Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 22 février 2019


Les années d’enfance et de jeunesse d’Aleister Crowley par Serge Hutin

Fais ce que tu veux sera le tout de la Loi.

Ce texte est issu de l’ouvrage de Serge Hutin dédié au Mage Aleister Crowley que peu dans le monde de l’ésotérisme francophone comprennent réellement. Ces extraits valent comme témoignage de l’œuvre d’Hutin ainsi que de la possible rencontre entre différents courants ésotériques. Le nombre de gloseurs sur l’œuvre du Maître Thérion est impressionnant, mais aucun sans doute n’aura essayé d’être aussi honnête que le fut Hutin.

Serge Hutin

Dans l’espoir que les ignorants – dans le sens de n’être pas encore possesseur d’une connaissance – puissent enfin comprendre et juger au-delà des miroirs du fantasme.

Nous avons ajouté quelques pièces personnelles et inédites afin d’illustrer ce texte : un extrait d’une lettre et d’une carte postale de Serge, ainsi que des photos. Voici ce que nous dit Philippe Pissier de Hutin : « Le soir même, j’invitais Serge dans un couscous place de la République, restaurant que je savais copieux. Ça nous faisait mal de le voir dévorer comme ça, comme pour rattraper des années d’estomac creux. J’avais décidé d’assurer et le vin coula à flots, suivi de vodka à volonté. Dans la foulée, je vidai mon compte bancaire pour régler sa note d’hôtel. Initié dans un nombre invraisemblable de sociétés secrètes, il manquait cependant à son tableau de chasse quelque chose comme l’Ordre dont le grand-maître avait été celui qu’il avait si vaillamment défendu… l’Ordre de Crowley. L’O.T.O. Nous le reçûmes au premier grade (Minerval) fin 1995 ».

Les années d’enfance et de jeunesse d’Aleister Crowley

L’amour est la loi, l’amour sous la volonté.

Spartakus FreeMann, Nadir de Libertalia, décembre 2004 e.v.

 

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Introduction

Soyez réalistes, demandez l’impossible ! Ainsi s’exprimait l’un des intrépides slogans juvéniles inscrits sur les murs de la Sorbonne par les étudiants « contestataires » de mai 1968. Aleister Crowley aurait fort bien pu le prendre pour devise. Cet homme ne se voua-t-il pas délibérément à la poursuite implacable, sans jamais abdiquer devant les douloureuses épreuves de la vie, du projet le plus susceptible d’être jugé « impossible » par les défenseurs du bon sens le plus élémentaire : devenir le plus grand mage des mages, au sein même d’une société matérialiste et terre-à-terre ? Parvenir à ce grand but en foulant aux pieds toutes les barrières, tous les obstacles de nature à le contrarier ? Rien de moins !

Dans sa grosse autobiographie (The confessions of Aleister Crowley), Crowley nous livre l’attitude fondamentale qui ne cessa de l’enflammer pour son grand dessein :

Je me sens toujours (quand il écrivait ces lignes, il avait déjà 47 ans) de l’âge d’environ 18 ou 20 ans; je regarde toujours le monde avec ces yeux-là. C’est mon regret constant de voir que les choses ne s’accommodent pas toujours à ce point de vue; et c’est ma mission éternelle de sauver l’univers en lui faisant retrouver cet état d’innocence enivrée et de sensualité spirituelle.

Toute la carrière d’Aleister Crowley s’expliquait merveilleusement par cet aveu pathétique: refuser systématiquement de devenir un adulte “raisonnable” qui aurait enfin cessé de vouloir plier la réalité à son imagination; se considérer comme un maître prédestiné investi d’une mission supérieure providentielle à réaliser coûte que coûte ici-bas, sans se préoccuper des obstacles ou des réactions rencontrés immanquablement dans une société « réaliste », point du tout sympathique aux mages prométhéens.

Mais, aux yeux de Crowley, ne se montrait-on pas bien plus sagement « réaliste » en exacerbant l’imagination qu’en la brimant ? Il écrivait donc: « Je crois que la vérité n’est pas seulement plus étrange que la fiction, mais plus intéressante. Et je n’ai aucun motif de déception, car je ne me préoccupe en aucune manière de toute les races de hommes – vous n’êtes rien d’autre (disait-il en apostrophant les hommes dans leur ensemble) qu’un paquet de cartes. » Cette dernière boutade révélerait, elle aussi, un trait de ce prodigieux aventurier moderne: affecter un langage désinvolte et cynique, alors qu’il s’agissait au contraire des questions qui lui tenaient le plus à coeur; en l’occurrence, exercer une mission salvatrice parmi les hommes.

De son vivant, Aleister Crowley passa pour le type même du mage satanique, pour le spécialiste britannique attitré des messes noires et autre pratiques, sinistres mais si excitantes aux yeux du grand public. Voici un amusant petit fait, tout à fait symptomatique: dans les papiers de Crowley, son exécuteur testamentaire, John Symonds, trouva une lettre, avec l’enveloppe timbrée pour la réponse, dans laquelle un brave homme sollicitait du mage l’autorisation d’assister à la messe noire ou au sabbat que Crowley ne devait pas manquer – estimait ce naïf correspondant – de présider la veille de la Saint-Jean d’été. Même des hommes cultivés n’hésiteront pas à considérer le mage britannique comme un expert en lubricité, perversions, sacrilèges et diableries de toutes sortes. On verra, à la mort du mage, le Lord Chief of Justice en personne (le plus haut dignitaire de la magistrature britannique) faire, en guise d’oraison funèbre, la déclaration péremptoire que voici : « Aleister Crowley était le personnage le plus immonde et le plus pervers du Royaume-Uni ».

Longtemps après sa mort, Crowley demeurera dans l’image qui, chez la majorité des gens, surgit dès que son nom se trouve prononcé, un personnage fantastique et monstrueux qui mêlait le sacrilège aux vices les plus raffinés. Significative, la parution en 1964, dans le numéro 19 de la revue française Planète, d’un article de Jacques Mousseau consacré à Crowley, où l’auteur ajoute foi, sans contrôle, aux rumeurs les plus outrées et renchérit sur les anecdotes sinistres colportées sur le « mage noir ».

De quoi n’a-t-on pas accusé Aleister Crowley ? De célébrer des rites sanglants, avec sacrifices non seulement d’animaux, mais aussi d’êtres humains; de pratiques répugnantes et sacrilèges, plus terribles encore que les messes noires. D’un sadisme monstrueux à l’égard de tous ceux (hommes et, surtout, femmes) qui avaient eu le malheur de lui accorder leur amitié confiante… On n’a même pas hésité à lui faire endosser une part directe de responsabilité dans la mise en place méthodique du nazisme en Allemagne. Crowley avait bel et bien proclamé : « avant que Hitler fût, je suis ! » D’où la tentation d’interpréter à la lettre cette réflexion ironique (nous verrons, dans la suite de l’ouvrage, le vrai sens de la formule).

On a fait de lui un odieux traître à sa patrie, un vil espion, rémunéré par les services secrets allemands – alors que Crowley travaillait, au contraire, pour l’Intelligence Service (on doit à Pierre Mariel d’avoir retrouvé un rapport de l’I.S. sur Crowley, bien défavorable au demeurant: Agent assez maladroit, toujours à court d’argent, d’une moralité corrompue. A n’utiliser qu’en prenant de très grandes précautions.)

A.C fut-il vraiment le personnage si noir, si pervers de sa légende ?

Le seul moyen de nous en rendre compte serait d’étudier avec objectivité sa vie même et ses actes. Contentons-nous pour le moment de faire remarquer qu’A.C fut parmi les hommes régulièrement calomniés par les journaux à sensation : on n’hésitera pas à engager de la sorte une campagne systématique de calomnies. Même un ancien ami personnel : Somerset Maughan, n’hésita pas à faire de Crowley le héros inquiétant – Olivier Haddo – du roman Le Magicien, où l’occultiste britannique se trouve dépeint comme le type même du mage noir abusant de ses pouvoirs.

Pourtant, un homme remarquable, le général britannique J.F.C. Fuller, ancien ami et disciple du mage, ne se refusera pas, lors d’une conversation avec Cammel (autre ami de Crowley), à déclarer qu’il considérait Aleister comme « le génie le plus extraordinaire qu’il ait rencontré ».

Quand à Robert Amadou, l’éminent historien français de l’ésotérisme et des sciences occultes, il devait écrire (dans le numéro spécial du Crapouillot sur « amour et magie” publié en 1958) : « Un seul homme, à notre sens, osa présenter sous une forme conceptuelle et revendiquer l’attitude magique fondamentale. Cet homme est le plus grand, le plus inquiétant et, peut-être, le seul magicien du XXème siècle occidental : Aleister Crowley ».

Il existe de nombreux exemples d’hommes qui, par une apparente ironie du sort, naquirent dans le milieu humain le plus opposé qui se puisse concevoir à la voie qu’ils devaient illustrer (en bien ou en mal), une fois libres de leurs actions. L’un des cas les plus extraordinaires, les plus révélateurs de ce décalage, de ce contraste si violent entre famille et vocation se trouverait sans nul doute chez un Crowley. Sans aucune exagération, il s’avère parfaitement exact de dire que sa vie réalisera, incarnera l’idéal humain diamétralement opposé à celui de ses parents : il cristallisera ce que sa famille abhorrait peut-être le plus, elle qui ne pouvait que voir dans le choix délibéré des pratiques magiques un sacrilège intentionnel.

Crowley, sciemment et délibérément, fera (nous le verrons) choix d’une pratique méthodique de la magie cérémonielle, alors que, dans la Bible qui était si chère à ses parents, on ne pouvait lire cette injonction implacable : « Qu’on ne trouve personne chez toi qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits, disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts, car quiconque fait ses choses est en abomination à l’Éternel. C’est à cause de ces abominations que l’Eternel ton Dieu va chasser ces nations devant toi » (Deutéronome, 18, 12.).

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Édouard-Alexandre Crowley naquit à Leamington, près de Manchester, le 12 octobre 1875. Ce n’est qu’à son entrée à l’université de Cambridge que le jeune Alick (tel était le surnom donné à l’enfant par sa mère) prendra le prénom gaélique sous lequel il devait devenir célèbre : Aleister.

Nous avions eu la curiosité, sans révéler tout de suite l’identité du personnage (et sans connaître malheureusement son heure exacte de naissance), de soumettre la date de naissance de Crowley à une amie astrologue. Celle-ci nous avait donné la réponse que voici qui – on s’en apercevra – tombait tout à fait juste : « En considérant la date, on constate déjà “signe d’air vénusien, décan jupitérien”, mais surtout proche du scorpion (et subissant sûrement, fortement cette influence magnétique) et avec forte influence de Pluton, investigatrice de l’au-delà, occultisme et autres dispositions inquiétantes. D’autant plus, surtout que d’autres planètes s’y ajoutent en maisons IV et IX ».

Mais nous voici plongés, dès la naissance du personnage, en plein extraordinaire : alors que les tout premiers souvenirs précis d’un jeune être remontent d’ordinaire à sa seconde année, Crowley se rappelait, lui, les détails de son baptême (accompli par immersion, comme c’était la règle dans la secte protestante de ses parents), célébré au cours du premier trimestre de la vie du bébé.

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On lit en effet (dans les Confessions) : « Il (Crowley a écrit certains chapitres de ses mémoires à la troisième personne.) se souvient de la forme de la pièce, de la disposition de ses meubles, du petit groupe de frères qui l’entouraient et de sa surprise de se voir vêtu d’un long vêtement blanc, d’être soudainement plongé dans l’eau puis remonté ».

Le père de Crowley, un riche brasseur, et sa mère (née Émilie Bishop), d’origine irlandaise, appartenaient tous deux à la secte protestante moderne la plus intransigeante, la plus rigoriste de toutes; son père avait d’ailleurs été parmi ses adeptes de la première heure. Il s’agissait des Darbystes (ainsi nommés d’après leur fondateur, l’austère et fervent révérend Darby) dits aussi Frères de Plymouth, parce que leur première grande assemblée religieuse avait eu lieu dans la cité maritime du même nom (Sud-Ouest de l’Angleterre). Deux traits constituent l’essentiel de cette confession : une croyance à la vérité littérale absolue de la Bible; une grande austérité de moeurs, condamnant non seulement le libertinage mais aussi toute propension à délaisser la recherche personnelle du salut pour se livrer à des distractions profanes, même anodines. Dans le ménage Crowley, la rigueur dépassa toutes les limites. Nul jouet ne sera donné à l’enfant, une seule lecture tolérée : l’Écriture sainte; les distractions puériles seront proscrites. Si le père, tout austère et rigoriste qu’il fût, cherchera pourtant à aimer et comprendre son fils, la mère, elle, poussera l’austérité jusqu’à une monstrueuse insensibilité. Détail remarquable : elle n’embrassera jamais son enfant, même lorsqu’il était tout bébé.

En lisant l’autobiographie de Crowley, on sent qu’il n’a jamais pardonné à sa mère de lui avoir refusé sa tendresse. Son enfance, atrocement frustrée, évoquerait à la rigueur la situation décrite dans Vipère au poing, le célèbre roman (en grande partie autobiographique, on le sait) d’Hervé Bazin – en plus terrible encore, car Crowley était fils unique. Sans nul doute, la sensualité déchaînée du futur mage ne devrait pas être considérée comme seule en cause pour expliquer son donjuanisme : il est incontestable qu’une telle multiplication torrentielle des aventures féminines se rencontrera volontiers – recherche frénétique des tendresses féminines – chez un homme ayant été atrocement privé, dans son enfance, d’amour maternel. Un psychologue ne manquerait pas de remarquer aussi que les attitudes extrêmement cyniques manifestées par le mage vis-à-vis de certaines de ses conquêtes concrétiseront en fait une sorte de vengeance subconsciente rétrospective contre la mère autoritaire et dominatrice.

Aleister Crowley ne pardonnera jamais le rigorisme étouffant auquel il avait été soumis dans son enfance et son adolescence. Citons à nouveau un passage de son autobiographie : « Encore et encore, nous verrons comment le fait d’imposer une théorie antinaturelle et les principes du (soi-disant) christianisme sur un génie particulièrement sain, positif, conscient de la réalité, créa un conflit dont la solution s’exprimait sur le plan matériel par quelque action extravagante. Mon esprit est sévèrement logique…. » Crowley ne cessera de condamner toute discipline imposée, non acceptée, ne s’appuyant que sur une obéissance passive : « Toute loi qui tend à détruire les qualités masculines est une loi mauvaise, aussi nécessaire qu’elle puisse sembler en surface. »

Ce serait une erreur complète d’expliquer l’anticléricalisme d’un Crowley par le refus désinvolte de croire au sacré. Le mage s’expliquera fort bien à ce propos dans ses mémoires : « Le fait est que (…) j’étais le plus religieux des hommes (…) C’est la plus profonde vérité. L’instinct fut masqué pendant longtemps d’abord par les abominations des Frères de Plymouth et des évangélistes (révolte juvénile contre le rigorisme de la secte familiale), ensuite par le monde normal. (Nous touchons là une seconde clef capitale pour comprendre la personnalité de l’adolescent : la difficulté de s’adapter à la vie courante.) Il ne se révéla, sous une forme reconnaissable, qu’à une période ultérieure (à Cambridge, lorsque l’étudiant découvrira l’ésotérisme et les sciences occultes). Mais quand il le fit, il devint l’axe de mon être » (The confessions of Aleister Crowley – pp.92 et 93.)

Il n’empêche que, par-delà même une récolte furieuse du jeune homme contre le rigorisme familial, Aleister Crowley se révèlerait un cas exceptionnel mais significatif : celui de l’Européen ayant fini par se sentir – sur le plan spirituel – beaucoup plus « asiatique » qu’« occidental ». Le mage le notera lui-même, en tentant de faire intervenir une hérédité mythique extrême-orientale (méconnue) du côté maternel : « De même que sa mère avait été surnommée la petite chinoise à l’école (en raison de la forme de son visage), de même sa fille, Lola Zaza (l’un des enfants de Crowley), a le visage mongol encore plus prononcé. Sa pensée (celle de Crowley) suit cette indication. Il n’a jamais été capable de sympathiser avec aucune religion ou philosophie d’Europe ; de la pensée juive ou musulmane, il n’a assimilé que le mysticisme des kabbalistes et des soufis. Même la psychologie hindoue (…) ne lui donna jamais pleine satisfaction (…) le bouddhisme lui-même échoua à gagner sa dévotion. Mais il se trouva tout de suite chez lui avec le Yi-King ( le grand classique chinois, à la fois révélation métaphysique et méthode divinatoire) et les écrits de Lao-tseu ».

Mais revenons à l’enfant. On devine la frustration constante de toutes ses années de formation, sans influence extérieure qui aurait été susceptible – aussi modestement que ce fût – de constituer une sorte de compensation au rigorisme familial : dans les pensionnats qu’il fréquentera, très sévèrement tenus par des Frères de Plymouth, il rencontrera la même atmosphère puritaine.

La mort de son père (dans la nuit du 5 mars 1887 – l’enfant l’avait vu en rêve) coupera le jeune Crowley du seul être masculin qui, malgré son austérité, aurait été capable de le comprendre. Venu aider la mère, plus puritaine que jamais, le frère de celle-ci, Tom Bond Bishop, portera à son comble le rigorisme familial. À 47 ans (l’âge auquel il commencera à rédiger ses mémoires), Aleister Crowley en voudra encore à son terrible oncle, dont le fanatisme biblique s’accompagnait d’un total mépris pour les émerveillements de l’âme enfantine : « Il (l’oncle) avait fondé la Children’s Scripture Union (Union Scripturaire pour les Enfants) et la Children’s Special Service Mission (Oeuvre missionnaire spéciale pour les enfants). La première dicte aux enfants quels passages de la Bible ils doivent lire chaque jour ; la seconde les arrache à leurs jeux sur la plage et les livre aux divagations de pieux diplômés ou de geysers évangéliques appointés (hired Gospel-geysers). » Heureusement, sa tante Ada lui manifestera une relative compréhension.

Ce rigorisme familial forcené se retrouverait hélas au pensionnat. À 12 ans, l’adolescent subira un trimestre et demi de punitions et brimades systématiques pour avoir été l’innocente victime d’une stupide accusation faite par un camarade malveillant et mythomane : celui-ci avait été raconter au directeur que, lors d’une visite au domicile familial, il avait vu Crowley gisant ivre mort au pied de l’escalier ! Toute sa vie durant (l’injustice marque à jamais une âme d’enfant). Aleister se souviendra de cette si sotte affaire. Il se trouvera révolté plus encore sans doute par la perpétuelle obsession des « péchés sexuels » manifestée dans les établissements scolaires, et d’autant plus qu’il se verra un jour (il pourra, heureusement, se justifier) faussement accusé d’homosexualité par un camarade. C’est à 11 ans, à la mort de son père, que le jeune Crowley avait osé en son for intérieur – sans pouvoir certes l’extérioriser encore – prendre le contre-pied systématique du christianisme familial, soutenant les ennemis de l’église, proférant même en secret des prières sacrilèges pour demander l’anéantissement final de tous les Frères de Plymouth. Comme il arrive si souvent en pareil cas, le rigorisme religieux des parents – de la mère surtout – avait eu l’effet contraire à ce qu’ils souhaitaient. Sa mère avait pris l’habitude, chaque fois (et cela revenait souvent) qu’elle sentait le garçon devenir rétif et révolté, de le comparer à la « Bête de l’Apocalypse ». Aleister finira par arborer de son propre chef le titre sacrilège de « bête de l’Apocalypse », en réaction directe aux stupides apostrophes de sa mère. Voici, à cet égard, le témoignage de son ami John Symonds (introduction aux Confessions d’ Aleister Crowley) :

– Pourquoi vous appelez-vous « la bête », lui demandais-je lors de notre première rencontre.

– Ma mère m’appelait la « bête », répondit-il à ma grande surprise.

Au pensionnat de Tonbridge puis à la sinistre Public School de Malvern, tenue elle aussi par des Darbystes esclaves de leur littéralisme biblique délirant. Crowley pourtant se montra – en dépit d’une naïve discipline étouffante – un excellent élève , dans les langues classiques comme en mathématiques. Si, lors de ses séjours dans la maison familiale de Streatham (dans la banlieue sud de Londres), le rigorisme maternel apparaissait plus implacable encore que la discipline du collège (l’adolescent était obligé de s’enfermer dans les cabinets pour lire tout ce qui n’était pas la Bible ou des ouvrages de piété), le futur mage pouvait néanmoins commencer de se construire son propre univers imaginatif. Même les éléments négatifs de son « dressage » n’étaient pas sans avoir leur possible transmutation positive ultérieure : des séances familiales de lecture biblique. Aleister Crowley gardera toute sa vie un intérêt poussé pour l’exégèse scripturaire – qu’il utilisera évidemment d’une manière bien peu conforme aux voeux pieux des Frères de Plymouth.

Il est d’ailleurs extraordinaire que le jeune Crowley ne soit pas devenu, par réaction logique bien compréhensible contre le délirant rigorisme familial, un sataniste pur et simple, un « adorateur du diable » s’identifiant à sa propre légende. En réalité, le cas d’Aleister Crowley illustrerait à merveille une distinction fort méconnue et pourtant capitale : celle qui sépare le luciférisme du diabolisme courant. Crowley fut sans contexte un mage luciférien ; il ne sera jamais un « diaboliste », un adorateur systématique du mal. Nous verrons qu’une telle distinction, loin d’être une simple nuance, s’avère capitale pour une compréhension vraiment juste de la haute magie.

Pour être impartial, il conviendrait de remarquer que s’il avait reçu une éducation rigoriste d’un tout autre type que celle des Frères de Plymouth, le jeune Crowley se serait également révolté – en secret tout d’abord puis ouvertement, une fois devenu un jeune homme – d’une manière analogue. Imaginons l’adolescent élevé, par exemple, dans une famille catholique espagnole très rigoriste, chez des musulmans wahabites d’Arabie Saoudite ou encore chez des brahmanes particulièrement soucieux d’orthodoxie rituelle et de pureté sexuelle : la révolte , rentrée mais furieuse, de l’adolescent, eut été, nous en sommes sûrs , absolument identique.

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Leila Waddell (1880–1932)

Crowley ne cessera, tout au long de sa carrière de mage – et en prêchant lui-même d’exemple de dénoncer les conséquences terribles du rigorisme sexuel. Il écrira : « Aussi longtemps que les relations sexuelles se trouvent compliquées par des considérations religieuses, sociales et financières, aussi longtemps causeront-elles toutes sortes de comportements lâches, déshonorants et répugnants. » Il n’est donc pas étonnant de voir les jeunes hippies adeptes de la liberté sexuelle ranger Crowley parmi leurs maîtres à penser. On trouverait même chez lui des prises de positions qui, en 1972, rejoignent tout à fait l’optique de penseurs d’avant-garde. Il faudrait citer, à cet égard, un passage où le mage dénonçait les terribles dangers qui menaceraient de plus en plus le monde contemporain pour n’avoir pas su « instaurer un système par lequel tous ses membres peuvent être nourris convenablement sans conflits et les rebuts éliminés sans dommages » (n’était-ce pas une prise de position lucide au sujet des conséquences de la pollution industrielle croissante ?).

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Au cours de l’été 1891, Crowley va bénéficier d’une aubaine providentielle : sa famille l’envoie, pour les vacances, parcourir le Sud-Ouest de l’Angleterre, sous la surveillance d’un précepteur, Archibald Douglas, que l’on croyait (bien à tort) très rigide. En effet, non seulement ce jeune homme traite l’adolescent en libre camarade mais il entreprend de lui faire partager ses propres plaisirs, réjouissances et divertissements. L’élève n’avait guère besoin d’être encouragé à la recherche délibérée des plaisirs de la vie qui lui semblaient paradisiaques. “Le christianisme, écrit-il avec une cynique candeur, s’évanouit à l’aube.” Fort précocement, il fit même la découverte de l’amour physique avec une jeune actrice du théâtre de Torquay. La mère et l’oncle s’aperçurent hélas des singulières tolérances du précepteur, mais il était trop tard : dès lors, l’adolescent guettera les moindres occasions de rompre avec l’impitoyable rigorisme familial. Il se vantera même, après coup, d’avoir réussi, sans se faire prendre à posséder une jeune femme de chambre sur le propre lit de sa mère…

Pour concrétiser sa révolte bouillonnante contre tous les conformismes, le collégien, fasciné par les expériences du laboratoire de chimie, aura l’idée saugrenue – le 5 novembre 1891 – de voir ce qui se passerait en allumant la mèche d’une énorme jarre remplie à se rompre d’un mélange explosif et amenée dans la cour du collège… La mise à feu déclencha une explosion très violente qui, curieusement, ne fit que casser de nombreuses vitres dans le voisinage. Quand à l’adolescent, qui aurait dû être tué ou devenir aveugle (le mélange lui avait en effet explosé aux yeux), il en sera quitte pour l’extraction douloureuse des 400 petits éclats variés qui lui avaient pénétré – mais sans dommage, ce fut un vrai miracle – le visage.

Durant des vacances d’été dans une famille amie de la sienne, à Eastbourne, Crowley devait découvrir – en faisant à maintes reprises l’ascension du Beachy Head, la si haute falaise qui domine la Manche en cet endroit de la côte anglaise – , les saines joies de l’escalade, qui devaient devenir par la suite l’une de ses plus merveilleuses sources de joie, dans les Alpes (1894) puis au Mexique et dans l’Himalaya.

En fin de compte, après un scandale retentissant dans la famille qui l’hébergeait à Eastbourne (il prend furieusement parti contre la décision de s’opposer au mariage de l’une des filles de la maison avec un jeune homme qui avait le malheur de n’être pas membre des Frères de Plymouth et qui refusait de se convertir à la secte), sa mère et son oncle s’apercevant que le jeune homme se révoltait de plus en plus ouvertement contre la religion et qu’il refuserait toujours d’être des leurs, décidèrent de le laisser désormais tranquille, de se désintéresser de son « salut ».

On pourrait à juste titre s’étonner de voir qu’après tant de rigorisme impitoyable, la famille ait laissé le jeune homme soudain libre de mener , à Cambridge, une vie de totale insouciance, sans même subir des restrictions financières. Peut – être que sa mère espérait-elle assister à un retour penaud de l’enfant prodigue ? Le fait est que le jeune étudiant se trouvait dès lors complètement libre de ses actes. Un an après son entrée à l’université, il hérite de son père, ce qui – comme il se montre émancipé – l’autorise pratiquement à dilapider à volonté des sommes énormes. Jusqu’à sa mort, Crowley n’aura aucune notion élémentaire de la valeur de l’argent. Comme il l’avoue naïvement : « Après cela (ma majorité), ce fut une simple question de signer un chèque, ce qui ne me donnait aucune idée de la nature de la transaction en cause. » En quelques années, le jeune homme viendra à bout du copieux héritage paternel : le goût raffiné du luxe le plus somptuaire, la volonté constante de se mettre ne valeur, les folles générosités aussi (Crowley ne cessera, en ses périodes de prospérité, de prêter de l’argent autour de lui, sans jamais se préoccuper d’une éventuelle récupération des émoluments versés) le mettront à sec. A plusieurs reprises, Crowley disposera à nouveau de ressources financières importantes (par la rencontre de disciples admiratifs et généreux, par le succès réel de quelques-uns de ses livres, sans doute parfois aussi par les services secrets) ; chaque fois, il ne tardera guère à les dilapider avec étourderie et à se retrouver plongé dans des difficultés insurmontables. Il s’impose de ranger Aleister Crowley parmi les hommes qui, toute leur vie durant, demeureront des adolescents inaptes à gérer les sommes leurs passant par les mains. Et d’autant plus que le choix délibéré d’une vie dorée par le jeune homme affranchi du pesant rigorisme familial revêtait à ses yeux l’importance d’une spectaculaire bravade, d’une vengeance triomphale contre les douloureuses contraintes connues au foyer et au collège. Trait tout à fait révélateur : lors de son premier séjour à Paris, Aleister Crowley, tout jeune encore, fera exécuter par l’un de ses amis peintres un grand tableau le montrant tel qu’il aurait voulu être à l’âge de 10 ans : un petit lord tout vêtu de velours et de soie, à la chevelure bouclée, trônant émerveillé devant le splendide parc du château ancestral. Dans l’un des coins supérieurs, trône le blason de la noble famille à laquelle Crowley aurait souhaité appartenir.

Il est indéniable qu’outre l’impitoyable rigorisme religieux qui lui avait tant pesé, l’adolescent ne pardonnait pas à ses parents de n’avoir été que des bourgeois aisés : il aurait voulu naître d’une famille issue de l’aristocratie. Non seulement il se parera plus tard de ronflantes identités d’emprunt (Comte Svareff, Lord Boleskine , etc.), mais on le verra également s’inventer une filiation prestigieuse (de vieille noblesse gaélique) du côté maternel – et finir lui-même par y croire. Il ira jusqu’à prétendre , avec le plus grand sérieux, que le nom de son aïeul du côté paternel avait été , lui, formé par altération progressive de Kéroualle, nom d’une très vieille famille bretonne illustrée au 17ème siècle par l’une des grandes favorites de Charles II . Louise de Kéroualle, que le souverain britannique avait fait duchesse de Portsmouth. Crowley se persuadera aussi, au moment de la rédaction de ses mémoires, que le nom « Crowley » dérivait de « Kéroualle ». En ce qui nous concerne, nous avouons ne pas en être convaincus outre mesure, malgré une vague ressemblance phonétique !

C’est le 1er octobre 1895 que le jeune homme s’était inscrit au collège de la Trinité, l’un des plus réputés de l’université de Cambridge. À l’en croire, il ne se passionnera, au cours de ses années d’étudiant, que pour la poésie, la magie (orthographiée sous la forme archaïque Magick) et la préparation du programme d’escalades à réaliser durant les vacances d’été. Mais s’il refusera, avec un dédain tout aristocratique, de préparer le moindre examen, l’erreur totale serait de croire qu’il figurera parmi les stupides étudiants trop riches ne se donnant même pas la peine d’assister aux cours et de travailler. Il se fera remarquer, au contraire, par ses dons très variés. qui s’exprimèrent par le choix d’un vaste programme d’études où les mathématiques et le latin voisinaient avec les langues étrangères (il apprendra même le russe),la philosophie, l’histoire des religions. On verra ainsi « A.E. Crowley », malgré sa jeunesse, appelé à figurer parmi les collaborateurs – pour un ou deux articles consacrés à la magie — de la volumineuse et remarquable Encyclopedia of Religion and Ethics publiée sous la direction du professeur Hastings. Dès ses années d’étudiant, Crowlev se distingue en effet comme l’être prodigieusement doué, très polymorphe, capable de se consacrer sans dangereuse dispersion aux curiosités et aux actions les plus variées – assumant à Cambridge.

Les deux rôles d’ordinaire opposés : d’une part celui de l’étudiant désinvolte et très riche entouré d’une petite cour de flatteurs et parasites – d’autre part, celui de l’être studieux capable de picorer ses délices aux recherches érudites les plus serrées. C’est à Cambridge que le jeune étudiant fait choix pour remplacer les deux prénoms familiaux, trop « bourgeois » à ses yeux, d’Edward et Alexander – d’Aleister, qui était la transcription gaélique du second (Alexandre). Comme bien l’on pense, à cet âge, Crowley, tout heureux d’échapper aux contraintes familiales, se lancera dans ce qui constitue pour tenir un langage psychanalytique « un défoulement en règle ». C’est alors qu’il écrit et qu’il imprime à ses frais deux recueils de vers franchement pornographiques : White Stains (Taches blanches), description par le détail des diverses perversions sexuelles portraiturées dans les épais volumes de la Psychopathia sexualis du docteur Krafft-Ebing (celle-ci venait d’être publiée) et Scented Garden (‘Le jardin embaumé’, sous-entendu : celui des voluptés charnelles). L’étudiant multiplie les expériences, avec des femmes de toutes conditions, y compris avec des prostituées de bas étage. Se penchant rétrospectivement sur ces “activités” sexuelles si multiples, Crowley reconnaissait sans détour qu’il n’y trouvait pas seulement sa revanche totale contre l’affreuse appréhension théologique du « péché charnel », mais que des expériences aussi fréquentes « … lui apportaient beaucoup de joie ». Son seul regret : avoir été oblige de perdre du temps à chasser des conquêtes, à courtiser de nombreuses femmes alors que – l’expression est amusante – un jeune homme normal devrait (estimera le nostalgique Crowley de quarante-sept ans rédigeant ses mémoires) recevoir ses libres facilités, apparaissant chaque soir sur l’escalier de service sans plus de complication que la bouteille de lait du breakfast (« The stupidity of having had to waste uncounted priceless hours in chasing what ought to have been brought every evening with the milk »)

Malgré cette vie sexuelle désordonnée, malgré toutes ses cyniques prises de position ultérieures sur les femmes, le « cas Crowley » se réduirait-il donc à l’exemple classique du sujet qui découvre très tôt la débauche et qui demeurera sa vie entière un libertin cynique ? Tout laisse voir, au contraire, la forme romantique du donjuanisme de Crowley : il sera l’homme qui multiplie sans cesse les expériences dans l’espoir de trouver un jour enfin son vrai complément féminin. Plusieurs fois, Crowley – et jusqu’à un âge très mûr – croira avoir découvert la vraie compagne prédestinée. Chaque fois à tort, hélas !

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Au point de vue physique, il faudrait mentionner un accident ; très douloureux et dont, vingt-cinq années plus tard encore, Crowley subira périodiquement les retombées : s’étant rendu à la patinoire de Londres (le patin à glace le passionnait beaucoup), il se heurta accidentellement à un patineur – lequel n’était autre (ceci dit pour la petite histoire) que le duc d’Orléans, prétendant au trône de France. La chute fut brutale et malencontreuse ; elle lui causa une cystite. Autant dire, tout un mois d’atroces souffrances, et d’incurables séquelles…

L’étudiant ratera de peu une possibilité d’aller guerroyer en Espagne « pour la défense d’une noble cause perdue » : il se lie d’amitié avec un riche aristocrate britannique. Lord Ashburnham, qui rêvait de monter un corps de volontaires anglais, destiné à secourir les troupes de don Carlos. Mais l’expédition fit long feu, le yacht du lord, bourré d’armes destinées aux soldats carlistes, ayant été arraisonné par la marine espagnole. Crowley ne retirera de l’affaire qu’un titre (authentique. estimait-il) de chevalier, donné par un aristocrate ibérique, l’un des lieutenants de don Carlos.

Toujours à Cambridge, Aleister Crowley se vit offrir une autre possibilité qu’il rejeta cependant avec dédain, car, disait-il, il ne voulait pas « être mené par des femmes » : celle de devenir membre d’un groupe de sorciers (Witches). Une précision s’impose : il n’était pas du tout question ici de la sorcellerie au sens français courant du terme (pratiques magiques sacrilèges associées au désir de se vouer à la pratique systématique du mal : envoûtements, sorts, etc.) mais d’une survivance secrète d’un culte britannique ancestral de la fertilité agraire, c’est-à-dire de la religion magique autochtone, pratiquée avant même l’introduction des divinités celtes puis grecques et romaines.

En revanche, le jeune Crowley donnera son adhésion à l’Église celtique, c’est-à-dire à un culte sacerdotal qui se réclamait d’un christianisme fortement ésotérique (une place centrale y était accordée à la légende du Saint-Graal), développé dans les îles Britanniques antérieurement à l’introduction du christianisme latin. Il ne s’agissait nullement chez le jeune homme d’une vague curiosité, encore moins d’une sombre hypocrisie : si Crowley s’était si fortement révolté contre le rigorisme des Frères de Plymouth et si les autres dénominations chrétiennes communes (catholicisme ou branches du protestantisme) ne le satisfaisaient certes pas davantage. Il n’était pas un véritable ennemi du christianisme, même si sa manière de concevoir les traditions chrétiennes différait singulièrement de l’interprétation habituelle des dogmes et même si, loin d’être pour lui révélation unique et privilégiée. Le christianisme n’apparaissait à ses yeux que comme l’une des formes, l’une des manifestations historiques de la Tradition suprême. Crowley ne niera jamais la stature spirituelle du Jésus historique ; mais il ne le considéra jamais non plus que comme l’un des Maîtres de sagesse qui avait réussi à indiquer aux hommes la voie d’une libération déificatrice.

Il nie, en revanche, que les préceptes de Jésus soient universels : selon Crowley, Jésus s’adressait à une minorité de disciples, ceux capables de se retirer de la vie courante et de rompre tous leurs liens familiaux et sociaux.

Au cours de sa carrière de mage, Aleister Crowley deviendra – nous le verrons – « Patriarche » d’un culte secret et instituera les rites imposants et minutieux des « messes gnostiques ». Mais, entre-temps, les années passées à Cambridge seront décisives pour toute sa carrière future. Un de ses livres de chevet était, à cette époque la Nuée sur le Sanctuaire, traité écrit à la fin du 18ème siècle par l’alchimiste rosicrucien Carl von Eckartshausen et dont le thème central fascinait le jeune homme. On y trouvait l’affirmation précise de l’existence d’une « Église intérieure », d’un Sanctuaire secret demeurant, à travers les âges, gardien du trésor caché des vraies traditions sacrées.

C’est à Cambridge aussi que Crowley fera (en mai l898) la connaissance du peintre Gerald Festus Kelly, futur président de l’Académie Royale, et qui, plus tard, siégera au sein de la société secrète rosicrucienne de l’Aube dorée.

Dès ses années d’étudiant, Crowley se montrera, pour avoir mis à profit toutes ses vacances, un grand voyageur, parcourant non seulement l’Europe occidentale, mais des pays plus lointains. On le verra par exemple à Stockholm où, le 31 décembre 1896, il vivra l’expérience d’une véritable libération intérieure – chose curieuse, elle se répétera douze mois après, Jour pour jour – qu’il nous relate en ces termes : « … ma nature animale se tint apaisée et fit silence en présence de l’immanente divinité du Saint Esprit ; omnipotent, omniscient et omnipotent, s’épanouissant néanmoins dans mon âme comme si les forces entières de l’univers étaient de toute éternité concentrée et rendues manifestes dans une seule rose “.

Et s’il avait étudié le russe, c’était essentiellement pour pouvoir faire le déplacement (longuement rêvé) à Saint Pétersbourg. Désormais, le virus des voyages était, de manière irréversible, incrusté au plus profond de son être… Mais on n’insistera jamais assez sur l’importance des années vécues à Cambridge pour sa formation personnelle: toutes les recherches, toutes les curiosités du mage s’y sont nouées, développées, y ont mûri, y compris son intérêt passionné pour les figures symboliques et divinatoires du tarot, ainsi que pour la vieille méthode divinatoire chinoise par l’examen des trigrammes du Yi-king.

Cependant, il ne faudrait pas omettre de mentionner – Cambridge n’est-il pas à une heure de train seulement de Londres ? – le rôle joué par les fréquents passages du jeune homme dans la capitale anglaise. Si les mondains ordinaires ne le fascinaient guère, il fréquentait en revanche avec délices écrivains, artistes, esthètes, toute la bohème dorée londonienne, et de préférence dans des cadres luxueux, somptueux, éclatants. Toute sa vie, Crowley aimera par exemple l’atmosphère si confortable et feutrée du prestigieux Café Royal, dans Regent Street. Il serait utile de préciser également que ce Café Royal, fondé en 1865, par un Français (Thevenon) établi dans la capitale britannique, abrite en fait toute une série de salles très luxueuses, petites ou, au contraire, de vastes dimensions. Crowley sera parmi les plus célèbres familiers de ce haut lieu londonien.

À sa sortie de Cambridge, le jeune Crowley loue dans Chancery Lane – bien d’autres domiciles londoniens se succéderont dans la vie du mage – un somptueux appartement sous le nom de Comte Vladimir Svareff. Il y transforme deux grandes pièces en oratoires occultes -l’un blanc et l’autre noir, pour symboliser respectivement la lumière et les ténèbres, représentées par les deux colonnes (Jachin et Booz) du Temple de Salomon. Les murs de l’oratoire blanc étaient entourés de six grandes glaces destinées à renvoyer les forces mises en jeu lors des évocations magiques ; l’oratoire noir abritait, outre un squelette, une vaste commode sur laquelle se dressait un autel, lui-même supporté par la grande statue (en ébène) d’un nègre s’appuyant sur les mains. Chacune des deux pièces avait soir propre cercle magique (avec, au centre, un triangle et des pentagrammes) soigneusement tracé sur le sol.

Pourquoi donc Aleister Crowley avait-il, dès son installation dans son premier appartement londonien, réservé deux pièces entières pour y pratiquer la magie ? Était-ce simplement pour épater ses visiteurs ? En réalité la vocation magique de Crowley n’était nullement une forme désinvolte de dandysme. Ce choix personnel avait été orienté, canalisé par une formation très précise, celle issue de son appartenance active à une étrange société secrète qui se réclamait des Rose-Croix : l’Ordre hermétique de l’Aube dorée (Golden Dawn). L’étude attentive des rapports entre Aleister Crowley et cette société secrète, de la manière dont il tentera de mettre en jeu les lois du monde surnaturel, l’élucidation des secrets révélés par cette voie, les instructeurs et les amis qu’il rencontre lors des réunions rituelles. C’est ce qui nous occupe surtout au cours du prochain chapitre, capital dans notre effort de comprendre la personnalité déroutante du mage.

Au préalable, il importerait de bien rappeler ceci : nul homme ne sera plus sérieux que Crowley lorsqu’il s’adonnera à la magie. Il existera certes le Crowley désinvolte, abusant d’un humour sarcastique, l’homme qui, par exemple, avant l’inauguration à Londres d’un nu du sculpteur Epstein, dérobera la feuille de vigne métallique qui devait y être fixée et qui. Dînant le soir même au Café Royal, l’arborera triomphalement sur son smoking… Mais il y aura l’autre Crowley, sérieux, oserions-nous dire … comme un pape. Lorsqu’il pratiquait la magie. Aleister Crowley y voyait non seulement une activité efficace, obtenant des résultats tangibles, mais il y mettait toutes ses réserves intimes d’énergie, toutes les sources vives de sa personnalité profonde, en somme un véritable sens du sacré.

Extrait de Aleister Crowley. Le plus grand des mages modernes, Serge Hutin.

Annexe : Serge Hutin et l’OTO

« Serge Hutin, c/o Madame Gilberte Durand, 32 allée Arago, 66500 PRADES.

Prades, le 24 février 1995.

Bien cher ami et Frère Philippe,

(…) 2° J’ai eu hier le contact soudain avec mon amie disparue (qui avait elle-même atteint, dans une branche belge je crois, le IX° degré de l’Ordre), et qui m’a laissé entendre mon intérêt à devenir membre de l’O.T.O., et à en gravir le plus rapidement possible les degrés successifs. Selon elle, ce serait la seule organisation actuelle capable de m’apporter la protection et les pouvoirs qui me seraient nécessaires (bien que par approximations; car, pour pouvoir donner toute ma mesure, il m’eût fallu vivre avec ma compagne prédestinée : ELLE).

(…)

De tout cœur, avec d’immenses excuses pour vous importuner ainsi, bien fraternelle accolade de Serge ».

« Serge Hutin, c/o Madame Gilberte Durand, 32 allée Arago, 66500 PRADES.

Prades, le 7 mars 1995.

Bien cher Frère et Ami Philippe,

Je te salue par tous les points du Triangle!

Comme vous le voyez, j’use d’une formule non pas “volée“ en une lecture d’un document de l’O.T.O., mais parce que je l’ai apprise dans ce qui est (pour dire le mot) une version bien édulcorée de l’O.T.O., “incolore, inodore et sans saveur“. (…) Quand elle aura lieu à Paris, mon admission au sein de l’O.T.O. sera donc pour moi un HONNEUR (vous n’admettez pas n’importe qui envoyant son inscription… et le droit correspondant), mais correspondra exactement à ce que j’attendais en matière de voie initiatique.

Bien fraternelles pensées de Serge Hutin. »