Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 26 janvier 2016

Par Fabre des Essarts.

Il y a dans l’accomplissement des grandes œuvres de l’homme, de mystérieuses poussées auxquelles il ne saurait se soustraire.

Le travail surgit sous l’effort, prodigieux d’audace, superbe d’harmonie et d’unité, admiration des siècles qui passent devant lui.

C’est qu’une pensée une, immensément une, préside toujours à de telles œuvres, et que cette pensée vient d’En Haut.

C’est le cas de la plupart des cathédrales du Moyen-âge, et plus particulièrement de Notre-Dame de Chartres, à la genèse de laquelle nous allons faire assister nos lecteurs.

Sur le point le plus élevé de la cité des Carnutes, à laquelle les Romains avaient donné le nom d’Austricun, dérivé de celui d’Autura qui désignait la si pittoresque petite rivière qu’aujourd’hui nous appelons l’Eure, se trouvait, au début de l’ère chrétienne, une grotte sacrée où les vieux druides honoraient la vierge qui devait enfanter : Virgo paritura[1]. On y rendait aussi un culte à Teutatès, qui n’est peut-être que la forme trine du Thot égyptien, Thot-Hermès, le trois fois Thot, le trois fois très-grand, autrement dit le Dieu Trismégiste.

Or, quelle est cette vierge qui doit enfanter ?

Un gnostique averti n’a pas de peine à y reconnaître notre Paraclet, Notre-Dame le Saint-Esprit, cette divine Vierge de Lumière qui enfantera le salut de l’Humanité et aura parfait la réalisation de l’Adam-Kadmôn2.

Rien d’étonnant qu’elle eut pour parèdre le Dieu tout-puissant dont le Tau est l’emblème hiératique : Thot= Tau.

Comment ces notions de haute science étaient-elles parvenues des antiques sanctuaires d’Égypte au pays des Carnutes ?

Si les druides ne nous avaient pas aussi jalousement caché leur histoire, nous le saurions. Mais il faut se résigner à l’ignorer à jamais.

Lorsque les prêtres chrétiens évangélisèrent la cité carnute3, ils déclarèrent que la vierge féconde n’était autre que Marie de Nazareth, l’humble mère du Christ, et une première chapelle chrétienne s’édifia sur la grotte druidique.

Cette construction, de dimensions apparemment exiguës, fut brûlée en 743 par Hunald, duc d’Aquitaine. Une autre la remplaça qui fut à son tour incendiée en 858 par des pirates danois. L’évêque Gislebert construisit une nouvelle église sur un plus vaste plan.

Mais il semblait que l’âme druidique eut voué la demeure des dieux nouveaux au féroce Tarann, le dieu du feu destructeur. L’église de Gislebert fut à demi dévorée par les flammes en 962 ; l’incendie de 1020 en fit un tas de ruines.

Sous l’évêque Fulbert, le vieux phénix de pierre renaquit une fois de plus de ses cendres. Ce riche et généreux prélat réalisa une cathédrale d’une beauté et d’une grandeur extraordinaires et il la laissa à peu près achevée, lorsqu’il mourut en 10284.

Mais, en 1194, un sinistre plus terrible que tous les autres éclata, qui transforma les charpentes en effroyable brasier, renversa la plupart des maîtres-murs et fit ruisseler en flots de lave ardente le plomb de la toiture et le verre des fenêtres5.

Il était écrit que l’Éon protecteur de l’âme de la vieille cathédrale finirait par triompher du Kakodémon qui, depuis tant de siècles, s’acharnait après elle. L’incendie était à peine éteint que maîtres-maçons, tailleurs de pierres, charpentiers, verriers et imagiers, se mirent à l’œuvre.

Et bientôt sur toutes ces ruines, puissamment, patiemment, avec la vigueur de sève qui fait sortir du sol l’arbre qui deviendra un jour la forêt, commença à s’élever cette merveille de l’art Constructif en France, cette incomparable basilique de Chartres que les plus insensibles ne visitent pas sans un frisson au cœur.

L’un de ces dimanches, accompagné d’un jeune et savant archéologue, le cathédralisant Marcel Helli, à qui je dois de mieux connaître les secrets de l’art gothique, je me suis donné le régal mystique d’y passer ma journée entière.

J’ai vu l’aurore pénétrer doucement à travers ses somptueux vitraux et la baigner graduellement d’une lumière tendre et veloutée, image de la descente de la Sophia céleste en l’âme du Parfait, puis le grand jour faire éclater les maîtresses-verrières de l’abside et du chœur dans une triomphante fanfare de toutes les couleurs du prisme, évocatrice de l’ascension de l’âme rédimée vers les cimes pléromatiques.

J’ai assisté à la grand-messe : les dalmatiques de moire et de brocard, la chasuble brodée d’or, les chapes étincelantes, ont rayonné à leur tour dans la clarté des cierges et les enivrantes fumées de l’encens, me rappelant les hiérophanies de nos anciens rites, et j’ai frémi d’un saint émoi, déplorant toutefois la disparition du grand aigle johannite dont les deux choristes, isolés au milieu du chœur, semblaient tristement souligner l’absence.

Le majestueux plein chant, dans sa toute pureté, affranchi de ces placages de morceaux d’opéras et de ces musiques plaisantines qui font rage en nos églises parisiennes, m’a divinement bercé et l’adaptation de ces religieux accords se faisait d’elle-même en ma pensée aux paroles du rituel Valentinien :

Victoriam Pleromatis

Celebremus gratiæ ;

Charitatem majestatis

Adoremus gloriæ;

Æonibus beatis

Sit hymnus lætitiæ !

Puis le soleil descendit, embrasant la rose et les trois symboliques fenêtres du portail royal, admirable quaternaire représentant le Théos Agnostos, le Dieu surexistant, manifesté en Père, Fils et Esprit.

Puis la nuit vint silencieuse et profonde. Et ce fut une immense forêt que n’éclairait plus, çà et là, que quelque vague vitrail suintant mélancoliquement une lueur violâtre, et où vacillait le pâle lumignon de l’edituus qui m’accompagnait vers la porte en me murmurant les louanges de sa sublime cathédrale.

Et j’eus l’impression de ce chaos primordial où se jouait le Rayon céleste parmi la confusion des formes encore inéveillées. Ils avaient certainement dans les yeux la vision de l’Orient – berceau de la Sainte Gnose – les bâtisseurs de Notre-Dame de Chartres. Comment autrement expliquer qu’ils aient placé à la porte centrale du porche royal cette énigmatique figure de reine ou de sainte, au sourire de sphinx, et, à la porte de droite, cette statue non moins énigmatique et d’une aussi troublante beauté, tenant en main un phylactère ?

D’où sont venus ces divers rois assyriens, coiffés de la tiare orientale, qui se voient aux voussures du même porche et que l’on retrouve sur divers autres points de l’édifice ? L’espèce de vestibule qui fait suite au porche royal et qui constituait autrefois le narthex, avant le déplacement de la façade, est lui-même décoré de colonnes à chapiteaux assyriens. Les vitraux eux aussi, ces vitraux uniques au monde, qui sont une des gloires de Notre-Dame, portent sur leurs panneaux quelques-unes de ces têtes hiératiques, chères à l’Orient, dont le regard inquiétait si profondément le bon Huysmans.

Indépendamment des figures sphingiennes que nous avons vues au porche royal, l’Égypte a fourni un autre apport. Je veux parler de cette disposition spéciale qui montre, aux porches nord et sud, une série d’entrecolonnements unis par de simples plates-bandes.

Regardez ces deux porches par la tranche transversale, située immédiatement au-dessus de l’escalier, et dites-moi s’il ne vous semble pas contempler une des nefs des temples hypostyles de Karnak ou Dendérah.

Cette cathédrale, où partout semble flotter l’âme gnostique, depuis ces huit clochers dressant vers les cieux l’inébranlable symbole de la divine Ogdoade, jusqu’à ce curieux labyrinthe tracé sur le pavé de la grande nef qui rappelle manifestement le double voyage de Sophia, — catabole et anastase – à travers les Éons, cette cathédrale, dis-je, est plus impérissable que toutes les autres. La grande Puissance, qui voulait qu’elle fût, a imposé à ses constructeurs remploi d’une pierre extraordinairement compacte et dure. Le marteau des vandales s’y est brisé. Quant aux vitraux, à part quelques réparations nécessaires, ils sont demeurés à peu près tels qu’ils étaient au 13e siècle. Une miraculeuse sauvegarde est visible.

C’est miracle aussi que le pavé n’ait point été profané par l’installation de quelqu’un de ces abominables calorifères qui sont la honte de presque toutes nos cathédrales, et que la lumière électrique ne souille point ce lieu béni entre tous de sa vilaine et malfaisante clarté.

Il y a bien cette immense machine à roulettes que les sacristains charrient le dimanche devant la table de communion pour la célébration de la messe des tard-levés. Mais ce ridicule accessoire ne trouble que quelques instants la solennelle gravité de la basilique, car, dès que la messe est dite, le buffet-roulant, tout confus, regagne le coin sombre qui lui est destiné.

Que dire du groupe de l’Assomption, dressé par Bridan, au-dessus du maître-autel, et des huit bas-reliefs encastrés dans les entrecolonnements du chœur ? Ces sculptures, quelle qu’en soit la beauté, font certes un étrange disparate en cette chère basilique où tout s’harmonise si glorieusement. Mais un bon gnostique peut-être doit-il applaudir à la présence de cette vierge si belle, si aimable, si attirante, de lignes si esthétiquement pures, d’expression si passionnément idéale. C’est bien encore la Vierge de lumière, la mère du Saint Amour, nous conviant au mystère des célestes voluptés dont cet alliciant sourire nous donne la délicieuse prélibation.

Que de pages je voudrais consacrer à cette féerique clôture du chœur ! Mais c’est avec une plume prise à une aile d’ange qu’il le faudrait faire. Admirons et taisons-nous. Bornons-nous à observer que Jean Soulas, qui sculpta les premiers groupes de la série (1519-1525), avait certainement, lui aussi, des attaches gnostiques, puisqu’il n’a pas craint de puiser ses inspirations dans les Évangiles apocryphes.

Terminons en disant de la cathédrale de Chartres ce que les Romains du grand siècle disaient de la Grèce :

« Tola nostra est ! »

FABRE DES ESSARTS.

La Nouvelle Revue, juillet 1910, tome 16.

[1] Dans son très savant et très intéressant volume sur la Cathédrale de Chartres, publié récemment par la librairie Laurens, M. René Merlet conteste l’origine druidique, de ce qu’il appelle le culte chartrain, sous prétexte que les druides répugnaient à la représentation de leurs divinités.

Mais cette observation n’infirme en rien, du moins quant au fond, la valeur d’une tradition aussi ancienne que respectable.

Autant dire que les protestants n’honorent pas le Christ parce qu’il n’y a pas de crucifix dans leurs temples.

[2] Rappelons une légende romaine relative à la fondation de l’église Ste-Marie in Ara Coeli. Dans le temple de Jupiter Capitolin, l’empereur Auguste vit le ciel ouvert et sur l’autel, an milieu d’un cercle d’or, une vierge tenant un enfant dans ses bras. Une voix disait : « Haec ara filii dei est. »

Dans un recueil de Cancellieri, Notte e festa di Natale, on lit : « Le temple de la Paix fut construit par Auguste en mémoire de la paix donnée au monde par la victoire d’Actium.

Lorsqu’il fut achevé, l’empereur, désireux de savoir combien il subsisterait, consulta l’oracle qui répondit : « Quoadusque virgo pariat… ».

Les Romains reçurent ces paroles comme une promesse d’immortalité, mais lorque le Sauveur naquit à Bethlehem, l’édifice s’écroula et demeura depuis enseveli sous ses ruines.

(Cité par Bourassé, Les plus belles Eglises du monde, Rubrique de Chartres.)

[3] M. Merlet pense que le christianisme ne fit pas son apparition à Chartres avant le IIIe siècle. Mais pourquoi le culte druidique n’aurait-il pas subsisté au fond de la grotte jusqu’à l’arrivée des apôtres chrétiens ?

[4] H. Meriot, op. cit.

[5] Observons que les deux clochers de la façade occidentale, ainsi que trois portes qui avaient été récemment transportées, pierre à pierre, du fond du narthex, à l’entrée de cette façade, eurent peu à souffrir de cet incendie.

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