Article publié par EzoOccult le Webzine d'Hermès et mis à jour le : 27 décembre 2015

Par Albert Jannin

 Ma ville natale au bon vieux temps est une romance historique, rédigée au milieu du 19e siècle, ayant pour cadre la ville de Dunkerque. Au chapitre intitulé « l’abbaye », Albert Jannin met en scène le personnage d’un abbé ayant été témoin de l’exécution des templiers :

« Chaque fois qu’il était question de ces moines guerriers, son sang ne faisait qu’un tour », écrit l’auteur, qui ajoute : «  Il avait à la mémoire le supplice de ces défenseurs du Temple, drapés dans leurs longs manteaux blancs ; et il sentait encore la fierté de leurs regards, froids comme l’acier de leur heaume. Son zèle aveugle pour la foi l’avait poussé jadis à allumer les bûchers, à remplir les répugnantes fonctions de frère brûleur. Maintenant que les grandeurs l’avaient placé dans les rangs de l’aristocratie cléricale, il était devenu indifférent ou sceptique, et son esprit, hanté par de lugubres visions, voyait partout les Chevaliers, dansant autour de lui une infernale sarabande ».

La confession de l’abbé sera l’occasion d’une belle envolée, brassant les légendes classiques autour du Temple et de son idole supposée Baphomet. Cet extrait, placé dans la bouche d’un religieux quelque peu caricatural, est donc à considérer comme un exemple et une illustration des délires hérités de Léo Taxil et consorts et surtout pas comme une source sérieuse ! Le passage a cependant l’avantage d’être amusant et typique des divagations antimaçonniques :

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« Les Templiers… les Templiers…. énigme pour l’avenir… énigme terrible que l’histoire ne connaîtra jamais, que les peuples ignoreront toujours… du feu… du sang… la flamme crépite et brille, l’épaisse fumée tournoie dans l’air et les gémissements des Chevaliers qui expirent dans d’atroces souffrances, font penser aux damnés dans la Géhenne… Ah ! vous n’étiez pas là le jour où nous brûlions les Manteaux Blancs devant l’église, alors que les cloches des paroisses environnantes, sonnant le glas, remplissaient l’espace de leurs tintements funèbres. Et quand, dans leur couvent, nous découvrîmes les traces du culte infernal qu’ils pratiquaient en secret dans le temple des mages élus, où ils adoraient la divinité double des gnostiques…, le Dieu bon ou Lucifer… Adonaï le Dieu mauvais… Astaroth, le génie du feu et de l’impudicité…

Les quatre lettres I. N. R. I., que nous vénérons avec amour, étaient pour eux les initiales des mots d’une phrase impie et blasphématoire : Igne. Natura. Renovatur. Integra. « La nature tout entière se renouvelle par le feu. » La religion des Perses…. des idolâtres…. La croyance des mages d’Orient le feu, le feu…. et ils ont péri par le feu…. Jacques Bourguignon Molay, le Grand Maître, brûle maintenant ave sa horde infernale… Son Baphomet, à tête de bouc, avec le pentagramme aux trois serpents d’Elephanta, d’Osiris et d’Éva, a été réduit en poussière sur les marches de l’église pendant leur supplice. Les épées magiques que les Chevaliers employaient pour les évocations des esprits ont été brisées comme le furent jadis celles des Philistins…

Neckam… Adonaï… Oh ! la chambre noire des Rose-Croix… la salle du grand triangle…. le temple rouge des Chevaliers Kaddosch la salle de l’Aréopage dans les souterrains du château, où s’exécutaient la nuit les vengeances de l’ordre… le sanctuaire d’Éva… le parvis des Hiérarques. Quelle horreur, quelle hiérarchie formidable, quelle puissance d’action que cette vaste association du Temple !

Si nous ne l’avions pas anéantie, elle nous aurait absorbés en elle et la chrétienté disparaissait du monde pour jamais. Heureusement que nous nous sommes aperçus à temps des agissements occultes de cette race maudite, et si les derniers germes ne sont pas complètement extirpés de la terre, les chefs de l’Église seront, à travers les âges futurs, l’œil vigilant qui suivra dans l’ombre les agissements des suppôts de Caïn. »

L’étonnement du père Anselme grandissait au fur et à mesure que les mots s’échappaient avec volubilité de la bouche de l’Abbé. N’étant pas initié à ces paroles symboliques, le sous-prieur se disposait à en demander l’explication. Mais l’Abbé s’arrêta. N’avait-il pas été trop loin dans son exaltation ? N’avait-il pas dévoilé des secrets que seuls les Prélats devaient connaître ?

[…] Le lecteur a peut-être deviné à la lecture de ces phrases incohérentes, échappées au Père Abbé dans un moment de surexcitation nerveuse, où la terreur religieuse se mêlait au souvenir d’une sombre tragédie, que les Templiers, au Moyen-Age, furent les précurseurs de la franc-maçonnerie moderne. La société cléricale, soupçonneuse et jalouse, avait de suite compris le danger de laisser subsister plus longtemps ce pouvoir formidable réunissant en lui la force morale et la force matérielle. L’Eglise ne pouvait vivre à côté de ce colosse ayant grandi sous son ombre tutélaire, protégé par les papes, les rois et les conciles, et qui menaçait de l’absorber. L’un devait fatalement anéantir l’autre, et ce furent le scapulaire et le capuchon qui eurent raison de la lance et de l’épée.

En effet, fondé au début pour combattre les infidèles, l’Ordre du Temple fut longtemps, en Palestine, le rempart contre lequel l’Islamisme vint briser ses efforts. En principe, les Croisades n’eurent pas toujours le but religieux qu’on leur attribua plus tard, et les rois et les princes, en prenant la croix pour conduire aux lieux saints des armées composées en majeure partie de gens turbulents et belliqueux, débarrassaient leurs états de toute la pègre et de toutes les épaves de la chrétienté. Les Templiers connaissaient le but de ces expéditions lointaines. Doués généralement d’une instruction bien supérieure à celle des nobles de l’époque, ils prirent vite contact avec les mages de la Chaldée se rapprochèrent des prêtres égyptiens pratiquant encore l’ancien culte d’Isis et se firent initier secrètement aux mystères du rite de Memphis.

De retour en Europe, ils firent correspondre les degrés de ce rite aux différents emplois et charges de leur ordre, et dans chaque maison qu’ils fondèrent, une loge fonctionna. Les grades d’apprenti et de compagnon étaient dévolus aux novices et aux écuyers, ceux de maîtres aux simples chevaliers. Les autres dignités étaient données généralement aux Templiers remplissant les fonctions d’intendants ou de trésoriers dans les maisons de simple obédience, où le chef avait le plus souvent le titre de Rose-Croix. Quant aux distinctions élevées, telles que chevalier du serpent, du Delta sacré, du Soleil, Prince du rite ou chevaliers Kaddosch, ils étaient toujours conférés aux supérieurs des commanderies ou à ceux qui aidaient de leurs conseils le grand maître du Temple, à Paris.

Si les Templiers n’avaient pas été supprimés, les églises d’aujourd’hui seraient très probablement remplacées par des loges maçonniques, fonctionnant dans un sens plus théocratique, et revêtues d’un caractère de sacerdoce mystérieux. Elles n’ouvriraient les portes de leurs Temples qu’au plus petit nombre, à ceux marqués par le destin pour recevoir la lumière : aux vocates élus. Le Christianisme aurait donc été supplanté par les anciennes croyances des premiers peuples, qui furent le berceau de la société humaine et dont les ruines imposantes des monuments gigantesques rappellent encore aujourd’hui, soit qu’on les retrouve sur la terre des Pharaons ou dans les plaines de l’Asie, la grandeur et la puissance d’une civilisation à jamais éteinte, mais pleine d’insondables mystères pour le savant, le penseur et le philosophe.

Même à l’époque où les Chevaliers du Temple furent supprimés, peu d’ecclésiastiques à part les membres du haut clergé, connaissaient les ramifications que la Compagnie entretenait avec les différentes sectes de l’Orient.

Plus tard seulement, quand la ruine de l’Ordre fut absolue, le clergé considéra avec moins de crainte l’abîme où il avait failli sombrer. »

Albert Jannin, « Ma ville natale au bon vieux temps », dans la revue Mémoires de la Société dunkerquoise pour l’encouragement des sciences, des lettres et des arts, 27e volume, 1851.