La philosophie et la politique 2

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La philosophie et la politique 2 par Paul Lafargue.

Campanella, Etude critique sur sa vie et sur la CitĂ© du Soleil – 2 –

Campanella, alors qu’il Ă©tudiait la philosophie dans le couvent des dominicains de Cosenza, fit la connaissance d’un vieux rabbin qui lui rĂ©vĂ©la les sciences occultes, l’astrologie, la magie et l’alchimie et l’initia Ă  la Kabbale. Ce livre mystĂ©rieux qui n’était communiquĂ© que de vive voix et sous le sceau du secret Ă  quelques disciples influa puissamment sur la pensĂ©e du moyen-Ăąge. Il fut enseignĂ© Ă  Pic de la Mirandole, Cornelius Agrippa, Paracelse, Robert Fludd, Van Helmond, Bruno et Ă  bien d’autres : il est probable que saint Thomas y puisa une partie de ses idĂ©es philosophiques, et sans doute, c’est pour payer une dette de reconnaissance qu’il se fit le dĂ©fenseur des juifs dont il vantait les services rendus Ă  la science, Ă  la philosophie et au commerce.

La Kabbale Ă©tait d’origine divine, puisque la premiĂšre partie, le Sepher iecirah, c’est-Ă -dire, le livre de la crĂ©ation, fut rĂ©vĂ©lĂ©e Ă  Adam par un ange dont on sait le nom : elle contenait toute la sagesse. Reuchlin et les Kabbalistes affirmaient qu’elle avait inspirĂ© tous les sages de l’antiquitĂ©, particuliĂšrement les Pythagoriciens, qui lui avaient empruntĂ© la transmigration des Ăąmes et leurs thĂ©ories sur les nombres : mais il est plus probable qu’elle est un rĂ©sumĂ© des thĂ©ories philosophiques recueillies un peu partout par les Juifs rĂ©pandus dans le monde antique, transformĂ©es par le gĂ©nie israĂ©lite et embrouillĂ©es par le mysticisme religieux de l’Égypte et de l’Asie. La Kabbale forme le plus extraordinaire et le plus confus mĂ©lange des plus hautes idĂ©es philosophiques avec les puĂ©rilitĂ©s et les rĂȘves fantasques de l’occultisme : elle enseigne Ă  trouver Ă  l’aide de combinaisons de lettres, ayant une valeur numĂ©rique, le sens mystique de la Bible, cachĂ© sous son sens littĂ©ral ; elle rĂ©vĂšle l’art de faire agir les puissances supĂ©rieures sur le monde infĂ©rieur et de produire des effets surnaturels : JĂ©sus Christ avait accompli ses miracles Ă  laide des mystĂšres de la Kabbale.

Les modernes qui ont eu le courage d’étudier ce fouillis inextricable, dĂ©gagent un panthĂ©isme philosophique, qui se rattache Ă  la famille des spĂ©culations idĂ©alistes, identifiant et subordonnant les lois qui rĂ©gissent les phĂ©nomĂšnes du monde matĂ©riel, ordo et connexio rerum, aux rĂšgles logiques d’aprĂšs lesquelles s’enchaĂźnent les phĂ©nomĂšnes de l’esprit, ordo et connexio idearum ; expliquant la crĂ©ation de l’Univers par une Ă©volution successive de l’Être, Hegel dirait de l’IdĂ©e, et affirmant que rien n’existe en dehors de l’Être et de ses diverses manifestations, ou Ă©manations selon l’expression de la Kabbale.

L’Être virtuel, appelĂ© En-Soph, tant qu’il reste infini, indĂ©terminĂ© et avant d’avoir produit l’Univers, ou ce qui est le mĂȘme, avant d’avoir revĂȘtu aucune forme et imposĂ© aucune mesure Ă  son infinitude, n’est rien ; en hĂ©breu ain, nihil. « L’Être en soi n’est rien de dĂ©terminĂ©, il est mĂȘme en dehors de ce que dans le langage humain, on nomme quelque chose », dit Zohar, la deuxiĂšme partie de la Kabbale. L’Être infini s’ignore lui-mĂȘme, il est comme s’il n’existait pas, il est le Non-Être ; il n’a ni sagesse, ni puissance, ni aucun autre attribut, car un attribut suppose une distinction, par consĂ©quent une limite.

L’Être pour prendre possession de lui-mĂȘme et sortir de son indĂ©termination se manifeste d’abord Ă  lui-mĂȘme comme PensĂ©e et comme Verbe : comme PensĂ©e par les dix Sephiroth, les dix premiers chiffres, symbole de l’abstrait ; comme Verbe par les vingt-deux lettres de l’alphabet hĂ©breu, Ă©lĂ©ments du langage, qui, avec les dix Sephiroth, sont les trente-deux voies de la Sagesse.

La premiĂšre Ă©manation ou premier Sephiroth, nommĂ©e DiadĂšme ou Couronne est l’Être fini, dĂ©terminĂ©, opposĂ© Ă  l’Être infini, indĂ©terminĂ©. Son nom dans la Bible, signifie : Je suis ; cette premiĂšre manifestation de l’infini est la concentration extrĂȘme ; son symbole est le point mathĂ©matique et la lettre la plus petite de l’alphabet hĂ©breu, la lettre lod, qui par sa forme rappelle le point mathĂ©matique et est le signe du nombre dix. Ces symboles apprennent que l’Être dĂ©terminĂ© est l’unitĂ© premiĂšre, le commencement et la fin de toute chose, car le point mathĂ©matique est le commencement de la ligne, qui est le commencement des surfaces et puis des solides, et le nombre dix est la fin de toute numĂ©ration. La concentration de l’Être dĂ©terminĂ© est si extrĂȘme qu’on ne peut lui distinguer aucun attribut, aussi est-il nommĂ© Ă©galement le Non-Être : c’est avec ce Non-Être et non pas avec le NĂ©ant que le monde a Ă©tĂ© fait.

Du sein de celle unitĂ©, petite et indivisible comme l’atome, Ă©manent parallĂšlement deux Sephiroth, la Sagesse, principe masculin, et l’Intelligence, principe fĂ©minin, qui engendrent la Science ; ainsi se trouve formĂ©e la premiĂšre trinitĂ© indivisible. De l’Intelligence Ă©manent la GrĂące ou la Puissance et la Justice ou la Grandeur, qui se combinent pour engendrer la BeautĂ© ; et la deuxiĂšme trinitĂ© est formĂ©e. De la BeautĂ© Ă©manent le Triomphe et la Gloire, qui engendrent le dixiĂšme Sephiroth, en qui se concentrent toutes les forces des autres Sephiroth, comme le nombre dix renferme les neuf premiers chiffres ; il a pour symbole le Phallus.

L’Être, aprĂšs s’ĂȘtre engendrĂ© lui-mĂȘme, procĂšde de la mĂȘme maniĂšre Ă  la gĂ©nĂ©ration des autres Êtres : il se manifeste par une sĂ©rie continue d’émanations dĂ©coulant les unes des autres, autrement dit par une sĂ©rie de modes d’existences dĂ©croissantes, comme des forces Ă©manant les unes des autres et s’affaiblissant graduellement dans la mĂȘme proportion qu’elles s’éloignent du point d’origine.

La crĂ©ation matĂ©rielle reproduit la crĂ©ation idĂ©ale des Sephiroth : d’un cĂŽtĂ© l’Univers, l’extrĂȘmement Ă©tendu et grand, le macrocosme et de l’autre, l’extrĂȘmement concentrĂ©, l’homme, le microcosme, qui rĂ©sume toute la crĂ©ation : par son Ăąme il participe Ă  tous les attributs de l’Être ; par son corps il rĂ©pĂšte tout ce qui existe dans le macrocosme. Paracelse, qui dans le domaine mĂ©dical luttait contre Avicenne et la doctrine GalĂ©nique et qui s’inspirait de la Kabbale disait : « Il n’y a point de membre de l’homme qui ne corresponde Ă  un Ă©lĂ©ment, Ă  une plante, Ă  une intelligence, Ă  une mesure et Ă  une raison de l’archĂ©type ». Le mouvement d’expansion de l’Être, qui aboutit Ă  la crĂ©ation de l’Univers et Ă  celle de l’homme, sera suivi par un mouvement inverse de concentration de l’Être en lui-mĂȘme, but dĂ©finitif de toutes choses. L’identification de l’Être avec la crĂ©ation fait que la Kabbale a de la crĂ©ation une autre vue que le Gnosticisme, la philosophie d’Alexandrie et le mysticisme hindou et chrĂ©tien, qui considĂšrent la gĂ©nĂ©ration des ĂȘtres comme une dĂ©chĂ©ance, le monde comme une malĂ©diction, la vie comme un supplice, Ă  laquelle les hommes sont attachĂ©s sans but et sans raison par des gĂ©nies malfaisants. La crĂ©ation pour la Kabbale est au contraire une manifestation de la BontĂ© et de la Grandeur de l’Être ; elle est un acte d’amour, une bĂ©nĂ©diction. Rien n’est absolument mauvais, rien n’est maudit pour toujours, pas mĂȘme Satan. L’enfer doit disparaĂźtre et se transformer en un lieu de dĂ©lices ; la vie sera alors une fĂȘte continuelle, un sabbat sans fin.

La philosophie et la politique 2
Giovanni Domenico Campanella, artiste inconnu (17e siÚcle). Extrait de la Bibliotheca chalcographica, 1664. Sur le site de Nikolai Biryukov.

La métaphysique de Campanella se ressent de la Kabbale.

L’Être infini dĂ©bute dans sa carriĂšre par se reconnaĂźtre lui-mĂȘme en engendrant le premier Sephiroth : Je suis. Campanella commence par se dĂ©terminer : Ce dont je suis certain, c’est que je suis, dit-il. Descartes devait dire : Je pense, donc je suis [16]. L’ñme humaine participant aux attributs de l’Être, il n’a qu’à s’adresser Ă  sa conscience pour les trouver, aprĂšs avoir affirmĂ© son existence, il constate qu’il peut, qu’il sait et qu’il veut. Ces trois activitĂ©s sont les trois attributs fondamentaux ou primalitates de l’Être, qui sont la virtualitĂ© ou possibilitĂ©, – potentia ; la Science – sapientia ; la sympathie – amor. Les attributs opposĂ©s, l’impossibilitĂ© ou l’impuissance, impotentia, la non science, insipientia, l’antipathie, odium metaphysicum, appartiennent non pas au NĂ©ant, qui ne peut exister en soi, mais au Non-Être, qui circonscrit toutes choses et est attachĂ© Ă  eux. Ce Non-Être est l’Être infini de la Kabbale. Toutes les choses créées, les hommes, comme les animaux, les plantes et les objets inanimĂ©s participent, Ă  des degrĂ©s divers aux trois primalitates, que seul l’Être possĂšde dans leur unitĂ© ; c’est lui qui les communique Ă  tout ce qui existe ; et toutes choses n’existent que parce qu’il renferme une parcelle des trois primalitates, une parcelle de l’Être. L’Être est donc dans tout ; il est tout, comme le Non-Être est autour de tout, il n’est rien.

L’Être, d’aprĂšs la Kabbale, aprĂšs avoir créé l’Univers par des Ă©manations successives, doit se concentrer en lui-mĂȘme et tout absorber ; aussi Campanella, aprĂšs avoir Ă©tabli le principe et la loi du dĂ©veloppement du monde, dĂ©couvre les symptĂŽmes de sa maladie, de sa dĂ©crĂ©pitude et de sa mort, mais cette mort sera la condition d’une nouvelle vie, ainsi que l’avait enseignĂ© Anaximandre et les philosophes de l’École Ionienne. Tout doit naĂźtre, mourir pour renaĂźtre. Postel allait jusqu’à assigner au monde une durĂ©e de 6000 ans. Cette maniĂšre de concevoir le monde comme accomplissant une Ă©volution ascendante, devant ĂȘtre suivie par une autre Ă©volution descendante, amena cet Ă©trange illuminĂ©, encore plus mystique que Campanella, et dont l’érudition Ă©tonna son Ă©poque qui abondait en Ă©rudits, Ă  dĂ©couvrir une des lois de l’histoire, que Hegel devait redĂ©couvrir : Toutes les rĂ©volutions et tous les Ă©vĂ©nements historiques, disait Postel, quelque dĂ©raisonnables, contradictoires, dĂ©nuĂ©s de sens et de but qu’ils paraissent, ne sont pas inutiles, car ils tendent vers un but dĂ©terminĂ©, l’unitĂ© du genre humain, qui devait se faire par l’unitĂ© de religion. – Un seul fait cependant, admettait-il, ne rentrait pas dans le cadre de cette Ă©volution, c’était la propagation du Coran.

De mĂȘme que l’Être Ă©voluait dans le monde, de mĂȘme l’esprit humain Ă©voluait dans la connaissance du monde ; Campanella entreprit de donner la marche de cette Ă©volution par une classification des sciences. Il les classa d’aprĂšs leur objet, tandis que Bacon les rangeait d’aprĂšs un point de vue plus vague et plus arbitraire, d’aprĂšs leur sujet, c’est-Ă -dire d’aprĂšs les diverses facultĂ©s intellectuelles qui concourent Ă  leur formation. Il les divisa en sciences divines – thĂ©ologie, et en science humaine, – micrologie et au-dessus se place la MĂ©taphysique, qui embrasse les principes communs Ă  ces deux classes de sciences. La Micrologie se subdivise en deux grandes branches : la Science naturelle, qui comprend cinq sciences spĂ©ciales : la MĂ©decine, la GĂ©omĂ©trie, la Cosmographie, l’Astronomie et l’Astrologie ; et la Science morale, qui comprend Ă©galement cinq sciences spĂ©ciales : l’Éthique, la Politique, l’Économique, la RhĂ©torique et la PoĂ©tique. Parmi les sciences appliquĂ©es il classe la Magie, qu’il divise en magie naturelle, magie angĂ©lique et magie diabolique.

Campanella ainsi que la plupart de ses contemporains croyait fermement dans l’Astrologie : s’il a Ă©chappĂ© au bĂ»cher des hĂ©rĂ©tiques et s’il a rencontrĂ© parmi les papes, les rois et leurs ministres des amis dĂ©vouĂ©s qui l’ont protĂ©gĂ© contre la haine des JĂ©suites et la colĂšre du gouvernement espagnol, il le doit seulement Ă  sa rĂ©putation d’astrologue. Il a parsemĂ© tous ses ouvrages de divagations astrologiques et a Ă©crit un volume en six livres, oĂč il prĂ©tend avoir Ă©cartĂ© les superstitions des Arabes et des Juifs et dĂ©montrĂ© philosophiquement la vĂ©ritĂ© de l’astrologie en s’appuyant sur saint Thomas et les Saintes-Écritures.

« Les astres, dit-il, exercent une influence sur la nature : ainsi les plantes ne sauraient fleurir si le soleil ne les Ă©chauffait. La tempĂ©rature est l’effet des causes universelles, c’est-Ă -dire cĂ©lestes : c’est pourquoi nous sommes soumis dans toutes nos actions Ă  l’influence du ciel ». Combinant cette constatation de faits, indĂ©niables aux thĂ©ories de la Kabbale qui font du microcosme, – l’homme – un rĂ©sumĂ© et une rĂ©pĂ©tition du macrocosme, – l’univers – il Ă©tablit des correspondances entre les destinĂ©es humaines et le cours des astres, qui sont la cause du mal et des messagers de Dieu ; « la fin du monde sera, dit-il, annoncĂ©e par des signes dans le soleil et les Ă©toiles ». Postel prĂ©tendait qu’on trouve « Ă©crit dans les cieux en caractĂšres hĂ©breux, par l’arrangement des Ă©toiles, tout ce qui est dans la nature ». – Les 22 lettres de l’alphabet hĂ©breu, combinĂ©es aux dix premiers nombres formaient, d’aprĂšs la Kabbale, les 32 voies de la sagesse.

Campanella, ainsi que Postel et d’autres penseurs du XVIe siĂšcle, croyait en l’unitĂ© du genre humain et pensait quelle se rĂ©aliserait en unissant sous un mĂȘme pouvoir tous les peuples de l’univers : il exprimait, sans le savoir, d’une maniĂšre philosophique, l’impĂ©rieux besoin Ă©conomique de la Bourgeoisie capitaliste de son temps. En effet, elle ne pouvait se dĂ©velopper Ă©conomiquement et politiquement qu’à la condition de dĂ©truire l’autonomie des villes et des provinces pour Ă©lever sur leurs ruines les unitĂ©s nationales, qui n’ont achevĂ© leur constitution que de nos jours ; – de renverser les barriĂšres locales et provinciales qui entravaient et empĂȘchaient mĂȘme la libre circulation des marchandises ; – d’abolir les privilĂšges locaux et corporatifs qui s’opposaient Ă  l’établissement de l’industrie manufacturiĂšre ; – d’imposer aux rois et aux seigneurs fĂ©odaux qui battaient monnaie et la falsifiaient, le respect de la valeur de l’argent et de l’or ; – et d’établir une unification des poids et des mesures, dont la variabilitĂ© gĂȘnait les Ă©changes d’une localitĂ© Ă  une autre.

Les Juifs qui reliaient les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Europe par les liens d’un commerce trĂšs Ă©tendu, devaient ĂȘtre les premiers Ă  reflĂ©ter dans leur philosophie ce besoin Ă©conomique : leur commerce international leur imposait la tĂąche d’initiateurs idĂ©ologiques. Le PanthĂ©isme et la transmigration des Âmes de la Kabbale ne sont que des expressions mĂ©taphysiques de la valeur des marchandises et de leur Ă©change. – La valeur, ainsi que l’Être qui vit dans toute chose créée, est incorporĂ© dans tout ce qui se vend et s’achĂšte ; toute marchandise possĂšde une quantitĂ© dĂ©terminĂ©e de valeur, comme toute chose animĂ©e ou inanimĂ©e participe Ă  des degrĂ©s divers aux attributs de l’Être. La valeur d’une marchandise transmigre dans une autre, puisque dans une marchandise revit la valeur de la matiĂšre premiĂšre et des instruments qui ont concouru Ă  sa production. Toutes les marchandises bien que diffĂ©rentes de qualitĂ© expriment cependant leur valeur, diffĂ©rente en quantitĂ©, dans l’argent, qui devient la marchandise par excellence, celle qui personnifie l’unitĂ© des marchandises. Marx a dĂ©montrĂ© que l’échange capitaliste dĂ©bute par l’argent pour aboutir Ă  !argent, mais Ă  !argent avec un incrĂ©ment : la thĂ©osophie de la Kabbale part de l’unitĂ©, le 1er SĂ©phiroth, pour aboutir avec le 10Ăšme SĂ©phiroth Ă  l’unitĂ© complexe, puisqu’il accumule les attributs des neuf SĂ©phiroth prĂ©cĂ©dents.

Le Moyen-Âge avait eu deux unitĂ©s politiques : la hiĂ©rarchie fĂ©odale, qui reliait par des devoirs et des droits rĂ©ciproques, depuis le serf jusqu’au roi, tous les membres d’une sociĂ©tĂ© dans un mĂȘme pays ; et la hiĂ©rarchie catholique, qui ne comprenait dans son cadre qu’un nombre restreint d’individus, mais qui Ă©tait plus gĂ©nĂ©rale et s’étendait sur toutes les nations de la chrĂ©tientĂ©. Les deux unitĂ©s entrĂšrent en lutte pour la domination. Les papes et leurs docteurs s’attaquĂšrent Ă  la tĂȘte de l’organisation fĂ©odale, Ă  la royautĂ©, que GrĂ©goire VII dĂ©clarait « nĂ©e du diable et inventĂ©e par l’orgueil humain ». Au-dessus des pouvoirs de la terre, tous passagers et pĂ©rissables, saint Thomas Ă©lĂšve la puissance spirituelle du Pape, qu’il proclame au nom de la philosophie et de l’Évangile le souverain des peuples et des rois et l’arbitre de leurs diffĂ©rends.

Campanella, qui Ă©tait un moine dominicain, au lieu de chercher Ă  satisfaire ce besoin d’unitĂ© qui travaillait les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, par l’organisation d’un ordre politique nouveau, reporte ses regards en arriĂšre et rĂȘve de relever l’autoritĂ© papale, battus en brĂšche de tous les cĂŽtĂ©s. Ainsi que saint Thomas, il dĂ©montre dans sa Monarchia Messiae, au nom de la philosophie humaine et divine, les droits du Souverain Pontife Ă  la domination de toute la terre. L’unitĂ© de religion devait amener l’unitĂ© du genre humain, pensait Postel ; elle avait trois ennemis Ă  combattre, les Juifs, les MahomĂ©tans et les IdolĂątres ; il prĂ©tendait les convertir Ă  l’Évangile par l’apostolat et les seules forces de la raison. Campanella, appartenant Ă  un ordre religieux qui avait fourni des chefs Ă  l’inquisition, ne reculait pas devant l’emploi de la force pour rĂ©duire les protestants et les mahomĂ©tans, qui empĂȘchaient l’établissement de l’unitĂ© thĂ©ocratique d’oĂč devait dĂ©couler l’unitĂ© du genre humain. Il exhorta les souverains Ă  extirper l’hĂ©rĂ©sie par la violence et conseilla aux papes de lever des troupes contre les protestants.

Cette unification du genre humain qu’il demandait Ă  la domination papale, il croyait qu’elle Ă©tait en train de se rĂ©aliser par l’entremise de sa mortelle ennemie, la monarchie espagnole. Il Ă©tait dans les prisons du roi d’Espagne, quand il Ă©crivit son cĂ©lĂšbre traitĂ© De Monarchica Hispanica, qui, dĂšs son apparition, fut traduite en Allemagne et en Angleterre. « Le jour oĂč se rĂ©alisera cette unitĂ© du genre humain n’est pas loin, dit-il : il est annoncĂ© et prĂ©dit Ă  chaque page de l’histoire du XVI° siĂšcle. L’immense accroissement de la monarchie espagnole est l’Ɠuvre de Dieu : il a choisi et marquĂ© du sceau divin le plus religieux des peuples d’Europe pour le faire servir Ă  ses vues providentielles ; il lui a donnĂ© les clefs du Nouveau Monde, afin que partout oĂč luit le soleil la religion du Christ ait ses solennitĂ©s et ses sacrifices. Le roi catholique doit rĂ©unir l’univers entier sous sa loi ; son titre n’est plus un vain mot : le Crucifix d’une main et l’épĂ©e de l’autre, il faut qu’il combatte le protestantisme et l’islamisme jusqu’à les faire disparaĂźtre de la face de la terre, car sa mission est d’amener le triomphe de l’Église en Ă©crasant ses ennemis et en posant le pied sur leurs tĂȘtes ; nouveau Cyrus il doit mettre fin Ă  cette nouvelle captivitĂ© de Babylone ». Ce n’était pas le triomphe de l’Église, mais celui de la bourgeoisie capitaliste que les Ă©vĂ©nements prĂ©paraient.

Mais cette unitĂ© religieuse et politique que Campanella n’hĂ©sitait pas de demander Ă  la force, il ne la dĂ©sirait que pour faire cesser la discorde et pour Ă©tablir la paix et le bonheur sur la terre. Durant sa longue et douloureuse vie, il tendit son activitĂ© vers un but, l’établissement du communisme. Tout jeune, Ă  32 ans, il prĂȘcha et organisa sa rĂ©volte pour la rĂ©aliser ; emprisonnĂ© et torturĂ©, mais toujours invaincu, il conspira du fond de son cachot avec le duc d’Ossuna et se consola de ses malheurs en rĂȘvant son utopie ; redevenu libre, il Ă©crit La CitĂ© du Soleil. EmportĂ© par l’enthousiasme pour son idĂ©e, comme Fourier qui voulait convoquer Ă  Aix-la-Chapelle un congrĂšs de rois et de capitalistes pour leur faire adopter son PhalanstĂšre, Campanella croit que la description de sa RĂ©publique philosophique convertira les peuples de la Terre. Il prĂ©dit sa venue dans un sonnet :

« Si l’heureux Ăąge d’or exista jadis, pourquoi n’existerait-il pas de nouveau ? Puisque toute chose qui a Ă©tĂ© revient Ă  sa source aprĂšs avoir suivi son cours. »

… Si dans ce qui est utile, si dans le bonheur et la morale, les hommes mettaient tout en commun, ainsi que je le vois et l’enseigne, le monde serait un Paradis. »

Dans un autre sonnet, il prophétise :

« Alors, vous pourrez prier et demander avec instance que ce temps arrive oĂč la volontĂ© divine sera accomplie sur la terre…

… Car les poĂštes verront un Ăąge qui surpassera tous les autres, comme l’or surpasse tous les mĂ©taux.

… Alors, les philosophes verront cette RĂ©publique parfaite, dĂ©crite par eux et qui n’a pas encore existĂ© sur la terre. »

Aucune dĂ©ception ne put Ă©branler sa foi profonde et ardente : jusqu’au dernier jour de sa vie, il poursuit son rĂȘve utopique. « À la honte des impies, dit-il, dans le traitĂ© thĂ©ologique, Atheismus triumphatus, j’attends sur terre un prĂ©lude du Paradis, un siĂšcle d’or plein de bonheur, duquel seront exclus les incrĂ©dules qui se moquent de la foi. »

Lire le début de cet article.

Plus sur le sujet :

Paul Lafargue. Campanella, La philosophie et la politique 2, Paris, 1895.

Image par moth de Pixabay

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