah. La hiérarchie était divisée en trois Ordres représentant chacun une certaine classe d’adeptes. L’Ordre le plus bas était nommé « Aube Dorée » et était constituée par les étudiants qui avaient étudié les doctrines magiques et réussirent des examens sur ces sujets. Le second Ordre était intitulé la Rose Rouge & la Croix d’Or au sein duquel les adeptes pratiquaient réellement l’art magique. Le troisième et dernier Ordre était connu comme l’Étoile d’Argent et était composée des adeptes qui avaient « traversés les Abysses » et qui étaient devenus des maîtres dans l’art magique.

 Les 5 grades du premier Ordre étaient très académiques, chaque grade avait un certain nombre d’aptitudes à perfectionner et de connaissances à acquérir. Par exemple, les adeptes devaient réussir à dominer le plan astral par la méditation et certaines formes d’exercices de yoga. Les connaissances requises étaient principalement Qabalistiques bien que d’autres parties de la doctrine occulte devaient être étudiées également : le Tarot, l’Enochien, la magie et la magie cérémonielle…

 L’Oeuvre à accomplir au sein du Second Ordre était de parvenir à la « Connaissance & Conversation avec son Saint Ange Gardien ». Le SAG individuel est une intelligence céleste (un chef secret selon certains) que n’importe qui est capable d’atteindre au travers de la méditation. Ce contact était très bénéfique puisqu’il devait permettre à l’adepte de maîtriser son potentiel et ainsi d’atteindre et de dépasser les Abysses afin de devenir un véritable Maître. Ceci était considéré comme étant le Grand Oeuvre de l’Ordre et il est intéressant de lire les différentes narrations d’adeptes qui disent avoir réussi cette opération.

 Aux environs de 1891, le chef de la branche allemande de l’Ordre – Madame Sprengel – décéda et il n’y eut plus aucun contact ultérieur suite à une réponse de l’Ordre qui déclarait que ceux qui voulaient apprendre plus avaient déjà en leur possession les moyens de le faire. Cela impliquait qu’ils devaient entrer en contact direct avec les « Chefs Secrets », un groupe ténébreux d’individus qui étaient les maîtres immortels de tous les autres maîtres de par le ponde. Ces Chefs Secrets étaient sensés habiter les régions inhabitées du Tibet ou être des esprits immatériels et éthériques. En aucun cas, les chefs de l’Aube Dorée ne voulaient ou désiraient entrer en contact avec ces âmes…

 En 1891, dans le Bois de Boulogne à Paris, Mathers, le troisième chef de l’Aube Dorée proclama avoir établi un contact avec les Chefs Secrets. Il soutint que ceux-ci lui avaient donné l’unique autorité pour diriger l’Ordre, et il prît le contrôle des mains de Westcott, qui démissionna en 1897. Pendant ce temps, l’autre chef, le docteur Woodman décéda. Mathers était maintenant le chef suprême de l’aube Dorée. A cette époque, l’Aube Dorée était une organisation très hétérogène, formée par trois maçons membres de la S.R.I.A., avec des femmes et certains individus que la maçonnerie n’intéressait pas. Certains des membres les plus connus sont Arthur Edward Waite et W.B. Yeats, le poète prix Nobel.

 Pour en revenir à Crowley, il fut introduit à Mathers par Georges Cecil Jones, un ami de Baker qui était aussi membre de l’Aube Dorée. Crowley accepta l’invitation de Mathers à rejoindre l’Ordre, et en Novembre 1898, il fut initié comme Néophyte 0° = 0° dans l’Ordre Extérieur de l’Aube Dorée. Il prit alors le nomen de « Perdurabo » (J’endurerai jusqu’à la fin) et fut dès lors connu comme Frater Perdurabo.

 Un mois plus tard il devint Zelator et dans les deux mois qui suivirent, il obtint les deux grades successifs. Après une période d’attente statutaire il accéda alors au rang de Philosophus, et attendit l’accès au Second Ordre. Cela représentait une progression stupéfiante, en 6 mois à peine, il accéda au rang de l’Ordre Extérieur de l’Aube Dorée et il pratiqua bientôt la magie selon les enseignements de l’Ordre. Cela a dû énormément lui plaire de rejoindre un ordre comme l’Aube Dorée où il pouvait accéder à de « nouvelles accolades » et être reconnu en tant qu’adepte.

 En 1900, Mathers vivait à Paris. Eloigné géographiquement de l’Aube Dorée d’Angleterre, la dissidence apparut. Les adeptes du Second Ordre commencèrent à se rebeller contre son autorité en demandant des preuves de son contact avec les Chefs Secrets. Le 16 février de cette année, Mathers, craignant d’être expulsé de l’Ordre et surtout de son statut de chef, écrivit une lettre à son représentant, Madame Emery (qui était aussi l’Instructeur des Rituels de l’Ordre) et l’informa de la vérité derrière la formation de l’Aube Dorée.

 « … Ceci m’oblige à vous le dire sans ambages (et comprenez-moi bien, je peux prouver chaque mot de ce que je vous dis ici et plus encore, et comme lorsque j’étais en conflit avec S.A. [Saper Aude – Westcott] je vous dirai de même) pour le bien de l’Ordre, mais comme cela risque de porter atteinte à la réputation de S.A., je vous conjure de garder tout cela secret vis-à-vis de l’Ordre, pour l’heure actuelle du moins, même si vous restez libre de lui (Westcott) montrer ceci, après mûre réflexion, si vous pensez que c’est approprié. Il n’a jamais été à aucun moment ni en contact physique ni par correspondance avec les chefs Secrets de l’Ordre, il a seul forgé la pseudo correspondance entre lui et eux , et ma langue est restée liée pendant toutes ces années par un serment de Secret envers lui, demandé à moi par lui avant de me montrer ce qu’il avait fait ou provoqué ou les deux… »

 Le lecteur pourra se référer à l’introduction de l’excellent « Dogme et Rituel de l’Aube Dorée » (éditions des Gouttelettes de Rosée, 1999) pour une explication plus détaillée de l’historique et des rituels de l’Ordre. Et enfin, se référer aux annexes afin de lire la correspondance attribuée à Mrs. Sprengel et aux adeptes allemands.

 Quelques jours auparavant, le 13 janvier, Crowley s’était vu refusé l’initiation au Second Ordre, au grade 5° = 6°, par ceux qui dirigeaient l’Ordre en l’absence de Mathers. Il voyagea alors jusqu’à Paris pour demander à Mathers de l’Initier lui-même. Mathers accepta sous la condition que Crowley lui prête un serment d’allégeance absolue et que Crowley le reconnaisse comme seul chef de l’Ordre.

 Ainsi, Crowley devint Adeptus Minor de l’Ordo Rosae Rubae et Aurae Crucis. A son retour à Londres, Crowley se rendit au quartier général du Second ordre afin d’obtenir les copies des rituels du grade qui lui étaient maintenant dus. Cependant, on les lui refusa et il ne fut pas reconnu comme Adeptus Minor du fait que l’initiation avait été donnée par Mathers (la secrétaire à cette époque était Madame Cracknell que Crowley n’appréciait pas beaucoup). En rage, Crowley retourna à Paris afin de tout raconter à Mathers et comment les choses se passèrent. Que sa rage soit due au fait qu’on lui refusa la reconnaissance de son nouveau statut ou de la rébellion ouverte contre l’autorité de Mathers, personne ne peut le dire, mais dans ses Confessions, Crowley écrira : « … l’institution de Londres était en révolte ouverte contre le Chef… » et ne fît aucune mention de ses sentiments à ce sujet. Ainsi, on peut supposer que c’est réellement le manque de loyauté de Londres qui le mit dans cet état.

 Finalement, Crowley quittera l’Ordre de l’Aube Dorée, rompra avec Mathers et, en 1904, fondera son propre Ordre, l’Astrum Argentinum dont il sera le Magus Suprême. Dans sa revue magicke Equinox, il publiera le matériel de l’Aube Dorée à sa disposition et entrera alors en conflit ouvert avec les continuateurs de l’Ordre.

 L’Aube Dorée a donc bel et bien joué, comme nous venons de la voir, un rôle primordial dans la formation magique pratique & cérémonielle de Crowley. L’enseignement de l’Ordre constitue la base sur laquelle il fondera son propre système, la « Magicke », en repiquant les éléments enochiens, qabalistiques, théurgiques, astrologiques et en les modifiant selon les spécificités de sa propre doctrine. Il finira par inclure ces éléments dans la révision des rituels de l’Ordo Templi Orientis, dont il deviendra le Grand Maître sous l’impulsion de Théodore Reuss.