Incantation par les Dix Noms Divins par Victor-Ămile Michelet.
AINSOPH ! Manteau de nuit que nulle prunelle ne contempla, seuil d’ombre oĂč se brisĂšrent, las d’avoir enfoncĂ© les quarante-neuf portes prĂ©cĂ©dentes, Apollonius et MoschĂ© ! Un jour, Ă©blouissants de gloire, nous pĂ©nĂ©trerons en ton abĂźme avec la confiance d’aborder aux rives de la patrie ! Que le vertige de s’acheminer vers toi, par les voies de la peine, attire nos flancs meurtris dâefforts et blessĂ©s de flĂšches !
Essence de toutes choses, qui couronne d’Ă©ternitĂ© les heures du temps, d’infini les zones de lâespace et les multiplicitĂ©s du nombre, quel que soit mon orgueil d’avoir soupçonnĂ© ton mystĂšre, je ne blasphĂ©merai pas jusqu’Ă projeter ma vaine voix d’homme vers ton silence. Je te sais trop loin de moi, ĂŽ modalitĂ© primordiale de l’Ătre, toi dont la diffĂ©renciation, source de ma vie et source du mal universel, ne fut peut-ĂȘtre, – et câest lĂ les limites de lâĂ©pouvante! – qu’un immĂ©morial accident! Mais par les dix faisceaux de lumiĂšre que projette ton ombre centrale, par les dix conducteurs de tes vibrations, par les dix dĂ©lĂ©gataires de ton Amour, j’appelle les vertus de tes principielles Ă©manations. Organes dâun corps dont tu es le cĆur invisible, je veux que chacun d’eux Ă ma voix tressaille et rĂ©ponde par une affusion de ses Ă©nergies vers mon sein. Ma force leur commande et ma faiblesse les supplie.
I
EHEYEH ! L’Ćil n’a jamais vu ta simple majestĂ© trĂŽner dans l’EmpyrĂ©e, ni dans ton long visage ceint de la couronne dâĂ©clairs, ta bouche qui ordonne aux Animaux Saints les courses vertigineuses au trĂ©fonds du mobile premier, et profĂšre les noms signifiant les choses. Je veux que le Prince aux faces de sĂ©rĂ©nitĂ© introduise devant ta face adombrĂ©e, la thĂ©orie bariolĂ©e de mes violents dĂ©sirs, qui vers toi gravirent, maudits et flagellĂ©s, les neuf degrĂ©s de lâĂ©chelle des cieux.
II
YAH ! Mon imagination de poĂšte, humanisant le mirage de ton essence, et le nichant dans la coque de l’Espace, entrevit le geste de tes mains dans une nuit peuplĂ©e dâĂ©toiles, au-delĂ de l’orbe des planĂštes dont notre soleil est le centre. Les races dont je suis issu crurent voir ton reflet dans les yeux doux dâun homme aux cheveux roux qui, nĂ© dans une Ă©table, entre le bĆuf et lâĂąne, fut clouĂ© sur une croix; et des femmes adorĂšrent autour du front sanglant de ce jeune homme ton reflet pĂąli. Ton Sein, vĂȘtu de la Sagesse, sort de la semence d’un pĂšre. Que tes mains occupĂ©es Ă jongler avec les Roues, avec les sphĂšres symbolisant tes idĂ©es, revĂȘtent de luciditĂ© les troubles de mes vĆux! Lâesprit humain sombre facilement dans le chaos. Que Raziel, ton gĂ©nie confident, fasse entendre sa voix dans le buisson ardent qui teinte mes dĂ©sirs d’un reflet de flamme!
III
JODHĂVAUHĂ ! Jâai vu de lâhorizon un rayon de soleil illuminer d’une rougeur fauve le ventre blanc de la colombe incrustant sur le ciel, par la perpendicularitĂ© de ses ailes Ă©ployĂ©es, une apparence cruciale. Ainsi tu lustres dâune vibration de ton intelligence la vie manifestĂ©e. De ton sein les Anges Grands et Forts vont investir le vieillard Saturne du pouvoir de commander la crĂ©ation et l’effacement des formes. En chape noire constellĂ©e de grenats le front diadĂ©mĂ© de plomb triste, me voici brĂ»lant la fleur de soufre, afin que tu m’emportes en esprit, ĂŽ fumĂ©e d’azur, jusqu’aux limites suprĂȘmes du domaine sidĂ©ral, au bord du monde empyrĂ©en. Tu me guideras, Zaphkiel, dans les tĂ©nĂšbres du MystĂšre oĂč s’engouffre mon audace, et tu m’AurĂ©oleras d’immortalitĂ©, en dĂ©pit du sinistre dĂ©mon Zazel, qui ricane de bientĂŽt conduire Ă la dĂ©crĂ©pitude, puis Ă la pourriture dĂ©finitive, ma forme et mon sang.
IV
EL ! En ta droite le sceptre aux trois branches, et l’index rigide comme un juvĂ©nile phallus, c’est toi qu’OrphĂ©e distingue sur le sommet Olympe, magnifique et misĂ©ricordieux, projetant lâessaim lumineux des Dominations vers la sphĂšre de Jupiter. Le bois d’aloĂšs et la muscade consumĂ©s dans les cassolettes ennuagent de leurs fumĂ©es mon front cerclĂ© dâĂ©tain, mes membres Ă l’aise sous la robe bleu-clair mouchetĂ©e de topazes. Tu mâapportes le sceptre, Zadkiel, le bĂąton du commandement. Inaccessible aux suggestions dâHismaĂ«l, je ne le brandirai qu’au nom de la justice et de la misĂ©ricorde adorable.
V
ĂLOHIM GHIBOR ! Car les dieux aussi, comme les hommes et les gĂ©nies planĂ©taires, ont un corps taillĂ© dans la beautĂ© de la matiĂšre. En ta chair fauve coule un sang merveilleux, ĂŽ dispensateur de la force! PĂšre des cĆurs hĂ©roĂŻques, au baiser des Puissances que tu lui dĂ©lĂšgues, Mars reprend la force pour les luttes. Voici: casquĂ© d’acier, en gonelle ponceau qu’enflamment un scintillement de rubis, les vapeurs de storax dilatent ses narines: SamaĂ«l, archange dont on entrevoit le menton robuste aux lueurs brusques de lâĂ©pĂ©e, sur mes reins ceints de cuir tu verseras l’huile de la force, et tu donneras l’Ă©nergie agressive et la rĂ©sistance pour le combat perpĂ©tuel de vivre, pour la rĂ©volte sainte et juste colĂšre. Et contre Barzabel, le violent dĂ©mon de la brutalitĂ©, de la haine et du ravage, j’Ă©tendrai la pointe du glaive consacrĂ©.
VI
ĂLOHA ! Tu mĂ©dites le songe lumineux de la beautĂ©. Sur les ailes des Rois de la Splendeur, tes regards arrivent Ă travers le brasier vital du Soleil jusqu’au front du poĂšte aurĂ©olĂ© dâor. Parmi le radial chĆur des Apollonides, ĂŽ BeautĂ©, j’Ă©tais nĂ© pour adorer ta face! Sur mes cheveux la tiare dâor Ă triple Ă©tage, en chape d’orfroi ocellĂ©e d’escarboucles, voici que je jette sur les charbons ardents les larmes du mastic et les fleurs du laurier. RaphaĂ«l ou Phoibos, ĂŽ Prince de Gloire, tu rempliras mon sein de la joie d’ĂȘtre au monde. Depuis le sensuel frĂ©missement devant les grĂąces de la forme et les sĂ©ductions des couleurs jusqu’Ă l’extase envolĂ©e vers d’inattingibles entĂ©lĂ©chies, jâascends dans ton sillage vers le sommet oĂč resplendit la beautĂ© absolue. BeautĂ©, quelle brute t’a dite pĂ©rissable? Ton essence immarcescible, comme ton apparence mortelle, la LumiĂšre qui les procrĂ©a, propage leurs reflets dans la sphĂšre d’Ă©ternitĂ©. Pour les yeux des Voyants, il nâest pas de splendeur Ă©teinte. Je te conjure, Sorath !
VII
IODHĂVAUHĂ TSĂVAâOT ! Câest par la Victoire que tu te manifestes, par la victoire de la vie sur la mort. Ta semence suscite les Ălohim vers la sphĂšre sourieuse de VĂ©nus, gĂ©nitrice de l’amour. En simarre cĂ©ladon tiquetĂ©e d’Ă©meraudes, les tempes enserrĂ©es du tortil de cuivre rouge fleuri de verveines et de roses, enivrĂ© par les effluences du musc et du safran, je t’invoque, AnaĂ«l, Ă l’heure oĂč ton corps planĂ©taire vient charmer de sa beautĂ© le Taureau du Zodiaque. La violente extase de l’amour emportant lâĂąme hors de la vie, au bord de la mort, – car possĂ©der un idĂ©al, c’est modifier la forme de sa vie aussi profondĂ©ment que par la mort, – l’extase de l’amour, tu la peux verser de la coupe que dĂ©tient sa main charmante. L’amante qui me fut destinĂ©e avant la terre, la moitiĂ© perdue de lâandrogyne que je fus, tu l’enverras vers mon baiser. EmpĂȘche, je tâen supplie, les reins des stryges Lilith et NahĂ©mah de la retenir captive en la nuit inconnue. Mets en la matrice de la femme aimĂ©e la vibration d’amour qui va, se perpĂ©tuant Ă travers la moelle des Ălohim, jusqu’au cĆur mĂȘme de Dieu! Et neutralise de ton haleine embaumante les malĂ©fices du dĂ©mon jaloux des beaux couples heureux, AntĂ©ros ou KĂ©dĂ©mel !
VIII
ĂLOHIM TSĂVAâOT ! Sur la colonne gauche tu tâĂ©riges dans un nimbe de gloire et de lĂ tes serviteurs, les Fils des Dieux, sâessorent vers l’agile planĂšte Mercure. Sur ma nuque repose une couronne dâhydrargyre ; j’ai revĂȘtu la tunicelle mauve tavelĂ©e de cristal, dâoĂč sortent nus mes bras d’ouvrier. Dans une fumĂ©e de geniĂšvre et de cannelle, te voici, MichaĂ«l, toi qui conseillais Salomon, le roi du MystĂšre ! Par toi je veux la pĂ©nĂ©tration des ressorts cachĂ©s, je veux fabriquer la clĂ© qui viole les services de l’Occulte. Tu ne troubleras pas, Taphphitartarat, le bon ouvrier penchĂ© sur la tĂąche !
IX
SHADDAĂ ! Tes pieds s’appuient sur le Fondement, et tes doigts font les signes aux ministres du Feu qui suivent la course de la lune autour de notre terre. Jâai placĂ© dans ma chevelure un croissant d’argent fin; drapĂ© de la blanche dalmatique cannetillĂ©e qu’Ă©toilent des argyrolythes et des saphirs, je brĂ»le de la myrrhe en profĂ©rant les mots qui forcent les vouloirs. Tu te penches vers moi, Gabriel, comme ArtĂ©mise triforme Ă l’appel d’Endymion. Ame de la lune, ton regard investit dâun ange gardien chacun des enfants de la femme et verse le feu sombre du gĂ©nie dans les poitrines prĂ©destinĂ©es; ton respir nous fait croĂźtre, ton aspir dĂ©pĂ©rir, et l’odeur de ton haleine attire, Ă travers lâhorreur des torrents aouriques, l’esprit des morts que nous aimons, l’imagination des poĂštes et des femmes. Miroir qui rĂ©flĂ©chis sur nos fronts les rayons venus de tous les plans de l’abĂźme, choisis avec amour ceux que tu projetteras vers mes flancs. Au frisson de l’incantation prolongĂ© dans les ondes spirituelles, dĂ©pouille, je te lâordonne, l’indiffĂ©rence de ta frĂ©quente neutralitĂ©, afin que, vivant, mes regards de Voyant s’Ă©lancent au-delĂ de ton domaine. Et quand me touchera le baiser de la mort bienvenue, je ne serai pas roulĂ© par les tourmentes astrales, en proie Ă l’infernale Ă©treinte des servantes d’HasmodaĂŻ, les LĂ©mures et les Larves.
X
ADONAĂ MELECH ! Tu l’as rĂ©alisĂ©, le songe insondable du Long Visage que lâĆil nâa point vu! Le lointain Macroprosope couronnĂ©, tu l’as Ă©tabli sur le Royaume des formes que harcĂšle le fouet du perpĂ©tuel Devenir. Grand Architecte vĂ©nĂ©rĂ© des Maçons, tu as construit le Temple. Depuis ton Ćuvre, l’Ătre peut se mirer dans le symbole qui manifeste ses virtualitĂ©s. L’ombre a un corps. Le grand Pan est vivant. A son commandement, les Intelligences de gloire offrent aux hommes le vin de la Connaissance, de la Gnose intĂ©grale, que seuls peuvent goĂ»ter les forts et les audacieux. Je sais que la saveur en est amĂšre et mortelle. Mais Ă la coupe je puis poser ma lĂšvre, car dans le souterrain d’Ăleusis jâai mangĂ© le tambour et bu la cymbale.
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