Du blasphĂšme et des Rites d’Eleusis en particulier par Aleister Crowley.
Cet essai de Crowley est paru pour la premiĂšre fois dans «âThe Bystanderâ» durant les reprĂ©sentations des Rites dâĂleusis au Caxton Hall Ă Londres en 1910 e.v. Nous avons dĂ©cidĂ© de traduire ce texte et de le publier car, avec le recul, il semble encore tellement dans lâair du temps, Ă cette Ă©poque qui est la nĂŽtre et qui voit des fous dâun dieu tĂ©lĂ©vangĂ©lique anathĂšmiser le monde pour son immoralitĂ©, son incroyance aux dieux-esclaves. Une Ă©poque qui permet Ă un pasteur-prĂ©sident de faire la guerre au nom dâun Dieu dâamour, une Ă©poque qui voudrait aseptiser nos vies de la drogue, de lâalcool, de la cigarette sur la base dâune hygiĂšne politiquement correcte. Les sots de la moralitĂ© sont lĂ , ils frappent Ă notre lucarne tĂ©lĂ©visuelle tous les soirs…
Spartakus FreeMann, nadir de Libertalia, septembre 2007 e.v.
Pionniers, ĂŽ Pionniersâ!
Chaque fois quâune personne entreprend de percer un nouveau canal â de quelque sorte que ce soit â, elle serait bien avisĂ©e de prendre garde aux problĂšmes. Si câest lâisthme de Suez, lâingĂ©nieur un peu simplet est capable de dĂ©couvrir quâil ne sâagit que dâune question de transport dâune grande quantitĂ© de sableâ; mais avant quâil ne puisse le faire, avant que le premier coup de pioche ne frappe la terre, il se rend compte quâil a contre lui toutes sortes dâintĂ©rĂȘts â sociaux, politiques, financiers et autres. Le mĂȘme principe sâapplique au creusement de canaux dans le cerveau humain. Lorsque Simpson introduisit le chloroforme, il pensait que câĂ©tait une affaire de mĂ©decinâ; et il fut attaquĂ© par lâuniversitĂ©. Tous ses arguments se rĂ©vĂ©lĂšrent inutilesâ; et nous serions sans doute sans chloroforme aujourdâhui si quelque gĂ©nie ne lui Ă©tait venu en aide en dĂ©couvrant que Dieu fit tomber Adam dans un profond sommeil avant de lui ĂŽter la cĂŽte dont Ăve fut faite.
Lâabus du caniveau.
De nos jours, un mouvement doit vĂ©ritablement ĂȘtre engagĂ© dans la voie du succĂšs avant dâĂȘtre attaquĂ© par des personnes «âresponsablesâ». Les premiers ennuis surgissent du caniveau. Eh bien, le langage du caniveau consiste essentiellement en un abus insignifiant, et le principal slogan, sortant de la bouche dâhommes qui ne lâont jamais ouverte sans profaner un serment ou faire une immonde allusion, sont «âblasphĂšmeâ» et «âimmoralitĂ©â». Lâaccusation dâaliĂ©nation est frĂ©quemment ajoutĂ©e lorsquâune nouvelle idĂ©e est suffisamment simple Ă comprendre. Il y a une autre raison aussi Ă ces trois crisâ; ce sont des accusations qui, si elles sont prouvĂ©es, peuvent mettre la personne dans un grand embarras, et qui sont en mĂȘme temps vraies pour tout le monde, car elles se rĂ©fĂšrent Ă un standard de la normalitĂ© plus ou moins arbitraire. Le vieux cri dâ«âhĂ©rĂ©sieâ» a naturellement perdu une grande partie de sa force dans un pays oĂč les neuf dixiĂšmes de la population sont des hĂ©rĂ©tiques avĂ©rĂ©sâ; mais lâimmoralitĂ© et la folie sont, jusquâĂ ce jour, des termes presque aussi insignifiants. Le Censeur permet la comĂ©die musicale et interdit lâĆdipe Roiâ; et Monsieur Bernard Shaw stigmatise le Censeur comme immoral pour ce fait. La plupart des gens des classes Ă©duquĂ©es seront sans nul doute dâaccord avec lui.
La Folie et le BlasphĂšme.
Pour la Folie, la question est simplement de trouver le nom grec ou latin pour un acte donnĂ©. Si nous ouvrons une fenĂȘtre, câest par claustrophobieâ; lorsque nous la fermons Ă nouveau, il sâagit dâune attaque dâagoraphobie. Tous les professeurs me disent que toute forme dâĂ©motion a sa racine dans le sexe, et ils dĂ©crivent ma passion pour les images comme si câĂ©tait un type de vice contre nature. Il est mĂȘme impossible pour un architecte de construire une Ă©glise sans ĂȘtre accusĂ© de vouloir faire revivre le culte de Priape. Et bien, le seul rĂ©sultat de tout ceci est que ces termes abusifs sont devenus totalement insignifiants, si ce nâest quâils sont dĂ©finis par la loi. Une certaine signification est prĂ©servĂ©e dans le terme «âFalsificateurâ», tel quâil est utilisĂ© dans le discours mondainâ; mais ceci uniquement parce quâil nâa jamais Ă©tĂ© appliquĂ© par un pĂ©dant afin de prouver que ses opposants politiques et religieux sont des falsificateurs. Cela me semble dommage. Il y a, sans aucun doute, un passage falsifiĂ© dans Tacite et un autre dans PĂ©trone. Tous ceux qui Ă©tudient le classicisme sont, donc, des complices de la falsification. Lâaccusation de blasphĂšme est dans tous les cas une accusation insensĂ©e. Elle a Ă©tĂ© jetĂ©e contre Socrate, Euripide, le Christ, El-Mansour, le Baab et le RĂ©vĂ©rend R.J. Campbell.
Le Hareng Rouge de la Moralité.
Le blasphĂšme lĂ©gal est, bien sĂ»r, une chose totalement diffĂ©rente. Dans le cas cĂ©lĂšbre rĂ©cent oĂč un agent du Rationalist Press Association, Harry Boulter de son nom, fut poursuivi, la question sâest rĂ©vĂ©lĂ©e ne pas ĂȘtre thĂ©ologique du tout. Il sâagissait vraiment de questions comme : «âles voisins ont-ils Ă©tĂ© ennuyĂ©sâ?â», «âle langage de cet homme fut-il vraiment grossierâ?â» et le juge et Joseph McCabe furent tous deux dâaccord que câĂ©tait le cas. Mais, dans les temps modernes personne nâa Ă©tĂ© poursuivi dans quelque pays civilisĂ© que ce soit pour avoir Ă©mis des propositions philosophiques, quelles que puissent ĂȘtre leurs implications thĂ©ologiques. Nous nâavons plus de Casuistes pour lâInquisition qui sâoffusqueraient de la proposition de Bruno sur lâimmanence de Dieu et de lâimpossibilitĂ© Ă soutenir sur cette base la doctrine de lâIncarnation (propositions pour lesquelles il fut brĂ»lĂ©). Ce sont vĂ©ritablement les sectes religieuses les plus Ă©triquĂ©es qui taxent Herbert Spencer dâathĂ©isme. Ce que lâhomme de la rue signifie par «âathĂ©eâ» est le militant athĂ©iste, tel Bradlaugh ou Footeâ; et câest une caractĂ©ristique singuliĂšre de lâOdium Theologicum [i] que, au lieu de soutenir prosaĂŻquement la proposition mise en avant par ces hommes, ils essayent toujours de ressortir le hareng rouge de la moralitĂ©. De tous ces stupides mensonges que les hommes ont inventĂ©s, rien nâest plus idiot que le mensonge qui voudrait quâun homme qui ne croit pas en Dieu soit de la mĂȘme maniĂšre un incroyant de la moralitĂ©. Dans un pays qui prĂ©tend si fortement ĂȘtre thĂ©iste comme lâAngleterre, cela demande le plus fabuleux des courages, une galaxie de vertus, Ă un homme qui voudrait se lever et dire quâil ne croit pas en Dieuâ; comme le Docteur Wace lâa fait remarquer, «âil est trĂšs dĂ©plaisant pour un homme de dire quâil ne croit pas en JĂ©susâ»â; et mon antipathie pour lâathĂ©isme est fondĂ©e principalement sur le fait que bon nombre de ses fidĂšles sont si ennuyeux Ă propos de lâĂ©thique. Un inestimable idiot, qui je lâespĂšre finira au British Museum, fit remarquer dans un papier libre-penseur quâil nây a aucun besoin de voir les Ă©glises sâĂ©crouler «âcar elles restent si utiles pour des discussions saines et sĂ©rieuses sur les importants problĂšmes Ă©thiquesâ». Personnellement, je prĂ©fĂ©rerais revenir aux temps oĂč le prĂȘcheur prĂȘchait avec son sablier.
Le Pot et le Chaudron.
Jâai toujours Ă©tĂ© trĂšs amusĂ©, aussi, par ce blasphĂšme que la lecture des journaux chrĂ©tiens missionnaires pouvaient mâoffrir. Ils sont tous, de la premiĂšre Ă la derniĂšre page, emplis de faussetĂ©s scandaleuses au sujet des dieux paĂŻens et dâinsultes les plus insensĂ©es portĂ©es contre eux, insultes forgĂ©es par les ignorants les plus grossiers de notre population religieuse. Ce nâest que dans les annĂ©es rĂ©centes que le public anglais a dĂ©couvert que le Bouddha nâĂ©tait pas un dieu, et ce ne sont pas les missionnaires qui firent cette dĂ©couverte, mais des universitaires du domaine sĂ©culier. En AmĂ©rique, particuliĂšrement, les plus incroyables mensonges sont sans cesse mis en circulation par les sociĂ©tĂ©s missionnaires, mensonges qui portent mĂȘme sur les coutumes des hindous. Ă les lire, on devrait supposer que chaque crocodile en Inde Ă©tait nourri avec des bĂ©bĂ©s comme premier devoir religieux de chaque mĂšre indienneâ; mais, bien sĂ»r, il est terriblement malĂ©fique de la part des hindous de se moquer des divinitĂ©s amĂ©ricaines. Pour ma part, qui ait vĂ©cu la moitiĂ© de ma vie dans des pays «âchrĂ©tiensâ» et la moitiĂ© de ma vie dans des pays «âpaĂŻensâ», je ne peux rien voir dâintĂ©ressant Ă devoir choisir entre les diverses religions. Leurs arguments consistent, en fin de compte, en des assertions passionnĂ©es qui ne sont en aucun cas des arguments.
La Religion et le Poker Menteur.
Il y a une excellente histoire â mieux connue en Inde quâen Angleterre â dâun missionnaire qui expliquait Ă de pauvres paĂŻens combien inutiles Ă©taient leurs dieux. «âVoyezâ», dit-il, «âjâinsulte votre idole, elle nâest faite que de pierreâ; elle ne peut se venger de moi ou mĂȘme me punirâ». «âJâinsulte votre Dieuâ», rĂ©pliqua un hindou, «âil est invisibleâ; il ne se venge pas de moi ou ne me punit pasâ». «âAhâ!â», dit le missionnaire, «âmon Dieu te punira lorsque tu mourrasâ»â; et le pauvre hindou ne put que trouver cette pitoyable rĂ©ponse : «âAinsi, lorsque vous mourrez, mon idole vous punira-t-elle aussiâ». Câest dâAmĂ©rique, Ă©galement, que jâai obtenu le premier principe de la religion, qui est que le flush de quatre nâest pas aussi bon quâune petite paire.
Orgiesâ!
Il est tout aussi inutile, je suppose, de contester la vision populaire que tous ceux quâun fou choisit de nommer «âathĂ©esâ» sont aussi capables de participer Ă des «âorgiesâ». Eh bien, quelquâun peut-il me dire ce que sont les orgiesâ? Nonâ? Alors, je dois prendre le lexique. Orgia, utilisĂ© uniquement dans un sens pluriel et reliĂ© Ă Ergon (Ćuvre), signifie rites sacrĂ©s, cultes sacrĂ©s pratiquĂ©s par les initiĂ©s du culte de DĂ©mĂ©ter Ă Ăleusis, et aussi rites de Bacchus. Il signifie aussi tous rites ou cultes ou sacrifice ou mystĂšres sans aucune rĂ©fĂ©rence Ă la religionâ; et Orgazio signifie, par consĂ©quent, cĂ©lĂ©brer des Orgies, ou des cĂ©rĂ©monies, ou cĂ©lĂ©brer tous rites sacrĂ©s. Il sâagit lĂ dâun pauvre commentaire sur la cĂ©lĂ©bration des rites sacrĂ©s que ce mot aurait dĂ» signifier et quâil finit par signifier quelque chose dâentiĂšrement diffĂ©rent. Pour lâhomme de la rue, Orgies signifie plaisirs sauvages accompagnĂ©s habituellement dâivresse. Je pense quâil est presque temps que quelquâun prenne le mot Orgies comme Cri de Bataille, et, ayant dĂ©montrĂ© que lâEucharistie nâest quâune forme dâorgie, restaure le vĂ©ritable enthousiasme (qui nâest de nature ni alcoolique ni sexuelle) parmi les fidĂšlesâ; car ce nâest pas un secret que la fuite de toutes les nations de la religion, que seuls quelques vers aveugles sont assez imbĂ©ciles pour nier, est due au fait que le feu ne brĂ»le plus dans la lampe sacrĂ©e. En dehors de quelques monastĂšres il nây a que de trĂšs rares Ă©glises de quelque secte que ce soit dont les membres sâattendent rĂ©ellement Ă ce que quelque chose leur arrive de leur prĂ©sence aux cultes publics. Si un nouveau Saint Paul devait voyager vers Damas, le mĂ©decin serait appelĂ© et sa vision cĂ©leste serait diagnostiquĂ©e comme une Ă©pilepsie. Si un nouveau Mahomet sortait de sa grotte et annonçait quâil est le messager de Dieu, il serait pris pour un inoffensif lunatique. Et câest lĂ le premier stade de la propagande religieuse.
Les Stations de la Crucifixion.
Ă prĂ©sent, le messager rĂ©el de Dieu peut toujours ĂȘtre distinguĂ© dâune maniĂšre trĂšs simple. Il possĂšde une force mystĂ©rieuse qui lui permet de persister, insouciant des ricanements et des rires de la populace. Les hommes les plus sages rĂ©alisent ensuite quâil reprĂ©sente un dangerâ; et ils commencent par des attaques sur le blasphĂšme et lâimmoralitĂ©. Dans la vie de notre Seigneur, cela sâest vu. Dâabord, il y eut le mĂ©prisant «âil a un dĂ©monâ» qui est lâĂ©quivalent de notre «âcâest juste un fanatiqueâ», mais lorsquâon a dĂ©couvert que ce fanatique avait des disciples, des hommes de force et dâĂ©loquence comme Pierre, pour ne rien dire de gĂ©nies financiers comme Judas Iscariote, le cri sâest muĂ© rapidement en des accusations agressives de blasphĂšmes et en des allĂ©gations dâimmoralitĂ©. «âIl est lâami des publicains et des pĂ©cheursâ». Un gouvernement sain se rit seulement de ces Ă©bullitionsâ; et il est alors de la tĂąche des pharisiens de prouver au gouvernement quâil est de son intĂ©rĂȘt de supprimer ce dangereux parvenu. Il se peut quâils rĂ©ussissentâ; et bien que le gouvernement ne soit jamais aveugle un seul instant quâil commette une injustice, le nouveau Sauveur est crucifiĂ©. Câest la publicitĂ© finale de la crucifixion (car la publicitĂ© est aussi nĂ©cessaire dâune Ă©poque Ă une autre) qui assure le triomphe final de celui que ses ennemis pensaient ĂȘtre leur victime. Tel est lâaveuglement humain, que le messager lui-mĂȘme, ses ennemis et le pouvoir civil, tous ensemble ne firent quâune seule et mĂȘme chose, celle qui mĂšnera Ă leurs fins. Le messager nâaurait jamais rĂ©ussi du tout sâil nâĂ©tait pas Le Messager, et il importe peu quelles voies il peut avoir empruntĂ©es pour dĂ©livrer son message. Pour tous ceux concernĂ©s ne sont que des pions dans le grand jeu de la sagesse et de la puissance infinie.
Des Cérémonies Ordonnées et Bienséantes.
Cet abus est donc une matiĂšre rĂ©ellement nĂ©gligeable, dâoĂč quâil vienne. Je gĂącherais mon temps si je devais prouver que les Rites dâĂleusis qui sont Ă prĂ©sent reprĂ©sentĂ©s Ă Caxton Hall, sont des cĂ©rĂ©monies biensĂ©antes et ordonnĂ©es. Il est vrai quâĂ prĂ©sent les tĂ©nĂšbres prĂ©dominentâ; comme elles le font dans certains opĂ©ras de Wagner et dans certaines cĂ©rĂ©monies mystiques dont la majoritĂ© de mes lecteurs masculins comprendra ce que je veux dire. Il y a, cependant, des pĂ©riodes dâun profond silence et je peux comprendre que dans une telle Ă©poque de paroles comme celle-ci, cela puisse sembler une circonstance douteuse.
Plus sur le sujet :
Du blasphĂšme et des Rites d’Eleusis en particulier par Aleister Crowley.
Traduction française par Spartakus FreeMann, nadir de Libertalia, septembre 2007 e.v. â fĂ©vrier 2018 e.v. Image par Andrew Gallagher de Pixabay
[i] Il sâagit dâune rancĆur gĂ©nĂ©rĂ©e par des disputes thĂ©ologiques.